‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 116 sur 235 · DOUZIEME DISCOURS · texte numérisé non relu

DOUZIEME DISCOURS

De la nécessité de la prière.

Rien de plus solide, mes frères, que les réflexions édifiantes que vous venez d'entendre. On vous l'a dit, et je le répète; la prière est le devoir le plus intime et le plus inséparable du ministère : c'est l'âme, pour ainsi dire, du sacerdoce; c'est l'unique sûreté du pasteur; elle seule adoucit les dégoûts, et prévient les dangers de vos fonctions; elle seule en assure le succès.

Oui, mes frères, la prière fait toute notre sûreté dans le cours de notre ministère. Nous avons nos misères et nos faiblesses ; hélas ! et elles sont même d'autant plus à craindre pour nous, qu'elles subsistent toujours avec les fonctions les plus saintes. Cette situation, qui d'un côté demanderait qu'en traitant tous les jours les mystères terribles , notre vie imitât celle des anges, et qui de l'autre fait que nous nous retrouvons toujours faibles , sujets aux mêmes infidélités; toujours pesants dans la pratique de nos devoirs; toujours donnant trop à nos sens, à notre» paresse , à notre humeur ; cette situation , dis-je , qui nous place tous les jours entre nos faiblesses et l'autel saint, entre la sainteté d'un Dieu terrible et les souillures de l'homme, doit effrayer et réveiller notre foi : car je ne parle ici qu'à des pasteurs irrépréhensibles devant les hommes, et qui n'ont rien à se reprocher de grossièrement criminel devant Dieu. Or, dans ces retours sur notre situation, si capables de jeter le trouble et l'incertitude dans notre âme, la prière seule peut nous calmer et nous rassurer : elle est le seul remède de ces plaies journalières , qui négligées, corrompent insensiblement tout l'intérieur et toute la beauté de l'âme. Nous devons donc , prosternés aux pieds de Jésus-Christ, lui exposer souvent avec douleur et avec confiance nos misères

SYNODAUX.

secrètes ; le conjurer de nous rendre dignes du ministère qu'il nous a confié , et d'anéantir en nous tout ce qui peut encore en blesser la sainteté.

Il n'est rien de plus dangereux pour notre état , mes frères , que de se faire une situation tranquille et habituelle de paresse, d'immortification, d'amour de ses aises, de transgression de mille devoirs qu'on ne croit pas essentiels ; et de ne pas recourir souvent à la prière, la seule ressource que la religion nous offre pour nous réveiller de cet engourdissement. Le danger de cet état pour nous, est qu'il nous expose à tout moment , ou à profaner les choses saintes , ou à les traiter d'une manière qui déplaît à Dieu, et qui par conséquent éloigne de nous ses grâces, et fortifie toutes nos faiblesses ; car vous le savez, mes frères, les fonctions divines de l'autel, si elles ne font pas croître chaque jour notre foi et notre piété, elles aggravent notre corruption et notre misère ; première réflexion.

En second lieu, les fonctions du ministère ont pour nous (vous l'éprouvez tous les jours) leurs peines et leurs dégoûts, quand on veut les remplir avec fidélité. Il faut prendre sur soi, sur ses aises , sur sa paresse , sur son sommeil pour y fournir : on ne peut pas disposer à son choix de son temps et de ses moments : c'est une servitude sainte , qui fait que nous ne sommes plus à nous-mêmes, mais à nos peuples : nous devons pouvoir dire avec l'Apôtre, que le chaud, le froid, la lassitude, les chemins, les rivières, la faim et la soif, sont les fruits de notre ministère, et les signes de notre apostolat. Nous travaillons même souvent pour des ingrats : nos peines ne sont payées souvent que d'indifférence, et même d'indocilité et de murmure : elles nous attirent souvent l'aversion même de ceux dont nous ne cherchons que le salut. Le dégoût et le découragement sont à craindre : on se lasse d'un travail dont on ne voit ni la fin ni le fruit; on ne s'y prête plus avec le même zèle : l'amour-propre n'y étant pas soutenu par le succès, réclame ses droits, et nous insinue en secret que des soins pénibles et inutiles ne sauraient être des devoirs. Or comment se soutenir contre cette tentation de dégoût, si ordinaire et si dangereuse dans des fonctions laborieuses, si nous ne venons pas prendre de nouvelles forces aux pieds de Jésus-Christ; si nous n'avons pas la consolation de venir lui confier nos peines et nos dégoûts, comme au premier pasteur dont nous occupons la place ? C'est là que nous nous confondrons devant lui de compter pour quelque chose les peines légères de nos fonctions , en nous comparant a nos saints prédécesseurs qui livrèrent leur âme pour sa doctrine : c'est là que nous rougi-

rons d'être tentés de poser les armes avant d'avoir commencé le combat , et d'être rebutés et découragés par des travaux si légers, tandis que ces saints ministres défiaient les tribulations, les angoisses, la faim, la nudité, les persécutions, les feux, les gibets , et toute la fureur des tyrans , de les séparer de la charité de Jésus-Christ : c'est de là , mes frères, que nous sortirons toujours avec un nouveau goût pour nos fonctions, avec un nouveau zèle pour le salut de nos peuples : c'est au sortir de là que ce qui nous paraissait pénible , nous deviendra doux et léger; et que les fatigues et les contradictions inséparables de nos fonctions, seront pour nous la preuve la plus consolante de notre vocation au saint ministère. Non, mes frères, désabusons-nous; sans la prière nous sentons à chaque moment tout ce que nos fonctions ont de rebutant et de triste; nous traînons un joug qui nous accable; nous portons avec répugnance le poids du jour et de la chaleur : avec la prière tout s'adoucit; le joug ne pèse plus ; nos travaux augmentent, et les peines et les dégoûts s'évanouissent. Vous vous plaignez quelquefois , mes frères, de l'accablement où vous jettent la multitude et la difficulté de vos fonctions, et de l'impuissance où vous êtes d'y fournir : adressez-vous souvent à celui qui change en force notre faiblesse ; soyez fidèlesàla prière ; ces difficultés disparaîtront, ces montagnes s'aplaniront; vous vous trouverez un nouvel homme, et vous ne vous plaindrez plus de n'avoir pas assez à travailler et à souffrir pour Jésus-Christ : seconde réflexion.

Mais si la prière seule peut nous adoucir les peines et les dégoûts de nos fonctions, elle seule aussi peut en prévenir les dangers. Car, mes frères, quand il n'y aurait de dangereux pour nous, que la dissipation inévitable dans les fonctions extérieures, j'aurais raison de vous dire que la prière seule peut nous en préserver. Il n'est que trop vrai en effet, mes frères, que l'homme intérieur s'affaiblit et s'éteint insensiblement, au milieu des mouvements, et de l'action continuelle qu'exigent nos fonctions. On perd pour soi-même, en se livrant, sans cesse aux besoins d'autrui; on y perd cette vie secrète et cachée de la foi , qui est l'âme et toute la force de la piété ; on s'accoutume d'être tout au dehors , et jamais dans son propre cœur; on approche de l'autel avec un esprit dissipé , et partagé par mille images étrangères et tumultueuses qui l'occupent : ce silence des sens et de l'imagination si nécessaire pour nous rappeler toute la sainteté de la victime que nous offrons, et toute notre indignité secrète. on ne le connaît plus. Ainsi en travadlant toujours pour les autres, et jamais pour soi, les forces de

DISCOURS

l'âme s'usent; nous devenons des 'nommes tout extérieurs; on se fait à cette vie d'agitation, on n'est plus capable d'être un instant avec soi ; on cherche même des occasions et de pieux prétextes de se dissiper et de se produire; on ne peut plus se passer des hommes; on s'ennuie avec Dieu seul. Or cet état, qui n'offre d'abord rien que de louable aux yeux des hommes, a ses dangers devant Dieu : nous nous épuisons sans jamais aller réparer nos forces aux pieds de Jésus-Christ : toutes nos sollicitudes se bornent au dehors; et nous ne nous rappelons jamais à nous-mêmes : nous agissons extérieurement pour Dieu; mais nous n'agissons pas en secret avec lui : nous courons, mais nous courons tout seuls. Le Seigneur, que nous n'avons pas appelé à notre secours , nous laisse à nos propres faiblesses ; et d'ordinaire l'humeur, la vivacité, le tempérament, la vanité, l'inquiétude , entrent plus dans nos fonctions , que l'amour du devoir, et la charité pour nos frères. Il n'est que la fidélité à la prière, qui puisse nous garantir de ces écueils, et sans nous détourner de nos fonctions , nous y faire porter cet esprit de piétë et de recueillement, qui les règle, qui les sanctifie, qui les modère, et qui au sortir de là, et de ces dissipations extérieures , fait que nous sommes encore plus en état de nous aller recueillir devant Dieu.

Mais la dissipation n'est que le moindre danger de nos fonctions. Que de dangers infiniment plus à craindre dans la seule fonction du tribunal ! Hélas ! mes frères, si la prière ne nous y conduit, et ne nous y soutient, comment des hommes faibles pourront-ils s'y soutenir eux-mêmes ? Je ne dis pas comment y porteront-ils les lumières nécessaires pour discerner la lèpre de la lèpre : la fermeté pour être au-dessus des égards humains : ne pas sacrifier la règle à des complaisances basses, et faire plus d'attention au rang des pécheurs , qu'à la qualité de leurs crimes; la prudence pour ne dire que ce qui convient, c'est-à-dire, ne pas décourager le pécheur par trop de sévérité , et ne pas l'endormir aussi par une excessive clémence ; être père et être juge ; sauver la règle et le pécheur ; ne rien rabattre des intérêts de Dieu , et n'être pas dur et insensible à la faiblesse de l'homme; en un mot , ne point flatter la plaie, et ménager pourtant le malade ? je ne dis pas comment un confesseur trouvera-t-il ce point si difficile, ce milieu si sage, s'il n'a puisé aux pieds de Jésus-Christ et dans l'usage de la prière, cette sobriété de sagesse dont parle l'Apôtre; qui sait toujours mêler l'huile de la douceur avec le vin de la force; et, comme le charitable Samaritain , tempérer la sécheresse et la rigidité du zèle , par les

mouvements tendres de la compassion et de la clémence? Mais je vous dis : Comment un confesseur, s'il n'est pas un homme intérieur, et accoutumé dans la prière à connaître ses propres besoins, et approfondir les plaies secrètes de son âme; comment connaîtra-t-il les besoins secrets des âmes qui s'adressent à lui ? comment y appliquera-t-il les remèdes convenables et uniques ? comment fera-t-il connaître le pénitent à lui-même, lui qui ne se connaît pas; et entrera-t-il dans l'intérieur où est la source du mal, lui qui n'est jamais entré dans l'intérieur de son propre cœur? Non, mes frères, un confesseur qui n'est pas un homme de prière, un homme intérieur, ne connaît jamais que la surface des consciences. Il entend des confessions ; mais il ne connaît pas les pécheurs : il absout; mais il ne délie pas : il traite des malades; mais il ignore leurs maux : il impose des pénitences ; mais il ne forme jamais un vrai pénitent. Et d'où croyez-vous, mes frères, que vienne l'inutilité de la plupart des confessions ? d'où vient que le remède de la pénitence, autrefois si rare, ne s'appliquait presque jamais inutilement à un pécheur, et qu'aujourd'hui devenu plus commun et plus facile, il ne guérit presque plus de malades ? d'où vient qu'il s'opère si peu de véritables conversions au pied de nos tribunaux ? c'est que la plupart des confesseurs , contents d'écouter les fautes de leurs pénitents, n'approfondissent pas les dispositions intimes de leur cœur; ne leur prescrivent que des remèdes extérieurs qui ne vont pas à la source du mal ; ne s'appliquent point à réformer cet homme intérieur qui leur est inconnu : c'est, en un mot, que des confesseurs qui ne voient que la surface de la conscience , ne sauraient jamais former que des pénitents superficiels.

Je ne parle pas des autres dangers de ce ministère, où la prière seule peut faire toute notre sûreté. Hélas ! mes frères, nous y sommes dépositaires des fragilités d'un sexe faible : les images funestes qui nous en restent souillent du moins l'imagination, si elles ne souillent pas le cœur : c'est une étincelle fatale qui reste au dedans de nous, et qui souvent est la source d'un grand incendie. L'usagede la prière peut seul dissiper et purifier ces fantômes , et éteindre ces étincelles dans leur naissance : de pieuses intentions ne suffisent pas même pour nous mettre à couvert des dangers de ce ministère. On est d'abord touché des faiblesses d'un sexe fragile; mais il est à craindre qu'on ne le soit bientôt encore plus de sa confiance : on ne se prête d'abord qu'aux besoins, ensuite aux inutilités; on commence par le zèle, et on finit souvent par l'attachement; on est entré ministre dans le tribunal, et on n'est plus qu'un

SYNODAUX.

homme quand on en sort. Mais ne poussons pas plus loin un sujet si triste à traiter, et respectons le vénérable presbytère qui nous écoute. Vous sentez vous-mêmes, mes frères, tout ce queje pourrais vous dire ià-dessus, les scandales et les inconvénients, dont la faiblesse ou l'imprudence des ministres dans les fonctions du tribunal ont souvent affligé l'Église, et les dérisions impies qu'elles attirent tous les jours au saint ministère. Le fruit essentiel que nous en devons retirer, et qui nous regarde chacun en particulier, c'est que, si la prière ne nous soutient dans une fonction si périlleuse ; si nous nous y présentons sans précautions ; si nous nous exposons témérairement à des dangers d'autant plus à craindre, que nous y sommes les seuls juges et les seuls témoins de nos chutes; si ce sont des motifs de curiosité, d'affection humaine, de complaisance en la confiance qu'on a pour nous qui nous y conduisent; le tribunal sacré où nous devrions purifier les souillures d'autrui , ne sera plus pour nous que le lieu fatal où nous en contractons tous les jours de nouvelles : troisième réflexion.

Enfin , mes frères , et cette quatrième et dernière réflexion n'est pas moins digne de votre attention; non-seulement la prière nous est indispensable pour nous préserver des dangers de nos fonctions, mais encore pour nous en assurer le fruit et l'utilité : ce n'est pas assez que nous n'y courions point de risque pour nous-mêmes , il faut de plus que nous y soyons utiles aux autres. Or, mes frères, vous le savez, nous cultivons, nous arrosons; mais Dieu seul donne l'accroissement : et comment pouvonsnous l'attendre, si nous ne sommes pas fidèles à la demander, et si nos prières ferventes et continuelles n'attirent sur nos fonctions ces bénédictions visibles qui les font fructifier? Nous travaillons la plupart sans fruit et sans succès , parce que nous travaillons tout seuls ; et comme si le succès dépendait de nous seuls, nous l'attendons de nos talents, de nos soins, de nos lumières ; nous n'appelons pas à notre secours celui seul qui peut rendre nos soins utiles. Je le répète, mes frères , le défaut de prière est la grande source du peu de fruit que la plupart des pasteurs font dans leurs paroisses, quoiqu'ils remplissent d'ailleurs exactement toutes les fonctions de leur ministère. Ils croient être quittes de tout, quand ils ont rempli ces devoirs extérieurs : mais, par le peu de fruit qui les accompagne, ils devraient sentir qu'il y a un vice secret qui les rend inutiles; et que tandis que leurs prières n'intéresseront pas la bonté de Dieu au succès de leurs fonctions , qu'ils les commenceront sans s'être adressés à lui , afin qu'il prépare lui-même les cœurs de ceux qu'ils vont ins-

truire, ils passeront les nuits et les jours comme les apôtres à jeter leurs filets , et à ne rien prendre; ils fourniront une carrière longue et pénible , et ils mourront sans avoir rien fait, c'est-à-dire sans avoir gagné une seule âme à Jésus-Christ.

Et de bonne foi, mes frères, quel succès peut se promettre de ses instructions un pasteur peu accoutumé à la prière ; à venir se remplir aux pieds de Jésus-Christ , de l'amour des vérités qu'il doit annoncer, et de l'esprit d'onction qui les rend aimables; y puiser ce zèle touchant, cette grâce, cette force à laquelle on ne résiste pas? quel succès peut se promettre à parler de Dieu, un pasteur qui ne parle presque jamais à Dieu? Quelle sécheresse dans ses discours ! il annoncera des vérités , mais elles ne sortiront que de sa bouche , et non de son cœur ; et ce ne seront pas celles que le Père lui aura révélées en secret : il instruira avec esprit; mais ce sera l'esprit de l'homme, et non l'esprit de Dieu : il montrera la vérité; mais il ne la rendra pas aimable : quelques mouvements extérieurs qu'il se donne pour persuader, il ne paraîtra pas persuadé, touché, pénétré luimême ; on sentira que c'est un iangage étranger qu'il parle , un langage qu'il ne tire pas du fond de ses entrailles et de son cœur. Salomon , au langage seul des deux mères, reconnut la véritable : hélas ! mes frères, au langage et aux instructions de deux pasteurs , il serait encore moins difficile de discerner quel est le véritable père ; quel est celui qui parle le langage de l'amour paternel, qui nourrit ses enfants de son propre fonds, qui les porte dans son cœur, qui s'en occupe sans cesse devant Dieu , et qui est plus jaloux de leur conservation et de leur salut que de son titre de pasteur et de père. Et j'en appelle à vous-mêmes, mes frères; n'est-il pas vrai qu'un saint pasteur, homme de prières, avec des talents même médiocres, fait plus de fruit, laisse ses auditeurs plus touchés de ses instructions, que tant d'autres, lesquels avec plus de talents extérieurs , n'ont pas puisé dans la prière cette onction , ce goût tendre de piété qui seul sait parler au cœur ? On parle bien autrement des vérités que l'on aime , et que l'on est accoutumé de méditer et de goûter tous les jours aux pieds de Jésus- Christ : le cœur a un langage que rien ne peut imiter. Un pasteur dissipé aura beau tonner en chaire , et mettre les mouvements et les clameurs à la place du zèle et de la piété, on y reconnaîtra toujours l'homme ; on sentira toujours que c'est un feu qui ne descend pas du ciel; et tout ce bruit véhément n'annoncera jamais la descente de l'Esprit de Dieu sur les cœurs des fidèles assemblés pour l'écouter.

Mais, mes frères, quand la prière ne nous serait pas aussi indispensable qu'elle l'est pour assurer le

DISCOURS

succès de nos fonctions, ne la devons-nous pas à | fuse ce que son peuple est en droit d'exiger de lui,

nos peuples , ne sommes-nous pas chargés par notre caractère de pasteur et de ministre, de prier sans cesse pour eux? n'est-ce pas le devoir le plus essentiel du sacerdoce même qui nous établit médiateurs entre Dieu et les peuples? C'est aux prières d'un pasteur, que Dieu attache d'ordinaire les grâces destinées à son troupeau : c'est à nous , mes frères, à lui exposer sans cesse les besoins de nos peuples , à solliciter pour eux les richesses de la miséricorde, à désarmer sa colère sur les fléaux et les châtiments dont leurs prévarications sont souvent punies : c'est à nous à gémir devant lui sur les vices dont nous voyons nos peuples infectés , et dont nos soins et notre zèle ne peuvent les corriger : c'est à nous à lui demander la force pour les faibles, la componction pour les pécheurs endurcis , la persévérance pour les justes. Plus les besoins de nos peuples sont infinis, plus nos prières doivent être vives et fréquentes : nous ne devons jamais paraître devant lui, comme le pontife de la loi , sans y porter écrits sur notre cœur les noms des tribus, c'est-à-dire, les noms du peuple qui nous est confié ; ce doit être là toujours le principal sujet de notre prière. Tel est l'ordre de la dispensation de la grâce : les pasteurs sont comme les canaux publics par où elle doit couler sur les peuples; c'est une ressource publique, que la bonté de Dieu laisse aux désordres publics qui régnent parmi les hommes.

Ainsi un pasteur qui ne prie pas, ou qui ne prie que pour satisfaire rapidement, et du bout des lèvres, aux prières publiques que l'Église lui impose, n'est pas un pasteur ; c'est un étranger, que tout ce qui regarde le troupeau n'intéresse point : ce n'est pas un père, les fidèles qui lui sont confiés ne sont pas ses enfants, ce sont des pupilles qui n'ont point de père : Pupilli factisumus absque pâtre (Thren. v, 3) ; son cœur, ses entrailles, ne lui disent rien pour eux : il aime le titre qui les lui assujettit; il n'aime pas celui qui doit les sauver, et les soumettre à Dieu : il n'aime que la place de pasteur ; il n'aime pas le troupeau, car s'il l'aimait, pourrait-il être témoin de ses désordres , et des malheurs éternels qu'il se prépare, sans s'adresser sans cesse à celui qui seul peut changer les cœurs , et ne rien oublier en sa présence par ses soupirs et ses gémissements secrets , afin qu'aucun de ceux que le Père lui a confiés ne périsse? Que dis je, mes frères! non-seulement un pasteur qui ne prie pas pour son peuple, ne l'aime point; il lui refuse même ce qui lui est dd : il le prive, en le privant de ses prières , d'une ressource à laquelle la bonté de Dieu avait attaché les grâces et les secours qu'il préparait à ses paroissiens : il re-

i! occupe la place d'un saint pasteur, dont les prières auraient attiré mille bénédictions sur ce pauvre peuple, et il est coupable de tous les crimes que ses prières auraient pu prévenir. Hélas! mes frères, nous vous entendons souvent plaindre sur les désordres de vos peuples, sur l'indocilité et l'endurcissement de vos paroissiens, et sur l'inutilité de vos soins à leur égard; mais ce n'est pas devant nous qu'il faut en gémir et vous en plaindre , c'est devant Dieu. Examinez si vous êtes fidèle à lui représenter leurs besoins et leurs misères; si vous sollicitez, si vous importunez , pour attirer sur eux les regards propices d'un Dieu, qui semble les avoir abandonnés : les prières d'un pasteur sont rarement inutiles ; Dieu, qui nous a chargés de prier pour nos peuples , nous a promis aussi de nous exaucer. Hélas! mes frères, c'est une réflexion qui doit nous faire trembler sur notre ministère : nous nous plaignons du dérèglement de nos peuples, et les désordres de nos peuples sont presque toujours nos propres crimes.

Mais comment, direz-vous, au miiieu d'un détail infini de soins qu'exige une paroisse, trouver encore le loisir de vaquer longtemps à la prière ? Hélas! mes frères, au milieu de tous nos travaux et de nos soins prétendus, que de moments vides et inutiles! que de jours consacrés à la paresse, à des commerces inutiles, à des occupations , à des amusements peut-être peu décents à la sainte gravité de notre ministère! que de moments, où l'oisiveté ellemême nous est à charge , et où nous nous sommes à charge à nous-mêmes! Mon Dieu! et un prêtre , et l'homme de Dieu sur la terre , et son ministre chargé de lui offrir les vœux des peuples, n'aurait pas le temps de lui offrir ses vœux propres et de le prier! et le dispensateur de ses grâces et de ses mystères, n'aurait aucun commerce avec celui qui lui a confié ce glorieux ministère, et au nom duquel il parle et agit! et il ne lui rendrait jamais compte de ses dons et de ses richesses célestes qu'il est chargé de distribuer, et de l'usage qu'en font les âmes qui lui sont confiées!

Mais d'ailleurs , mes frères , ce n'est pas une partie de votre vie passée en oraison , que nous vous demandons, c'est le privilège et la consolation de ces âmes retirées, uniquement occupées à méditer les merveilles de la loi du Seigneur, et à goûter loin du monde et dans le secret de son tabernacle , combien il est doux à ceux qui n'aiment que lui , et qui se communiquent sans cesse à lui. Ce qui nous est essentiel, mes frères, c'est plutôt un esprit de prière que nous devons porter partout au milieu de nos fonctions, qu'un temps considérable que uous de-

SYNODAUX.

vions leur retrancher, pour vaquer plus à loisir à la méditation des choses saintes : ce qui nous convient , c'est , avant de commencer nos fonctions , de nous aller remplir aux pieds de Jésus-Christ de cet esprit qui nous les fait exercer saintement pour nous , et utilement pour nos peuples; c'est, au sortir de nos fonctions , de nous aller délasser quelques moments devant Dieu, et y reprendre de nouvelles forces pour les recommencer avec un nouveau zèle ; c'est de nous accoutumer à ce commerce secret, et presque continuel avec Dieu, le trouver partout, nous trouver partout avec lui, et prendre de tout, occasion de nous élever à lui. Voilà comment un prêtre et un pasteur doit être un homme de prière. Si cet esprit de prière n'anime pas toutes nos fonctions, nous sommes bien à plaindre, mes frères, de remplir tout ce qu'il y a de pénible dans nos devoirs, et d'en omettre l'unique chose qui peut les adoucir, les rendre utiles, et nous consoler nous-mêmes.

Page 1