‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 12 sur 235 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

En effet, mes frères, ce n'était pas assez que la sagesse de Dieu dans ce mystère, eût confondu l'orgueil de l'homme , en ne lui faisant trouver son salut que dans les humiliations et l'abaissement ; qu'elle eût mis un frein aux désirs déréglés de sa chair, en ne lui laissant pour partage que les croix et les souffrances : il fallait encore , pour remédier à toutes ses plaies , qu'elle captivât sa raison (qui depuis tant de siècles l'avait fait si tristement égarer dans ses pensées) , en lui proposant pour l'objet unique de son culte, de son espérance, de sa consolation, de sa science et de sa sagesse , l'union du Verbe avec notre chair ; c'est-à-dire , Jésus-Christ la folie de la raison humaine, et de toutes les contradictions la plus incompréhensible , et la plus insensée en apparence.

Le moyen le plus sûr d'arrêter ces désirs insatiables et inutiles, de tout savoir et de tout comprendre , qui jusque-là avaient abusé les maîtres tant vantés de la sagesse humaine, cette vaine confiance qui promettait la découverte de la vérité aux seuls efforts de l'esprit; cette licence effrénée, qui tous les jours enfantait de nouveaux monstres, en croyant trouver de nouvelles vérités : le moyen , dis-je , le plus sûr de l'arrêter était la folie de l'Évangile; je veux dire le Verbe fait chair, et la sagesse de Dieu in

connue aux puissants et aux sages du siècle dans ce mystère.

Par là , vous comprenez d'abord , ô homme ! que l'Auteur de votre être ne veut pas vous sauver par la raison, mais par la foi; qu'il se cache à vous; qu'il ne faut plus le chercher par les vains efforts de l'esprit, mais par les mouvements du cœur ; que la vérité qui doit vous délivrer, ne vous est ici-bas montrée qu'en énigme, et qu'il faut croire pour comprendre : Crédite et intelligetis. Ce n'est pas que la religion ne nous propose que des mystères qui nous passent, et qu'elle nous interdise tout usage de la raison : elle a ses lumières comme ses ténèbres , afin que d'une part l'obéissance du fidèle soit raisonnable; et que de l'autre, elle ne soit pas sans mérite. Nous voyons assez pour éclairer ceux qui veulent connaître ; nous ne voyons pas assez pour forcer ceux qui refusent de voir : la religion a assez de preuves pour ne pas laisser une âme fidèle sans assurance et sans consolation ; elle n'en a pas assez pour laisser l'orgueil et l'incrédulité sans réplique. Ainsi la religion par son côté lumineux, console la raison; et son côté obscur laisse à la foi tout son mérite.

Cependant tout est plein aujourd'hui de chrétiens philosophes, et de fidèles juges de la foi. On adoucit tout; on donne un air de raison à tout : en retenant le fond de la doctrine chrétienne et de l'espérance en Jésus-Christ, on croit se faire une religion plus saine , en se la faisant plus claire et plus intelligible : tout ce qui tient tant soitpeu du prodige et du surprenant, on s'en défie : on forme des doutes sur ces flammes éternelles que la justice divine a préparées à l'impudique et à l'impie : on veut entrer dans les desseins de Dieu sur les destinées des hommes ; et par des idées tout humaines de sa bonté , réformer ce qu'ils ont , ou d'effrayant , ou d'incompréhensible.: on ose examiner si nous pouvons être les héritiers de la faute ou du châtiment de nos pères , et si notre profonde corruption n'est pas l'ouvrage de la nature , plutôt que du péché : on demande sans cesse, pourquoi des penchants de plaisirs, qui semblent être nés avec nous , peuvent nous être imputés comme des crimes : on trouve des inconvénients dans l'histoire vénérable de nos livres saints : on s'érige en censeur de ces fait éclatants et merveilleux , que des hommes inspirés nous y ont conservés , et que le bras du Seigneur opéra autrefois pour la délivrance de son peuple : on cherche comment il a pu créer un monde qui n'était pas; exterminer toute chair dans les eaux du déluge; sauver la race des hommes et des animaux dans un seul asile; ouvrir et fermer la mer, pour faciliter la fuite à son peuple ;'e nourrir dans le désert d'un pain miracu-

leux ; le conduire dans une nuée éclatante ; et ordonner môme au soleil de prolonger sa course , pour achever de le rendre vainqueur des ennemis de son nom : que dirai-je? on veut trouver dans les forces de la nature, la possibilité de ces prodiges éclatants, où la foi de nos pères a toujours reconnu le doigt de Dieu; et l'on change l'histoire de la religion, et des manifestations du Seigneur aux hommes, en des événements presque tout naturels, et des monuments trop vantés d'une prudence tout humaine. C'est ainsi, ô mon Dieu ! que l'homme insensé se dispute à luimême la consolation de croire que vous avez opéré des merveilles en sa faveur, et qu'il se fait une étude d'infirmer les plus beaux titres de sa gloire et de son espérance.

Mais, mes frères, depuis que vous adorez un Dieu fait homme , c'est une folie, dit un Père, de vouloir raisonner sur tout ce que la religion nous propose d'inaccessible à la raison. Il n'est plus rien d'incompréhensible que Jésus-Christ Homme-Dieu n'aplanisse , et ne rende croyable : ou renoncez donc à Jésus-Christ , ou avouez, que Dieu peut faire ce que vous ne pouvez comprendre : ou blasphémez avec l'impie qu'il n'est plus que le Fils de Marie et de Joseph; ou si vous confessez avec la piété qu'il est le Christ fils du Dieu vivant, cessez de trouver des difficultés dans les autres mystères de la foi : un chrétien ne doit plus raisonner sur les voies de Dieu, s'il raisonne conséquemment. Ainsi l'Apôtre appelle Jésus-Christ , l'auteur et le consommateur de notre foi : Auctorem fidei et consummatorem Jesum (Hébr. xn, 2) : il en est l'auteur, parce qu'il nous l'inspire ; il en est le consommateur, parce qu'il en est, pour ainsi dire, la perfection et le plus haut point; et qu'après lui, la foi ne peut rien nous proposer de plus élevé , et de plus inaccessible à la raison humaine.

Méditons donc sans cesse, mes frères, le mystère de Jésus-Christ Homme-Dieu : en lui nous trouverons le dénoûment de toutes les difficultés, parce qu'en lui nous trouverons un nœud encore plus inexplicable : il éclairera notre raison en achevant de la confondre, et nous conduira à l'intelligence, en nous faisant sentir la nécessité de la foi. Imitons la docilité de Marie, devenue aujourd'hui la mère du Verbe incarné. L'envoyé du ciel lui annonce qu'elle sera vierge etféconde; que ce qui naîtra en elle sera le Fils du Très-Haut, et l'ouvrage unique de l'Esprit saint: quoi déplus propre à révolter la raison tout entière? cependant sans hésiter, sans examiner, sans demander de signe pour garant d'un mystère si incroyable, elle croit, et adore lapuissance et les desseins de Dieu sur elle. Zacharie avait trouvé dans l'âge et dans la

L'INCARNATION

stérilité d'Elisabeth, des raisons spécieuses pour douter de la promesse divine; et malgré les exemples célèbres de Sara et de la mère de Samuel , il hésite et se défie. Marie au contraire, dans un mystère où tout est nouveau et incompréhensible, où elle ne trouve rien dans l'histoire des merveilles du Seigneur, qui puisse la rassurer par la ressemblance, ne veut point d'autre garant de sa foi , que la toutepuissance et la vérité de celui qui l'exige. Une vierge simple et innocente, croit sans hésiter : un prêtre instruit dans la loi, doute et se défie de la promesse divine. Les grandes connaissances ôtent toujours quelque chose à la simplicité de la foi , et par un destin inévitable à la recherche des sciences humaines, inséparable d'ordinaire de complaisance et d'orgueil , la soumission qui nous rend fidèles, semble perdre , d'un côté , ce que les lumières qui nous rendent habiles, gagnent de l'autre; comme si plus on était éclairé, plus on ne devait pas voir clair dans la faiblesse de la raison, et dans l'incertitude et l'obscurité de ses lumières.

Et certes , mes frères , que servent les vaines réflexions sur la doctrine sainte? Si le salut était le fruit de la raison, vous auriez sujet de vous défier de tout ce que vous ne pouvez comprendre : mais la justice vient de la foi , et se perfectionne par la foi : pourquoi craignez-vous donc, comme un écueil, de saintes obscurités, qui sont devenues votre voie et votre remède?

Vivez donc delà foi , mes frères; commencez par purifier votre cœur; l'innocence est la source des véritables lumières : rappelez Jésus-Christ au dedans de vous; avec lui vous avez tous les trésors delà doctrine et de la sagesse : établissez-vous dans la charité ; c'est le seul moyen de trouver la vérité : on ne connaît Dieu, que lorsqu'on l'aime. Souvenez-vous qu'un cœur corrompu ne saurait avoir une raison saine et épurée; que plus vous approcherez de Dieu par la grâce, plus vous participerez à ses lumières; plus vous avancerez dans la voie de ses commandements, plus vous croîtrez de clarté en clarté; plus enfin, vous sentirez s'éclaircir dans votre esprit ces vérités divines, que nous verrons un jour à découvert, lorsque nous lui serons devenus semblables, comme il devient aujourd'hui semblable à nous.

Ainsi soit-il.

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