DIXIEME DISCOURS
De la prière publique.
Nous ne doutons pas en effet, mes frères , que vous ne receviez avec joie et avec reconnaissance le nouveau bréviaire que nous vous présentons. C'est un secours et une consolation qui manquait à l'Église de Clermont : elle en était d'autant plus digne ,
que nous pouvons dire ici à sa louange , qu'elle n'a pas dégénéré de cette décence et de cette gravité avec laquelle l'office public se célébrait dans les premiers temps, et que l'Église principale a toujours servi de modèle là-dessus à toutes les autres.
La prière publique, vous le savez, est le canal le plus ordinaire et le plus fécond de toutes les grâces que Dieu répand sur les peuples ; et on ne saurait trop, ou en éloigner tout ce qui peut distraire l'esprit et dessécher le cœur, ou y rassembler tout ce qui est le plus capable de fixer l'un , et d'attendrir et d'enflammer l'autre. C'est ce que nous nous sommes proposé dans la composition de ce nouveau bréviaire : tout ce qui ne nous a pas paru convenir à la décence et à la dignité de l'office public, nous l'avons retranché : nous y avons substitué les endroits des livres saints et des Pères , qui nous ont paru les plus propres à nous instruire de nos devoirs , ou à exciter en nous ces mouvements tendres et vifs de repentir, d'actions de grâces , d'amour, d'adoration , de supplication , qui font devant Dieu tout le mérite de nos prières.
Nous n'avons rien laissé de fabuleux , ni même de douteux, dans la vie des saints que l'Église nous propose pour modèle , et pour l'objet public de notre culte : ils nous ont laissé des exemples si certains et si incontestables de toutes les vertus , que l'Église n'a pas besoin de recourir à des faits supposés pour nous rendre ces héros de la religion respectables : les religions humaines ont eu besoin que l'esprit humain y ajoutât du merveilleux pour les soutenir; mais la vérité n'a besoin que d'elle-même. Nous avons préféré dans cette multitude de bienheureux , ceux qui ont sanctifié cette province par leur sang, par leurs exemples, et par leurs travaux apostoliques ; ou ceux que cette province si féconde autrefois en saints ouvriers, a donnés à d'autres Églises. Il était juste de revendiquer un bien qui nous appartenait, le fruit heureux de la terre que nous habitons, et de partager avec les lieux qu'ils ont illustrés par l'éclat de leur sainteté , les avantages de » leur protection ; ce sont des intercesseurs que notre Église a donnés au ciel , et elle est en droit de les réclamer.
Heureux, si en nous rappelant tous les jours ces saints modèles dans la récitation de l'office public, nous y trouvons des leçons qui nous corrigent et qui nous animent, loin d'y trouver des exemples domestiques qui nous condamnent !
Ainsi, mes frères, le renouvellement de l'office public, le nouveau secoursqu'il offre à notre piété, doit être pour nous un renouvellement de zèle et de ferveur dans l'accomplissement de ce pieux devoir.
DISCOURS
La prière est comme l'âme du sacerdoce; elle seule fait toute la force et tout le succès de notre ministère : c'est cette eau sainte qui arrose la semence que nous jetons dans les cœurs, et qui lui donne l'accroissement. Un pasteur, un prêtre qui ne prie pas, est un canal aride et une nuée sans eau. Or ce n'est pas prier que de ne prier que des lèvres , sans attention , sans aucun attendrissement de piété, sans aucun sentiment de religion : ce n'est pas parler à Dieu; car il n'écoute que le cœur, et ce n'est pas la bouche, mais le cœur qui le prie. Cependant , combien de prêtres ne connaissent point d'autres prières que les égarements éternels d'une récitation précipitée et indécente de leur bréviaire? c'est pour eux un fardeau dont ils cherchent à se soulager promptement , de sorte qu'au sortir de là , à peine saventils s'ils ont parlé à Dieu; il ne leur en reste du moins ni souvenir, ai sentiment : ils savent seulement qu'ils sont quittes d'une dette et d'un joug qui les embarrassait. Ils sortent de la prière aussi vides de Dieu qu'ils s'y sont présentés : il n'en revient rien à leurs peuples pour lesquels ils n'ont rien demandé , et pour lesquels les prières des pasteurs sont la source la plus ordinaire des grâces : et pour euxmêmes que pourrait-il leur en revenir, qu'un nouveau degré d'abandon de Dieu, et de dégoût de leur part, pour tout ce qui a rapport à la piété, à la gloire de Dieu, et à la sainteté de leur ministère? Cependant, mes frères, par le sacerdoce, nous sommes établis sur la terre comme des médiateurs publics dont la principale fonction est d'intercéder sans cesse auprès de Dieu pour les besoins et les iniquités des peuples. L'Église , qui prie continuellement pour ses enfants, emprunte notre voix, et ne prie que par notre bouche : nous sommes les interprètes de ses vœux et de ses soupirs , et comme ses députés , pour représenter à Dieu les scandales qm" l'affligent , les troubles qui la divisent , les plaies qui la défigurent, et obtenir sans cesse des remèdes à des maux que la dépravation de ses enfants fait recommencer sans cesse : les grâces publiques sont donc attachées aux prières publiques , que nous offrons tous les jours à Dieu au nom de l'Église. Oui, mes frères, les princes pieux, les saints pasteurs, les ouvriers apostoliques, ces hommes extraordinaires que Dieu suscite de temps en temps à son Église; les victoires de la foi , l'extirpation des erreurs, le renouvellement de la piété parmi les fidèles, la tranquillité et l'abondance des États et des empires , tout cela nous ne le devons qu'aux prières publiques ou particulières que l'Églse offre à Dieu par notre bouche : et c'est aussi à l'irrévérence , à l'inattention, au dégoût avec lequel la plupart des
ministres s'acquittent de ce pieux devoir, à I'éloignement que la plupart d'entre eux ont pour tout ce qu'on appelle prière , que l'Église doit les fléaux , les calamités, les troubles, les dissolutions, les maux publics et particuliers , sous lesquels nous la voyons gémir depuis si longtemps.
La destinée publique des fidèles, des États et des empires , est donc , pour ainsi dire , entre nos mains. Jugez, mes frères, s'il est permis à un prêtre, à un ministre public, chargé des vœux et des intérêts des peuples auprès de Dieu , de regarder la prière publique comme un devoir triste et onéreux ; et la particulière, comme une œuvre de surérogation dont les autres fonctions, et la récitation de son bréviaire, le dispensent. Un prêtre, mes frères, est un homme de prière : c'est là son état, sa sûreté, son devoir primitif et perpétuel; et j'ajoute encore , c'est là toute sa consolation.
Car, hélas ! mes frères , quelle autre consolation peut avoir un pasteur au sortir de ses fonctions les plus pénibles, ou que d'aller se consoler avec Dieu de l'impénitence de son peuple, et du peu de succès de ses travaux ; ou de lui demander qu'il leur donne lui-même l'accroissement : ou de le fléchir envers celles de ses ouailles que sa justice semble avoii abandonnées; ou de le remercier, lorsqu'il en retire par son ministère quelques-unes des voies de l'égarement, et lui en rapporter à lui seul toute la gloire? Non, mes frères, nos instructions seront toujours stériles, si nos larmes et nos prières ne les rendent fécondes : on se dispense souvent de l'instruction , parce qu'on se plaint qu'on n'a pas reçu de la nature de grands talents pour ce ministère : mais, mes frères, soutenez vos instructions de la prière; elle supplée à tous les talents; et les plus grands talents sans elle, ne sont jamais qu'une cymbale retentissante.
Et de bonne foi, mes frères, un pasteur peut-il ou vivre sans prier, ou prier rarement, ou prier sans goût et sans zèle , ou borner toutes ses prières à la récitation froide, inattentive et précipitée de son bréviaire, tandis qu'il passe sa vie au milieu de ses paroissiens, qu'il voit la plupart vivre dans le crime, et périr tous les jours à ses yeux? Le grand prêtre Aaron voyant une partie de son peuple frappé de la main de Dieu , et expirer devant lui , court, dit l'Écriture, entre les morts et les vivants; il lève les mains au ciel ; il verse des larmes sur le malheur de ceux qu'il voit tomber à ses yeux; il crie, il supplie, et sa prière est exaucée, et la plaie cesse , et le glaive de la colère de Dieu se retire : un bon pasteur ne prie jamais inutilement pour son peuple : Stans Aaron inter mortuos ac
SYNODAUX.
vioentes , pro populo deprecalus est , et plaça cessavit. (Num. xvi, 4S.)
Voilà, mes frères, l'image d'un bon pasteur. Il marche au milieu de son peuple, pour ainsi dire, entre les morts et les vivants ; il voit à ses côtés des brebis mortes , et d'autres prêtes à expirer, et qui ne donnent plus que quelques signes de vie ; il voit le glaive invisible de la colère de Dieu sur son peuple, par les crimes qui y régnent, et qui en précipitent un grand nombre dans la mort ; il le voit, et c'est un spectacle qu'il a tous les jours sous les yeux. S'il n'en est pas touché, ce n'est pas un pasteur, c'est un mercenaire qui voit de sang-froid périr son troupeau ; c'est un ministre déchu de la grâce du sacerdoce, ou qui ne l'a jamais reçue. Mais s'il en est touché, eh! quel doit être le premier mouvement de sa douleur et de son zèle ? c'est de s'adresser à celui qui frappe et qui guérit; c'est de lui offrir les larmes secrètes de sa douleur, et de son amour pour son peuple; c'est de faire souvenir un Dieu irrité, de ses anciennes miséricordes ; c'est d'émouvoir par ses soupirs ses entrailles paternelles, et de s'offrir lui-même d'être anathème pour ses frères : Stans Aaron inter mortuos ac inventes , pro populo deprecatus est, et plaga cessavit.
Non, mes frères, un prêtre, un pasteur qui ne prie pas, qui n'aime pas la prière, n'appartient plus à l'Église qui prie sans cesse; il n'est plus lié à son esprit de prière et de charité. C'est un arbre sec et aride, qui occupe en vain le champ du Seigneur; c'est l'ennemi et non le père de son peuple; c'est un étranger qui a pris la place du pasteur, et à qui le salut du troupeau est indifférent. Ainsi, mes frères, soyez fidèles à la prière , et vos fonctions seront plus utiles , et vos peuples seront plus saints , et vos travaux vous paraîtront plus doux, et les maux de l'Église diminueront.