SIXIEME DISCOURS
Des suites funestes du dérèglement des pasteurs.
Rien de plus édifiant, mes frères, que les vérités que vous venez d'entendre; et nous avons cette confiance , que ces vérités ont toujours été une règle de conduite pour la plupart de ceux qui nous écoutent : mais nous ne pouvons aussi dissimuler, que parmi tant de pasteurs fidèles, et qui sont l'exemple et l'édification de leur troupeau, il ne s'en trouve qui déshonorent leur caractère, et qui scandalisent leurs peuples par des mœurs profanes, et fort éloignées de la sainteté de leur état. Ce désordre si affligeant pour l'Église , si honteux pour le sacerdoce, est d'autant plus digne de notre douleur et de nos attentions , qu'il a toujours été la source de la dépravation générale des mœurs et de l'extinction de la foi parmi les fidèles.
Oui, mes frères, vous le savez, tant que les ministres ont été saints, l'Église a vu avec joie l'innocence et la sainteté régner parmi les fidèles : la pureté du christianisme n'a commencé à déchoir qu'avec la décadence du ministère; les mœurs publiques n'ont commencé à se corrompre , qu'avec la corruption des prêtres ; et le désordre, comme dit l'Esprit saint, a commencé par la maison de Dieu. Ainsi, c'est nous seuls qui décidons, pour ainsi dire, de la perte ou du salut des peuples; c'est sur nous seuls que roule l'agrandissement ou la diminution du règne de Jésus-Christ sur la terre, la consommation ou la destruction de son œuvre , le fruit ou l'inutilité de son sang et de sa mission, la gloire ou l'opprobre de la religion , le progrès ou l'affaiblissement de la foi , et tout le succès des desseins de Dieu sur le salut des hommes.
Dès que nous sommes établis dans le saint ministère, nous devenons ou des colonnes saintes pour soutenir les faibles , ou des pierres de scandale , où les forts même viennent se briser; nous devenons ou des serpents d'airain élevés pour guérir les plaies de la multitude, ou des veaux d'or placés dans le camp du Seigneur pour lui être une occasion de chute, de dissolution et d'idolâtrie : nous ne pouvons plus ni tomber, ni demeurer fermes tout seuls; et la destinée des âmes sur lesquelles nous sommes préposés est attachée à la notre.
Or, mes frères, quoi de plus intéressant pour nous rappeler aux devoirs de notre état, si nous étions assez malheureux que de nous en être écartés ? Quelle affreuse situation pour un pasteur infidèle , de pouvoir se dire sans cesse à lui-même : Je ne suis établi dans l'Église que pour détruire , et non pour édifier ; je deviens le tentateur et le meurtrier des âmes dont j'aurais dû être le sauveur et le père; je ne suis chargé de la dispensation du sang de Jésus- Christ, et des grâces de l'Église, que pour faire servir à la perte des fidèles tout ce qui devait leur faciliter le salut; je ne suis devenu dépositaire de la doctrine, de la foi, de la piété, que pour les anéantir et les corrompre; et j'emploie contre la religion tout ce que la religion m'avait confié de plus saint pour la maintenir et pour la défendre!
Voilà cependant, sans outrer le discours, voilà l'état d'un mauvais pasteur : il est d'avance cet homme de péché, dont parle saint Paul, assis dans le temple de Dieu pour déclarer la guerre à Jésus- Christ, et venir lui enlever lésâmes jusqu'au pied des autels élevés pour les sanctifier.
Car de bonne foi , mes frères , que peut devenir au milieu des campagnes un pauvre peuple grossier et ignorant, conduit par un prêtre scandaleux et
SYNODAUX,
corrompu? cette seule image me touche et me fait horreur. Ce peuple ne connaît point d'autre Évangile que vos mœurs, point d'autre religion que votre respect pour les choses saintes , point d'autre devoir que vos exemples; vous êtes pour eux leur loi, et tout leur christianisme. Hélas! les pasteurs les plus fidèles , à force de zèle et d'instruction , ont encore bien de la peine à ramener leur ignorance et leur grossièreté à l'esprit de la vie chrétienne, à les désabuser d'un culte indécent et superstitieux , à les rappeler d'une vie tout animale et sauvage à des mœurs plus saintes, ou du moins plus raisonnables : il faut qu'ils travaillent à en faire des hommes, pour ainsi dire, avant que d'en former des chrétiens.
Que deviendra donc ce peuple grossier et infortuné entre les mains d'un curé scandaleux? toutes les ressources de la religion lui deviennent inutiles, et même pernicieuses. Plus d'instruction; car comment instruire un peuple que vous scandalisez tous les jours? plus de sacrements; car comment leur apprendrez-vous à approcher saintement des choses saintes que vous profanez sans cesse à leurs yeux ? plus de foi; car comment croiront-ils ce que vous paraissez ne pas croire vous-même? plus d'horreur pour le vice; car que peuvent-ils voir de criminel à ce que vous autorisez par vos exemples? Il faudrait des miracles de la grâce pour préserver une seule âme dans une église si malheureusement partagée. N'êtes-vous donc né que pour le malheur de vos frères? et ne vous avons-nous appelé à notre secours et au saint ministère, que pour mettre le loup dévorant dans une portion du troupeau qui nous a été confié? Non , mes frères , un mauvais prêtre est un des plus grands fléaux que la colère de Dieu puisse faire naître sur la terre.
Mais, mes frères, plus la situation d'un pasteur infidèle est déplorable, plus la fidélité d'un ministre irrépréhensible est pleine de consolation. Il continue sur la terre la mission et le ministère de Jésus- Christ; il coopère avec lui à la consommation des saints, à l'édification de son corps mystique, à l'accomplissement de tous ses desseins de miséricorde sur les hommes; il est ici-bas, en un sens, comme Jésus-Christ , le sauveur de son peuple , le réconciliateur du ciel et de la terre; il pourra avec confiance, en paraissant un jour devant le Père céleste, accompagné de tous les siens , lui dire , comme Jésus-Christ : Voilà les fidèles que vous m'avez confiés; je n'en ai perdu aucun : ils étaient à vous avant la naissance du monde; et je vous les rends, parce que vous ne me les aviez donnés que pour les sanctifier dans la
vérité, et afin qu'ils pussent chanter avec tous vos élus les louanges éternelles de votre grâce.
Que notre vocation est sublime, mes frères! mais nos devoirs le sont autant que notre vocation. Animons-nous donc tous ensemble, et par l'éminence de nos fonctions, et par les fruits consolants qui y sont attachés : ne négligeons aucun des moyens que les lois de l'Église, et celles en particulier de ce diocèse, nous fournissent pour nous conserver dans l'esprit Je notre vocation.
Pour cela, souffrez que je vous recommande : Premièrement, une assistance plus régulière à nos synodes : ce doit être une consolation pour vous de venir nous confier vos difficultés et vos peines; de vous retrouver ici avec vos frères, et puiser dans la source les règles de conduite, afin que ce soit le même esprit qui fasse mouvoir tout ce grand corps.
Secondement, plus d'exactitude pour les conférences que nous avons établies : elles maintiennent parmi vous l'union , le goût de l'étude , l'amour des fonctions, et préviennent l'ignorance, l'oisiveté, la vie solitaire et sauvage, et bien d'autres inconvénients à craindre dans les campagnes.
Troisièmement, enfin les retraites annuelles dans notre séminaire : nous vous les recommandons, et vous y exhortons autant qu'il est en nous.
Nos fonctions entraînent toujours avec elles une dissipation inévitable ; en travaillant pour les autres, nous dépérissons nous-mêmes; nos forces, notre ferveur s'épuisent, ce semble, et se ralentissent à mesure que nous les employons pour nos frères; l'usage même journalier des choses saintes nous en fait une espèce d'habitude qui ne réveille plus notre foi et notre piété; et les actions les plus redoutables delà religion deviennent insensiblement pour nous, par une longue accoutumance, comme les actions les plus communes et les plus ordinaires de la vie. Ainsi, peu à peu le premier esprit de ferveur s'éteint, le zèle se relâche, le goût des fonctions se perd, la piété s'endort; et nous tombons dans un état d'indolence, de paresse, de dégoût, de dissipation , de familiarité avec l'autel saint et les fonctions les plus terribles du ministère; dans un état, dis-je, qui n'est jamais loin de la profanation et du précipice.
Nous avons donc besoin de ressusciter de temps en temps cette première grâce du sacerdoce; de venir nous recueillir dans une maison sainte pour réparer nos pertes , pour y prendre de nouvelles forces, pour y rappeler ces protestations de fidélité que nous y avions faites au pied des autels, dans
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ces premières années où nous nous y disposions au saint ministère; enfin, pour y nourrir ou rallumer ce feu sacré dont nous étions alors embrasés , et qui est si nécessaire pour le succès de nos fonctions. Nous espérons que ces avis ne vous seront pas inutiles; et nous vous conjurons de faire encore moins d'attention à l'autorité qu'à la tendresse de celui qui vous les donne.