‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 107 sur 235 · QUATRIÈME DISCOURS · texte numérisé non relu

QUATRIÈME DISCOURS

Des divisions entre les curés et les prêtres des paroisses.

S'il était nécessaire d'ajouter quelque chose aux sages avis qu'on vient de vous donner, mes frères ; ce serait pour vous rendre ce témoignage , que plus je connais par moi-même l'état des églises que la Providence m'a confiées, plus je suis édifié de la soumission et du zèle de la plupart des pasteurs qui les gouvernent.

Tout ce qui resterait à souhaiter, ce serait que cet esprit d'ordre et de subordination se répandit sur les prêtres assemblés dans vos paroisses, établis pour travailler sous votre conduite , plutôt que pour partager votre autorité ; pour subvenir aux besoins des églises, et non pour vous en disputer les droits ; pour être votre secours et votre consolation, et non vos concurrents , et souvent la plus affligeante croix de votre ministère.

Nous nous réservons de rétablir les règles de la discipline, si renversées sur ce point dans ce diocèse; de rendre aux pasteurs toute l'autorité inséparable de leur ministère, et si nécessaire pour le succès de leurs fonctions; et , en remettant chacun à sa place, de conserver cette harmonie et cette subordination , qui seule peut rendre les membres de tout le corps utiles les uns aux autres , et sans quoi tout est scandale et confusion dans l'Église.

Il est déjà très-affligeant , mes frères , comme le

disait autrefois saint Paul , qu'il y art entre nous dés contentions et des disputes sur les droits et sur les préséances. Hélas! le droit dont nous devrions être plus jaloux, est celui de nous sacrifier pour le salut des peuples. Notre ministère , vous le savez , n'est pas un ministère de domination, mais de travail, de douceur et de charité. Lestitres de notre apostolat, disait l'Apôtre, ne sont pas notre autorité sur les églises, mais les peines et les travaux que nous supportons pourl'accroissementdel'Évangile: nous ne sommes élevés au-dessus des autres , que pour leur être plus redevables ; notre autorité n'est qu'une servitude plus universelle; nos titres sont nos fonctions ; et nos fonctions sont toutes renfermées dans la charité. Or, la charité est douce , patiente , modeste ; elle n'envie pas la gloire de ses frères , qui devient sa gloire propre ; son émulation se borne à imiter leurs vertus ; elle ne cherche que les intérêts de Jésus-Christ et de son Église; et la place la plus honorable pour elle, est celle où elle peut rendre plus d'honneur à Dieu, et devenir plus utile à son peuple.

Si cet esprit nous animait tous , nous verrions bientôt tomber toutes les dissensions qui divisent si scandaleusement les pasteurs et les prêtres de la plupart de nos paroisses ; on ne verrait plus le trouble et les contestations se perpétuer parmi ceux qui sont destinés à porter la paix aux fidèles; les divisions du sanctuaire n'en aviliraient plus les fonctions et l'au. torité : nous ne gémirions plus de voir des prêtres faire éclater jusqu'au pied des autels , en la présence des peuples, leurs animosités et leurs querelles; profaner la décence et la majesté du culte public ; troubler le silence et la sainte gravité des mystères redoutables ; faire du temple saint, du temple de la paix et de la réconciliation, un théâtre de haine et de fureur ; et, par ces scandaleuses profanations, ne compter pour rien de perdre les âmes et de déshonorer la religion , pour conserver des droits qui ne sont établis que pour la gloire de la religion et la sanctification des fidèles. Eh! qu'importe à l'Église des droits insensés qui la couvrent de confusion et d'opprobre, qui renversent l'ordreetladiscipline, qui troublent les fonctionsdu saint ministère , qui profanent son culte et ses autels , et qui sont un sujet de scandale et de chute à ses enfants , dont l'édification et le salut est le seul objet de tous les droits qu'elle nous confie?

Nous ne parlerons qu'avec une profonde douleur d'un abus presque universel dans ce diocèse. Plus les prêtres se multiplient dans les paroisses , plus le scandale de la dissension augmente : la multitude des ouvriers devient un obstacle à l'ouvrage de la foi ; et ce qui devait être un nouveau secours pour les peuples et une nouvelle consolation pour l'Église,

SYNODAUX.

est un nouveau piège pour eux ; et un nouveau sujet de douleur et de confusion pour elle : et ce qu'il y a ici de plus déplorable, c'est qu'on voit la plupart de ces prêtres vivre , pour ne rien dire de plus , dans une oisiveté indigne du sacerdoce; n'avoir ni goût, ni amour pour les fonctions; être insensibles aux besoins des églises et à la perte des âmes , et ne montrer de zèle et de vivacité que pour de vaines prérogatives, dont leurs mœurs seules devraient les dégrader, quand les lois de l'Église et l'ordre de la hiérarchie ne les rendraient pas insoutenables.

En attendant que nous ayons remédié à un désordresi commun et si honteux à notre ministère , souvenez-vous , vous, mes frères, que vos exemples font tout le succès de vos fonctions. Souvent dans les églises où le pasteur est seul, et où la concurrence des prêtres ne trouble pas ses fonctions, il trouve avec ses paroissiens mêmes des sujets de trouble , de procès et de querelle : l'esprit de douceur et de désintéressement surtout est la grande vertu que vous devez montrer à vos peuples : rendez-vous aimables, si vous voulez vous rendre utiles ; ayez pour les fidèles, dont vous êtes chargés, une tendresse de père , et ils vous aimeront comme des enfants. L'humeur, la hauteur, la dureté que vous leur laissez souvent paraître, leur rend vos instructions odieuses, comme vos personnes; l'âpreté pour vos intérêts , si ordinaire et si messéante à des pasteurs , fait que, vous croyant plus touchés d'un gain terrestre que du gain de leurs âmes, ils pensent plus à vous contester vos droits, qu'à se défaire de leurs vices ; tout devient un obstacle dans l'esprit de ces peuples grossiers au fruit de votre ministère ; et n'est-il pas affligeant pour un pasteur à qui il reste encore de la foi , de voir que sa conduite anéantit toutus ses fonctions; que l'éloignement qu'on a pour lui éloigne de Dieu tout son peuple; et qu'il est lui-même le plus grand écueil de son ministère ?

C'est ce que nous avons vu souvent avec douleur dans le cours de nos visites ; les brebis soulevées contre le pasteur, et le ministère sans fruit, parce qu'il était sans confiance. Eh ! pourquoi ne souffrez-vous pas le tort qu'on vous fait , plutôt que de scandaliser l'Église de Dieu ? Quare non magis fraudent patimini? (i Cob. vi, 7.) C'est ce que saint Paul disait à de simples fidèles : que n'aurait-il pas dit à des pasteurs? Ce saint apôtre voulait être anathème pour ses frères ; et vous ne voudriez pas souffrir la plus légère lésion pour les empêcher de périr, et ne pas leur rendre vos fonctions inutiles ? On a beau dire qu'on est obligé de soutenir ses droits ; eh ! quels sont vos droits les plus précieux et les plus sacrés , que le salut de vos frères? Édifiez-les ; et ils respec-

teront .vos droits comme votre personne : ne paraissez touchés que de leur salut ; et ils remettront même entre vos mains leurs intérêts , comme à leur père : donnez-vous tout à eux ; et loin de vous ôter ce qui vousappartient, ilssedonneront à vous eux-mêmes : ayez pour eux le zèle et la tendresse d'un pasteur : et vous aurez bientôt sur eux l'autorité d'un maître : l'amour et le respect des peuples est toujours le prix de la piété d'un bon pasteur. Je sais qu'il se trouve toujours des pécheurs scandaleux qui le haïssent : mais , en le haïssant , ils sont forcés de le respecter en secret; et la haine qu'ils ont pour le ministre honore alors le ministère. Ne vous rendez odieux qu'aux méchants; ne faites éclater votre zèle que contre les scandales : en un mot , aimez le salut de vos peuples ; et vous saurez bientôt comment il faut s'y prendre pour les sauver. Souvenez-vous qu'un pasteur, occupé à plaider contre son peuple, est un père barbare qui loin d'élever et d'instruire ses enfants, ne s'étudie qu'à les dépouiller et à les perdre ; et ce qui rend cet abus plus honteux à notre caractère, c'est que presque toujours ces procès et ces contestations roulent sur des intérêts si légers, qu'il faut avoir une idée bien basse de son ministère , et du prix des âmes dont nous sommes chargés , pour les sacrifier à des gains si minces et si sordides.

Ayons donc , mes frères , des pensées plus hautes et plus dignes de la sublimité de nos fonctions : nous tenons la place de Jésus-Christ auprès des fidèles; nous continuons parmi eux sa mission et son ministère; nous sommes les vicaires de son amour pour eux, comme dit un Père; mesurons là-dessus nos obligations : quelle tendresse, quelle élévation, quel désintéressement, quel zèle peut jamais suffire pour les remplir ! Laissons aux morts le soin de leurs morts; laissons au monde les sollicitudes, les procès, les contestations pour les choses du monde. Pour nous , mes frères , nous sommes appelés à un genre de milice plus saint et plus élevé; nous n'avons à combattre que les vices; nous n'avons à agrandir que le patrimoine et le royaume de Jésus-Christ; nous ne devons que lui gagner des âmes : tous les autres gains , nous devons les regarder, avec l'Apôtre , comme de la boue , et comme une véritable perte pour nous. Méditez , mes frères , ces vérités saintes, dont on vous a nourris autrefois dans cette maison de retraite; venez les y puiser encore, et les faire revivre dans votre cœur; ajoutez cette nouvelle consolation à toutes les autres que nous recevons, dans nos visites , de votre bonne conduite ; que les fidèles, loin de se plaindre de vous, trouvent en vous une ressource toujours sûre et une consolation à leurs peines; soyez leur secours et leur appui ; et non pas

DISCOURS

leurs concurrents el leurs parties ; vainquez par votre charité pour eux la dureté que leur donnent une basse naissance et une éducation agreste ; et ayez pour vos peuples les mêmes sentiments de paix , de douceur, d'affabilité, enfin de tendresse, que nous avons pour vous.

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