NEUVIEME DISCOURS
De l'avarice des prêtres.
II vous a peut-être d'abord paru , mes frères , que l'instruction édifiante que vous venez d'entendre sur l'usage des biens ecclésiastiques , ne convenait guère à la plupart d'entre vous. La médiocrité de vos revenus, qui suffit à peine à vos besoins, semble vous mettre à couvert des abus ordinaires dans l'usage des biens consacrés à l'Église : vous vous trompez, mes frères; c'est cette médiocrité qui devrait rendre ces abus plus rares parmi vous; c'est ellemême souvent qui les multiplie , et qui devient tous les jours un prétexte pour les justifiera vos yeux. Ce n'est pas l'abondance qui fait le crime; c'est la manière d'acquérir, et de jouir de ce que l'on possède : ce n'est pas toujours dans le plus ou le moins de revenus qu'est le danger; c'est dans l'àpreté et la dureté qui les exige; c'est dans l'attachement et l'avarice sordide qui en use ; c'est enfin dans le scandale , qui après les avoir accumulés , laisse en proie à des héritiers profanes , des biens consacrés à des usages saints. Voilà les abus qui ont fait souvent dans nos visites, vous le savez, le sujet de notre douleur et de nos remontrances.
Je dis l'àpreté et la dureté qui les exige. Nous avions cru prévenir ce scandale par un règlement qui fixe et assure vos droits; mais ce règlement luimême , cette lettre de la loi , n'a servi qu'à multiplier les prévarications, ou par l'infidélité publique de ceux qui passent les sages bornes que nous avions posées, ou par les interprétations fausses et favorables à l'avarice, que quelques-uns y donnent tous les jours. Ce que l'Apôtre exige d'abord d'un mi-
SYNODAUX.
nistrc , vous le savez, c'est qu'il ne puisse pas même être soupçonne de ne se proposer point d'autre prix de la sainteté et de la sublimité de ses fonctions , qu'un gain sordide : Non twpis lucri cvpidum. (Tit. i, 7.) Tout notre ministère est un ministère de charité, de désintéressement et d'édiûcation: quel caractère donc pour un pasteur et pour un père, de vendre durement et rigoureusement ses soins et sa tendresse à ses enfants ; d'être à leur égard un exacteur dur et inexorable, et un abject mercenaire, tranquille sur le salut ou sur la perte de son troupeau, et uniquement occupé du profit sordide et temporel qu'il en retire! Oui, mes frères, que les instructions d'un pasteur de ce caractère soient sans fruit, ce n'est pas ce qui le touche; que toute sa vie se soit passée, sans que ses fonctions aient gagné une seule âme à Jésus-Christ, son zèle le laisse là-dessus fort tranquille; il ne se plaint pas de l'inutilité de ses peines ; il ne le sent pas : mais que ses fonctions ne lui rapportent pas le prix vil et abject qu'il en avait attendu, c'est là que sa douleur et sa vivacité se réveillent ; qu'il compte ses soins perdus , et qu'il commence à sentir le chagrin d'être un ouvrier inutile. Je sens, mes frères , que la dignité de notre ministère rougit elle-même de ces reproches ; et c'est à regret qu'ils sortent ici de ma bouche devant un presbytère si respectable. Mais avec qui pourrais-je me consoler de ces scandales, qu'avec vous, mes frères, qui ne les ignorez pas, et qui en gémissez tous les jours avec moi ? Si ces plaies, comme tant d'autres, étaient cachées dans le secret du sanctuaire, nous pourrions ici les dissimuler^ mais de cette dureté mercenaire qui exige au delà des règles, naissent tous les jours des contestations et des procès scandaleux; et les tribunaux laïques eux-mêmes retentissent de la honte du sacerdoce. De là le pasteur odieux et méprisable à son troupeau , et la religion , dans l'esprit d'un peuple grossier, devenue un gain et un trafic sordide : et ce qu'il y a ici de plus déshonorant pour le ministère , c'est que ces fidèles dont vous exigez vos droits avec plus de dureté, vivent dans une misère capable de toucher les cœurs les plus barbares ; et loin de trouver dans leur pasteur un père qui les console, ou qui les soulage, n'y trouvent qu'un tyran qui achève de les accabler.
Je sais qu'il peut arriver que la grossièreté ou le peu de religion de quelques-uns d'entre le peuple, aille jusqu'à vous refuser votre honoraire le plus légitime : mais outre que ces accidents sont rares, je dis qu'ils le sontencore plus à l'égard des pasteurs que leur zèle, leur piété, leur désintéressement, rend respectables à leur peuple ; et qui , loin d'exiger
au delà des bornes prescrites , savent relâcher de leurs droits, et compatir à la misère de leurs paroissiens, dans les occasions où la charité, la justice, et l'humanité seule semblent le demander. Je dis que le refus que font quelquefois les fidèles de s'acquitter envers leur pasteur des droits attachés à ses fonctions, prend presque toujours sa source dans l'injustice et la dureté du pasteur lui-même, qui veut exiger ou au delà de ses droits, ou au delà des facultés des pauvres desquels il les exige. Ce qu'il y a de bien vrai, mes frères, c'est que ces altercations honteuses qui arrivent tous les jours dans les paroisses entre les fidèles et leurs pasteurs à l'occasion de ces droits temporels, n'arrivent que dans les paroisses, où les pasteurs ne sont ni les plus édifiants, ni les plus charitables, ni les plus réguliers de ce diocèse.
Voilà , mes frères , le premier abus dans l'usage des biens de l'Église ; la dureté qui les exige : le second, c'est l'avarice sordide, qui après les avoir exigés avec dureté se les refuse à soi-même , et encore plus à ceux qui sont dans l'indigence. Vous le savez, mes frères, et une triste expérience ne le confirme que trop tous les jours : les curés les plus durs, les plus âpres à exiger leurs droits, sont ceux qui vivent d'une manière plus sordide et plus indécente : ils avilissent leur caractère par un genre de vie qu'une avarice basse et outrée toute seule peut leur rendre supportable; ce sont des entrailles de fer pour eux-mêmes, et pour les pauvres qui viventsous leur conduite. La frugalité est sans doute une des principales vertus du sacerdoce; mais elle ne se retranche certaines commodités que pour avoir de quoi soulager ceux qui souffrent. Si ces pasteurs si avares , si durs pour eux-mêmes , paraissaient ensuite charitables et prodigues envers leurs frères , leur conduite ne serait que trop digne de notre admiration et de nos éloges; ils ajouteraient au sacrifice de la charité, celui de la pénitence, et nous ramèneraient les exemples et le souvenir des temps les plus heureux de l'Église : mais c'est une avarice indigne et sordide qui , les rendant durs à eux-mêmes, les rend encore plus durs et plus insensibles aux besoins des pauvres qu'ils ont tous les jours sous les yeux.
Oui , mes frères , il semble que ce vice est une malédiction attachée au sacerdoce ; et à quels avilissements ne prostitue-t-il pas tous les jours la sainte dignité de notre état? On voit des prêtres et des pasteurs avilir leur caractère jusqu'aux trafics les plus bas et les plus honteux; courir tous les marchés , s'y montrer plus avides de gain , plus ins. truits , plus exercés dans un négoce bas et indigne ,
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que le reste du peuple; abandonner leurs Églises; f laisser périr les âmes qui leur sont confiées, pour ne pas perdre une occasion sordide de gain , et paraître souvent dans ces assemblées publiques pour en augmenter le scandale, ou par un extérieur profane et indécent, ou en autorisant par leur exemple les intempérances, les crapules, et les autres abus si ordinaires en ces sortes de lieux. Je n'en suis pas surpris, mes frères : un prêtre avare et intéressé, est capable de tout : tous les principes sont éteints dans son cœur; la charité, la religion, la bienséance même, et le respect qu'il doit à son état : c'est une âme vile, incapable d'aucun de ces sentiments nobles qu'inspirent les devoirs du sacerdoce. Et ce qu'il y a ici de plus terrible, et qui nous fait mieux sentir la justice de Dieu contre un vice qui avilit si fort, et la religion, et ses ministres; c'est que l'âge qui en nous rapprochant du terme où tout cet amas de boue va fondre à nos yeux, et où nous n'allons emporter avec nous que nos oeuvres ; l'âge qui devrait nous détromper de cet aveuglement, l'augmente, fortifie cette malheureuse passion, la fait croître et revivre, pour ainsi dire, sur les débris mêmes d'un corps déjà défaillant , et dont la caducité a déjà fait un cadavre, et ne sert qu'à nous faire rappeler ce qui nous reste encore de désirs et de sentiments , pour nous attacher avec plus de fureur à ce qui va nous échapper en un moment. Vous êtes juste, ô mon Dieu! et vous vengez tous les jours l'honneur de vos autels, en permettant qu'une vile passion qui les déshonore , ne s'éteigne qu'avec ceux qui ont eu le malheur de s'y livrer.
Car, enfin, mes frères, et c'est ici le troisième et dernier abus dans l'usage des biens de l'Église : à quoi aboutit cette vie si pénible, si sordide, si occupée à grossir par de misérables épargnes un bien injuste? à quoi aboutit-elle? vous le savez, à découvrir au public par la manifestation de cesbiens si sordidement accumulés, à lui découvrir l'indignité de la vie d'un pasteur, à dévoiler ce qui ne pouvait être trop enseveli dans les ténèbres pour l'honneur du ministère, et à finir par un scandale plus éclatant et plus durable, tous les scandales de sa vie passée. Des parents avides se disputent le prix des iniquités de ces mauvais pasteurs: ces contestations si honteuses au saint ministère, sont souvent portées devant des tribunaux laïques; et il arrive que cet indigne pasteur n'avait accumulé avec des soins si longs et si pénibles cet amas de boue, qu'aiin que sa mémoire en soit salie et déshonorée pour toujours. Il laisse la haine et la division parmi les siens, le mépris au milieu de son peuple, le scandale et la dérision dans l'esprit du public, la honte
parmi ses confrères, et l'affliction dans le cœur de tous ceux à qui la gloire de l'Église et l'honneur de la religion sont chers. Et voilà ce que l'Apôtre, dans son épître à Timothée, avait prédit à ces pasteurs mercenaires : Radix enim omnium malorum est cupiditas; nam qui volunt divites fteri, incidunt in tentationem et in laqueum diaboli, et desideria vnilta inutilia et nociva quœ mergunt homines in interitum et perditionem (i Tïm. vi, 9, 10 et suiv.) : ils mènent une vie triste, agitée et misérable, pour la finir par une misère plus affreuse.
Tu autem, o homo Dei, hœcfuge : Pour vous, mes frères, qui êtes le secours et toute la consolation de mon épiscopat ; vous qui n'avez pas oublié que l'Église ne vous a pas établis ministres pour vous mêmes , mais pour être les hommes de Dieu, chargés uniquement de sa gloire et de ses intérêts parmi les peuples; continuez à éviter ces abus si affligeants pour l'Église , et si honteux au sacerdoce : Hxc fuge.Sectare veràjustitiam, pietatem, fidem, charitatem, patientiam , niansuetudinem : Continuez de donner à vos peuples des exemples de justice , justitiam ; n'aggravez pas le joug de leur misère , et réglez vos droits sur leurs besoins plutôt que sur les vôtres : qu'ils apprennent de votre désintéressement, quel doit être leur détachement des biens de la terre : rendez-vous justice à vous-mêmes ; et mettez-vous en état de ne reprendre en eux que les vices que vos exemples eux-mêmes condamnent. Sectare veràjustitiam, pietatem : Souvenez-vous que la piété est un grand gain : Quœstus magnus pietas; qu'un saint pasteur qui a l'amour et la confiance de son peuple, a tout, et ne manque jamais de rien; et que ses droits sont bien assurés, quand ils sont établis sur la tendresse et sur le respect de ses paroissiens. Sectare verà justitiam , pietatem , fidem : Rendez la foi et la religion respectables à ces peuples grossiers , en ne paraissant vous-mêmes priser et respecter que ce qui a rapport à la religion et au salut : ne connaissez pas de plus grand gain que celui des âmes qui vous sont confiées ; et que ce soit là la récompense et l'honoraire le plus consolant et le plus souhaité de vos fonctions. Sectare veràjustitiam, pietatem, fidem, charitatem : Soyez tendres et charitables envers vos peuples : tous vos titres annoncent la tendresse que vous devez avoir pour eux : souffrez avec ceux qui souffrent ; courez après ceux qui s'égarent; soutenez ceux qui sont faibles et qui chancellent ; ne vous lassez point de tendre la main à ceux qui sont tombés : soyez le père commun de tout votre peuple ; ne vous refusez à aucun de leurs besoins : la charité n'excepte rien ; et souvenez-vous que tout ce que vous avez ,
SYNODAUX.
et tout ce que vous êtes , vous ne l'êtes que pour eux. Sectareveràjustiêiam,pietatem,Jidem, charitatem, patientiam .Ne vous rebutez pas de l'inutilité de vos soins et de vos instructions envers votre peuple ; Dieu ne récompense pas toujours par un succès prompt et visible le zèle de ses ministres : jetez toujours la semence sainte, cultivez, arrosez; celui qui donne l'accroissement saura bien la faire fructifier en son temps ; nous voudrions être payés comptant de nos peines par un fruit soudain et visible ; mais Dieu ne le permet pas , de peur que nous n'attribuions à nous-mêmes, et à nos faibles talents, un succès qui ne peut être que l'ouvrage de la grâce. Enfin , Sectare verojustitiam, pletatem, fidem, cfiaritatem , patientiam , mansuetudinem : Que les défauts et la grossièreté des peuples que nous conduisons , n'excusent pas nos emportements, et n'altèrent jamais ce fonds de mansuétude, si convenable à notre ministère : que la douceur de nos manières à leur égard, leur annonce toujours celle de notre cœur : rendons-leur, en nous faisant aimer, la règle et la piété aimable : le zèle qui aigrit et qui révolte ceux qu'il reprend, est le zèle de l'homme; ce n'est pas le zèle de Dieu : il faut gagner les cœurs , pour parvenir à les rendre dociles : les manières dures annoncent plutôt nos défauts qu'elles ne corrigent ceux des autres : il ne faut jamais ménager les vices ; mais il faut toujours ménager les pécheurs : n'achevons pas de rendre la vérité odieuse aux hommes, en ne la leur montrant que sous des dehors aigres et rebutants. Ce n'est pas l'humeur, la rudesse et l'emportement , c'est la charité qui l'a établie sur la terre; ce ne furent pas des lions , mais des agneaux que Jésus-Christ y envoya pour l'annoncer; c'est. leur douceur, et leurs souffrances , qui avancèrent l'œuvre de l'Évangile ; et c'est par là que leurs successeurs doivent le continuer et l'étendre parmi les hommes; c'est en suivant ces avis, mes frères, conclut l'Apôtre, que vous assurerez votre salut, en travaillant à celui de vos frères : Hxc enimfaciens , et te îpsum salvum faciès , eteos qui te audiunt.