‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 110 sur 235 · SEPTIEME DISCOURS · texte numérisé non relu

SEPTIEME DISCOURS

De l'excellence du ministère.

Vous attendez de moi sans doute, mes frères, quelque parole d'instruction et de consolation : je me contenterai cependant aujourd'hui de vous conjurer de méditer souvent ces paroles de l'Apôtre dans son épître aux Romains ; elles renferment tout. Les pasteurs fidèles, et ceux qui ne le sont pas y trouveront également, les uns de quoi s'édifier, et les autres de quoi se confondre.

Tu qui gloriaris in Dec, et nosti voluntatem ejus, etprobas utiliora, instructus per legem, confie! is te ipsum esse ducem excorum, lumen eorum qui in tenebris sunt, erudilorem insipientium , maqistrum infantium... qui ergo alium doces, te ipsum non doces, et le reste. (Rom. ii, 17 et suiv.) Revenons , mes frères , sur ces paroles , que nous ne saurions jamais trop méditer devant Dieu.

Tu qui gloriaris in Deo. Nous donc, mes frères, dont la plus grande gloire ici-bas même est d'être les ministres de Dieu; nous qui devons à la religion toute seule lesdistinctions dont nousjouissons parmi les hommes; nous que l'honneur du sacerdoce tout seul a tirés la plupart d'un état vil et obscur, selon le monde, et rendus respectables aux peuples; nous qui sommes si jaloux des honneurs et des prérogatives attachées à notre état, et qui nous en glorifions tous les jours : Tu qui gloriaris in Deo; n'affaiblissons donc point par nos mœurs la vénération due à notre consécration; n'accoutumons point les peuples à séparer notre personne de notre caractère, ou plutôt à faire retomber sur la sainteté de notre caractère les mépris et les opprobres qui nedevraient être attachés qu'à notre personne. Honorons en nous le sacerdoce, si nous voulons qu'il nous honore : l'onction sainte qui nous a consacrés doit, il est vrai, nous attirer du respect; mais la piété toute seule peut nous rendre respectables; et dès que les peuples ne la retrouvent plus en nous, leur mépris

augmente à proportion du respect qui nous était dû; et ce qui devait nous attirer leur vénération et leurs hommages, ne sert plus qu'à aggraver notre honte et notre opprobre. Le monde ne connaît rien , et il n'est rien en effet de plus méprisable qu'un mauvais prêtre.

Tu qui gloriaris in Deo, et nosti voluntatem ejus, etprobas utiliora, instructus per legem.

Nous qui avons été nourris depuis notre enfance des plus saintes vérités de la loi ; nous qu'une éducation ecclésiastique a instruits de bonne heure, nonseulement des règles communes de la religion , mais des devoirs sublimes attachés à la sainteté de notre état, que répondrons-nous à Dieu, si nos mœurs n'ont pas répondu à nos lumières; si , avec plus de connaissance que le peuple, nous sommes peut-être moins religieux, moins charitables, moins désintéressés, moins tempérants, moins modestes, moins respectueux pour tout ce qui regarde les choses saintes, que lui? Une seule vérité annoncée à un simple fidèle lui ouvre souvent les yeux, le touche, le rappelle à Dieu ; et nous qui les annonçons toutes , nous persévérons dans notre léthargie et notre endurcissement : notre aveuglement semble croître et s'affermir au milieu de nos lumières; et nous nous égarons en portant le flambeau qui montre la voie, et nous périssons en sauvant nos frères.

Etprobas uliliora, instructus per legem. Nous qui savons jusqu'où l'Évangile pousse la perfection de la vie chrétienne, la mortification des sens, la haine du monde , le détachement et le mépris de tout ce qui passe, le désir continuel des biens éternels, nous sommes plus attachés à la terre, à des intérêts sordides, plus avides, plus esclaves de nos sens; nous vivons moins de la foi et de l'esprit que le peuple grossier qui discerne à peine le bien du mal, mais à qui un fonds de religion et de crainte de Dieu tient lieu de science et de lumière. Hélas! mes frères, nous regardons quelquefois ce pauvre peuple, et sa grossièreté sur les choses de la religion, avec une sorte de mépris : l'ignorance, il est vrai, le mène aisément à la superstition; mais du moins cette superstition elle-même n'est qu'un excès de religion : la simplicité de leur foi en excuse devant Dieu les pieuses crédulités; ils en font trop faute de lumière, mais par une abondance de foi; et nous faute de foi, et abusant de nos lumières, nous ne faisons jamais qu'en partie et fort imparfaitement le bien que nous connaissons, et que nous savons que Dieu demande de nous. Ainsi, l'ignorance des peuples les conduit à des excès de dévotion; et nous, avec nos prétendues connais-

SYNODAUX.

sances, nous vivons la plupart sans être même touchés des choses de la religion, sans aucun sentiment de piété véritable.

Confiais te ipsum esse ducem cœcorum , lumen eorum qui in (enebris sunt, eruditorem insipientium, magistrum infantium, habentem formant scientix et veritatis in lege.

C'est-à-dire, mes frères, que ce qui fait notre confiance devrait devenir le motif continuel de nos plus justes frayeurs. Nous sommes les conducteurs des aveugles , ducem cxcorum ; mais les guidons-nous? les éclairons-nous? paraît-il dans la conduite de ces peuples qui nous sont confiés , qu'ils ont un chef et un conducteur? ne sont-ils pas comme des brebis qui errent sans pasteur? les instruisonsnous ? nos exemples soutiennent-ils nos instructions ? ne sommes-nous pas des aveugles qui en conduisent d'autres? ne les précipitons-nous pas avec nous dans la même fosse, soit par la négligence avec laquelle nous les instruisons, soit en contredisant nos instructions par nos mœurs? nos titres les plus glorieux ne deviendront-ils pas eux-mêmes le sujet terrible de notre condamnation et de notre ignominie? Lumen eorum qui in tenebris sunt. Sans doute que nous sommes la lumière de ceux qui sont dans les ténèbres; mais si cette lumière, comme dit Jésus-Christ, devient ténèbres elle-même, tout le corps, continue Jésus-Christ, tout un peuple, toute une église, deviendra ténébreuse : Totum corpus tuum tenebrosum erit. (Matth. vi , 23.) Dieu nous avait établis les seuls canaux des grâces et des lumières pour ce pauvre peuple ; maislecanal bouché, infecté, corrompu, il n'en sortira plus que delà puanteur, l'infection et les ténèbres; qu'une contagion qui infectera tout le troupeau ; et la mort coulera sur ce pauvre peuple , de la même source d'où devait couler sur eux le salut et la vie. Nous sommes la lumière de ceux qui sont dans les ténèbres, lumen eorum; mais c'est la prière et l'étude (fui nous rendent la lumière des fidèles : la prière et la sciencedu cœur, qui seule rend utilel'étudequiest la science de l'esprit. Or, comment allier le goût et l'usage de la prière avec la vie dissipée que mènent la plupart d'entre vous? A l'égard de l'étude, les premières années y sont employées; le sacerdoce obtenu , les livres et les études tombent et disparaissent; dès qu'on est chargé d'un ministère public qui nous oblige d'instruire les peuples , on cesse de s'en rendre capable; et l'on oublie même le peu qu'on avait appris , dès qu'on est parvenu à une place où il ne s'agit plus que d'en faire usage. Eruditorem insipientium. Les livres saints appellent des insensés ceux qui mettent toute leur

application aux choses présentes, et qui oublient les éternelles. C'est donc à nous à leur apprendre que la crainte de Dieu est la seule sagesse de l'homme, eruditorem , ttc. que tout le reste n'est que folie et affliction d'esprit; que n'avoir de la raison, de la prudence, de la conduite, des lumières, que pour les choses de la terre, que pour amasser des biens périssables, que pour se faire ici-bas une fortune douce , commode , et y établir sur le sable une cité permanente, sans penser à celle qui nous est préparée dans le ciel; que cette prudence est la prudence des insensés, et la dernière et la plus grossière de toutes les folies. Cependant , loin de les en détromper, nos soins, notre application à amasser, nos inclinations toutes fixées à la terre, notre avarice basse et sordide, ne les confirmentils pas dans cette erreur déplorable? l'avarice des prêtres n'est-elle pas devenue si commune, qu'elle a presque passé en proverbe? n'est-ce pas un opprobre comme répandu dans tout le sacerdoce? et tous les jours la mort des pasteurs ne coniirme-telle pas ce honteux scandale? et ne manifeste-telle pas, avec le trésor d'iniquité qu'ils avaient accumulé, et leur dureté envers les pauvres, et la honte du ministère, et la justice des plaintes et des murmures des peuples ?

Magistrum infantium. L'innocence des enfants nous est confiée; leur foi et leur religion est un dépôt sacré que Dieu a mis entre nos mains : nous les y avons associés par le baptême; c'est à nous à la cultiver en eux , à l'affermir, à la faire croître par nos instructions : ils tiennent de nous le titre qui les a faits chrétiens ; c'est à nous à leur apprendre à quoi les engage ce titre auguste, à cultiver ces jeunes plantes que nous avons plantées nous-mêmes dans le champ de Jésus-Christ : Magistrum infantium. Nous devons avoir pour eux une tendresse de mère, puisque c'est nous qui les avons enfantés à l'Église : c'est là un des devoirs les plus essentiels et les plus consolants de notre ministère , celui même dont nous devrions être le plus jaloux. Je sais que beaucoup de bons pasteurs le remplissent avec fidélité ; et nous avons été nous-mêmes avec consolation , dans nos visites, témoins là-dessus de leur application et de leur zèle ; mais combien en est-il qui le négligent? Je le dis avec douleur : combien de paroisses où ces pauvres enfants abandonnés connaissent à peine le Dieu qu'ils adorent ; où ils ne savent de la religion et de nos mystères que ce que l'ignorance et la grossièreté de leurs parents a pu leur en apprendre ; et où Jésus-Christ , par le nom de qui seul ils peuvent être sauvés, est un Dieu aussi inconnu pour eux que pour ces nations sauvages, qui n'ont

DISCOURS

jamais entendu parler de lui? et comme c'est dans l'enfance seule, que ces pauvres gens de la campagne peuvent être instruits; et que, dès qu'ils sont un peu avancés en âge, leurs travaux et les besoins de la vie ne leur en laissent plus le loisir; par là se forment des paroisses entières, des peuples entiers, sans religion, sans foi, sans aucune teinture de christianisme; en un mot, tels qu'ils auraient besoin que de nouveaux apôtres y allassent prêcher la foi , comme les Austremoine • la prêchèrent autrefois à leurs pères. Cependant il se trouve des pasteurs qui, avec des talents pour l'instruction, croiraient s'avilir par ce ministère : ils s'en déchargent sur des ministres inférieurs : l'instruction des enfants , qui parut à Jésus-Christ lui-même si digne de son zèle, ne leur paraît pas digne de leurs talents; ils se réservent pour des ministères plus éclatants, mais qu'ils remplissent toujours sans fruit, parce qu'ils n'y recherchent qu'eux-mêmes.

Aussi , écoutez la conclusion de l'Apôtre ; elle nous regarde tous; et ne perdez jamais de vue des vérités qui nous touchent de si près.

Qui ergo alium doces , te ipsum non doces. Vous donc, dont la fonction essentielle est d'instruire les autres, et de leur montrer la voie du salut, vous ne commencez point par vous la montrer à vousmême. Quel fruit pouvez-vous espérer de vos instructions, que vous contredisez tous les jours par vos exemples ? vos mœurs forment une voix bien plus puissante et plus persuasive que vos discours; elles crient continuellement à ceux qui vous écoutent : Méprisez ce que nous vous disons, et tenez-vous-en à ce que vous nous voyez faire ; et cette instruction mortelle est la seule qui trouve les cœurs dociles.

Qui prxdicas non furandum , furaris. Vous qui invectivez si haut contre l'injustice, contre ceux qui font tort à leur prochain, qui oppriment leur faiblesse, qui usent de chicane et d'industrie pour usurper ce qui ne leur appartient pas, n'avez-vous rien à vous reprocher là-dessus? des chicanes injustes suscitées à ceux dont vous deviez être le protecteur et le père, ne vous ont-elles pas revêtu de ieurs dépouilles? leur bien ne vous a-t-il pas paru plus souhaitable que leur salut? et les plaintes qui nous sont souvent revenues de ces scandaleuses oppressions, en déshonorant votre ministère, ontelles seulement touché votre cœur?

Qui dicis non mxchandum, mœcharis. Vous qui apprenez tous les jours aux fidèles , que le corps du chrétien est le temple du Saint-Esprit; qui exhortez les personnes que vous unissez par un sacre-

• Premier évéque de Clermonl.

ment honorable à respecter la sainteté du lien conjugal; vos familiarités suspectes, votre habitation défendue par les canons et par les lois du diocèse, avec des personnes d'un sexe différent, lois dont vous vous faites dispenser tous les jours , en surprenant la charité de vos supérieurs par mille prétextes frivoles; la liberté de vos manières et de vos entretiens peut-elle inspirer à vos peuples l'horreur d'un vice dont vous portez tous les soupçons jusqu'au pied de l'autel ; et l'amour d'une vertu si chère au sacerdoce , et dont vous êtes si peu jaloux d'en sauver du moins les apparences?

Qui abominaris idola , sacrilegium facis. Vous qui regardez comme une abomination dans le lieu saint, comme un païen et un idolâtre, un ministre qui se rend seulement suspect dans sa foi, vous portez tous les jours à l'autel une conscience douteuse qui vous expose aux sacrilèges : vous respectez la vérité des saints mystères ; et vous n'en respectez pas la sainteté, et vous les traitez sans précaution, sans recueillement, sans décence souvent et sans gravité : vous avez horreur des dogmes qui blessent la pureté de la foi; et vous n'en avez point des mœurs dissipées et peu sacerdotales avec lesquelles vous venez à l'autel profaner et crucifier de nouveau Jésus-Christ, l'auteur et le consommateur lui-même de la foi : vous croyez honorer l'Église en demeurant soumis et fidèle à ses décisions; et vous la déshonorez , et vous exposez la religion à la risée des mondains , en violant à leur vue ses règles les plus saintes : Qui in lege gloriaris ; perprœvaricationem legis Deum inhonoras. (Rom. h, 23.)

Nomen enim Dei per vos blasphematur inter g entes. C'est par où l'Apôtre finit cette instruction. Oui, mes frères, avouons-le en gémissant: si la foi est presque éteinte parmi les fidèles; s'il se trouve aujourd'hui tant de ces esprits licencieux qui traitent avec un air de dérision et de blasphème ce que la foi a de plus respectable; si la plupart des gens du monde, de ceux même qu'on regarde comme de sages mondains , ne se font pas même de la religion une affaire sérieuse, c'est le peu de piété, de modestie, de charité, de régularité , qu'ils remarquent dans notre conduite ; c'est la vie oiseuse et mondaine des prêtres, qui les a menés là : la désolation a commencé par le lieu saint.

Nomen enim Dei per vos blasphematur inter gentes. Ce sont nos exemples seuls, qui effacent tous les jours du cœur des fidèles ce qui leur restait encore de crainte de Dieu; ils allèguent tous les jours nos passions, vous le savez, pour justifier en eux des passions semblables : nos exemples calment leurs remords, et leur font trouver dans des

SYNODAUX.

mœurs qui nous ressemblent, une sécurité que leur conscience leur aurait refusée : ils croient qu'il n'y a rien de sérieux dans les devoirs d'une religion que ses ministres eux-mêmes leur apprennent à mépriser; et que le vice ou la vertu ne sont que des noms et des leçons qu'on donne à l'usage plus qu'à la vérité. Nomen enim Dei per vos blasphematur inter gentes.

Et ne croyez pas, mes frères, pour vous le dire en finissant, que ces réflexions ne regardent que les prêtres scandaleux; j'ai cette confiance dans le Seigneur, qu'il n'en est aucun parmi ceux qui m'écoutent; elles regardent tous ceux qui mènent une vie tiède, mondaine, toute commune; qui ne laissent pas paraître de grands vices dans leur conduite, mais aussi qui ne montrent à leurs peuples aucune vertu ; dont les mœurs n'ont rien de criant , mais rien aussi qui inspire la piété; rien qui scandalise, mais rien aussi qui édifie : ils sont faits comme le commun des hommes; ils aiment le plaisir, la bonne chère, la dissipation; ils haïssent la prière, l'étude, le recueillement; ils cherchent les sociétés mondaines pour se désennuyer de leurs fonctions : il ne nous revient pas de grandes plaintes de leur conduite; mais il ne nous revient aussi aucun témoignage du bien qu'ils font dans leurs paroisses.

Or, mes frères, pour un prêtre et un pasteur surtout, ne pas édifier, c'est scandaliser; ne montrer rien en soi, dans ses entretiens, dans ses inclinations , dans ses démarches , dans tout son genre de vie qui excite à la vertu , c'est inspirer, c'est autoriser le vice; ne pas confirmer par la sainteté de ses mœurs, la sainteté, la sévérité des vérités qu'il annonce, c'est les désavouer : en un mot, n'être pas plus saint que son peuple , c'est être un mauvais pasteur, et déshonorer son ministère. Que ces grandes réflexions, mes frères, nous rappellent souvent à nous-mêmes : pensons quelquefois que ce ne seront pas les grands désordres qui damneront la plupart des pasteurs, et qu'il y en aura infiniment plus qui seront condamnés pour n'avoir fait aucun bien dans leurs Églises, que pour y avoir opéré de grands maux. L'arbre qui ne porte point de fruit est frappé de malédiction, comme l'arbre mort et déraciné; et l'Évangile condamne aux mêmes ténèbres et aux tourments éternels , et le serviteur inutile, et le serviteur infidèle.

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