DIX-NEUVIEME DISCOURS
Du soin que les curés doivent avoir pour leurs malades.
Il me paraît presque inutile d'ajouter ici quelques réflexions à tout ce que M. le Promoteur vient de vous dire d'édifiant, sur le soin que vous devez à vos malades. En effet, mes frères, l'infidélité aux autres devoirs de votre état, quoique toujours sans excuse devant Dieu, peut en trouver souvent devant les hommes qui ne connaissent pas toute la sévérité des règles ni l'étendue de vos obligations; mais l'oubli et l'abandon d'un seul de vos malades, est une inhumanité qui révolte le public contre un curé capable d'une négligence si barbare, qui lui attire la haine et le mépris de toute une paroisse effrayée de se voir exposée au même malheur; qui scandalise même
ceux qui auraient pu être les approbateurs et les complices de ses autres désordres, et qui crie vengeance contre lui devant Dieu et devant les hommes.
Et en effet, mes frères, un père peut-il voir ses enfants sur le point de lui être enlevés , sans courir à leur secours, et leur donner du moins ces dernières marques de consolation et de tendresse? est-ce un pasteur, ou un barbare, qui voit sa brebis infirme et peut-être mourante, et qui ne daigne pas s'approcher d'elle pour la secourir? le véritable pasteur laisse là toutes les autres pour courir après une seule qui s'est égarée; et vous laisserez périr tranquillement celle qui meurt sous vos yeux au milieu même du bercail ?
Non, mes frères , un curé qui néglige le soin de ses malades; qui attend que l'extrémité du mal ne lui permette plus de délais; qui ne se montre enfin après bien des remises, que lorsque la violence du mal ne peut plus rendre utiles au malade, ni la présence du pasteur, ni les derniers secours de l'Église qu'il va lui administrer; un pasteur de ce caractère, s'il lui reste encore un cœur capable de quelque sentiment de religion , peut-il , sans être saisi d'horreur pour lui-même, voir cette âme aller paraître devant le tribunal terrible de Jésus-Christ? Que répondra-t-elle dans cet examen rigoureux, où elle va être interrogée au sortir du corps, sur l'usage qu'elle aura fait de sa maladie, sur ses impatiences, sur son défaut de soumission à la volonté de Dieu , sur le peu de fruit qu'elle a retiré des derniers remèdes de l'Église ? que va-t-elle répondre à Jésus-Chr ist ? Celui que vous m'aviez destiné, Seigneur, pour soutenir ma faiblesse et mon peu de foi dans les infirmités dont vous m'affligiez; celui qui devait m'aider à les souffrir avec soumission , comme la juste expiation des crimes de toute ma vie; celui qui, dans ces derniers moments du moins, aurait dû m'ouvrir les yeux sur l'aveuglement où j'avais jusque-là vécu ; c'est lui-même, Seigneur, c'est cet indigne envoyé de votre part , qui, sur le point où j'étais de venir entendre de votre bouche l'arrêt décisif de mon éternité , m'a laissé toute seule dans le lit de ma douleur et de mes infirmités, livrée à toutes mes passions, à mes maux, à mes ténèbres : vous aviez tout souffert pour me sauver; et il n'a pas voulu se priver d'une inutilité, pour vous conserver une âme qui vous avait coûté si cher. Voilà ce qu'elle va répondre : un curé peut-il en être persuadé, et oser négliger le soin d'un seul malade? Oui, mes frères, c'est dans cet état d'infirmité, que les âmes qui vous sont confiées doivent vous être plus chères; votre condamnation , ou votre apologie , va former le premier articledu compte rigoureux qu'elles vont rendre
SYNODAUX.
à Jésus-Christ. Quelle occasion plus intéressante pour vous empresser de les secourir ! quittant tout pour les aller consoler, leur donner les marques les plus touchantes de votre zèle et de votre charité pour elles; et en les attendrissant sur l'intérêt vif et sincère que vous prenez à leurs maux et à leur salut, les intéresser elles-mêmes à demander à Jésus-Christ pour vous, au sortir de leurs corps, la récompense des peines et des soins qui leur ont facilité une mort sainte et chrétienne. Première réflexion.
D'ailleurs, mes frères, quand vous êtes infidèles à quelque autre devoir du saint ministère, vous pouvez toujours vous flatter que dans une autre occasion vous réparerez votre négligence; mais un malade abandonné mourant dans cet état, ne vous laisse plus d'espérance de pouvoir réparer l'énormité de ce crime. Vous avez perdu pour cette pauvre âme, ces moments précieux que la bonté de Dieu lui réservait encore dans les secours de votre ministère : il n'y a plus de ressource ; le crime de sa réprobation demeure à jamais sur votre tête : et que pourrez-vous jamais rendre à Dieu qui puisse remplacer la perte d'une âme rachetée d' un si grand prix ? vos larmes elles-mêmes pourront-elles jamais laver et expier cet anathème? De plus, mes frères, le soin de vos paroissiens malades est la seule occasion qui vous reste , en redoublant votre assiduité et vos soins auprès d'eux , de réparer toutes les négligences dont vous aviez pu, pendant leur vie, vous rendre coupables pour leur salut. C'est une conjoncture précieuse pour vous, et que Dieu ne semble vous avoir ménagée qu'afin que vous lui rendiez par de nouveaux soins et de nouveaux efforts de zèle, une âme que votre négligence, vos dissipations et votre oubli avaient jusque-là laissée tranquille dans une vie toute mondaine et criminelle. Pouvez-vous alors, quand on vient vous avertir que Dieu l'a frappée d'infirmité , préférer à un devoir si auguste et si pressant, si précieux par tant d'endroits pour vous et pour cette âme, préférer, dis-je, à ce devoir une visite inutile, une conversation oiseuse, les soins sordides d'une affaire temporelle ; que dirai-je? une partie peut-être indécente de plaisir et de dissipation? Faut-il que l'extrémité du mal vous arrache, comme malgré vous , et vous fasse courir enfin au secours d'un malade à qui votre présence , comme je l'ai déjà dit, et les derniers remèdes de l'Église que vous lui administrez , ne sauraient plus lui être utiles? Faut-il pour réveiller votre léthargie, que rien ne soit plus capable de réveiller celle de votre frère qui expire ? Que vient faire alors un pasteur auprès de cet infortuné mourant? Lui inspirer des
sentiments de douleur sur sa vie passée ? il ne peut plus sentir que la douleur de ses maux. L'exhorter à rappeler dans son souvenir le nombre et la durée de ses péchés ? il n'est plus en état de se souvenir même s'il a péché. Lui demander des signes de connaissance ? hélas ! il ne se connaît plus lui-même : et un curé se croira quitte devant Dieu et devant les hommes de tous ses devoirs , quand il a accordé à ce fantôme mourant des soins qu'il a rendus inutiles , et sans doute qu'il a profanés par sa lenteur et sa négligence inexcusable? Pourra-t-il alors, en attendant que cette âme expire, emprunter les prières'que l'Église met dans notre bouche, lorsque nous assistons un mourant dans son agonie? oserat-il appeler avec l'Église les saints anges au secours de cette âme pour la défendre contre les puissances invisibles des ténèbres , lui qui vient de la leur livrer pour toujours; et supplier ces esprits célestes de l'accompagner, et de l'offrir en la présence du Seigneur? Subvenite , sancti angeli Domini , suscipientes animam ejus , et offerenies in conspecta Domini. Que vont-ils offrir à cette présence adorable et terrible? ils vont lui offrir le spectre affreux d'une âme qui était sortie de son sein, et appelée à une gloire immortelle , et dont vous qui en étiez le père et le pasteur, venez d'être le barbare parricide : ils vont lui offrir l'oubli scandaleux où vous vivez de tous vos devoirs, solliciter contre vous tous les foudres de sa colère et de sa vengeance, et le conjurer comme les anges de l'Évangile conjuraient le maître de la moisson, de leur permettre d'aller eux-mêmes arracher cette zizanie de son champ divin : Pis, eamus et evellamus zizania? Ils vont solliciter qu'il leur soit permis d'aller frapper euxmêmes cet infidèle pasteur; d'aller purger de ce scandale son Église qui est ce champ précieux, arrosé du sang de son Fils; et de ne pas souffrir que des âmes destinées à la société immortelle des anges et des saints, et qui lui ont coûté si cher, périssent entre les mains d'un si coupable ministre : Fis, eamus et evellamus zizania ? Aussi je vous avoue que je sens déchirer mes entrailles, quand on vient m'annoncer que quelques malades dans une paroisse sont morts sans secours, par la faute et la négligence du curé : rien ne me paraît plus affreux , plus infâme et plus déshonorant pour le saint ministère ; et je ne comprends pas qu'un prêtre et un pasteur puisse exercer une barbarie dont un païen et un Samaritain dans l'Évangile ne fut pas capable. Seconde réflexion.
Cependant, mes frères, comme parmi les curés même qui n'ont pas encore tout à fait oublié leurs devoirs, il arrive souvent que des prétextes plus
DISCOURS
plausibles les font tomber dans ce triste inconvénient : ajoutons encore une dernière réflexion qui conviendra même mieux à la plupart de ceux qui m'écoutent, et qui réveillera plus encore en eux l'attention et les soins qu'ils doivent à leurs malades. En effet, mes frères, les instructions publiques que vous faites à vos peuples durant le cours de l'année, s'adressent à des auditeurs qui jouissent encore de toute leur santé : la mort, l'éternité, les tourments réservés pour toujours aux âmes criminelles, sont pour eux des objets que la santé, que les passions, que l'espérance d'une longue vie ne leur présentent que dans un éloignement qui les fait aussitôt oublier et disparaître : s'ils sont touchés, ce n'est d'ordinaire qu'une émotion passagère et superficielle, qui ne trouble qu'un instant leur fausse paix. Hélas ! une triste expérience ne nous a que trop souvent fait gémir là-dessus du peu de succès de nos instructions, et nous avons tous les jours la douleur de voir nos peuples, au sortir des vérités les plus terribles que nous venons de leur annoncer, retourner tranquillement aux lieux, aux occasions, aux habitudes qui les damnent. Mais les instructions que vous faites à un pécheur accablé d'infirmités et menacé de la mort, portent rarement à faux : il sent que sa chair, pour laquelle seule il avait toujours vécu en se livrant à tous ses désirs déréglés , est sur le point de tomber en pourriture; il touche de près la mort, l'éternité, l'enfer, et tous ses tourments qu'il avait toujours perdus de vue; toutes ces grandes et effrayantes vérités de la foi, qui ne lui avaient paru jusque-là que comme des fantômes, se réalisent, le frappent, le pénètrent, fondent tout à la fois, pour ainsi dire, sur son âme alarmée : une seule instruction alors de zèle et de charité , une simple réflexion sur l'oubli de Dieu où il a toujours vécu, et sur le compte qu'il va lui rendre, le touche et l'attendrit : une seule de vos paroles ne retourne pas alors à vous vide; ses yeux s'ouvrent; son cœur, jusque-là uniquement occupé de toutes les choses de la terre qui vont lui échapper, se tourne et se fixe à l'objet seul qui doit être éternel pour lui; il déplore sa méprise et son aveuglement : il reconnaît avec confusion qu'étant né pour Dieu seul , et n'ayant dil vivre que pour lui seul , Dieu seul n'avait eu aucune part aux diverses occupations qui ont rempli tout le cours de sa vie; il sent toute l'injustice, l'ingratitude, et l'énormité de ses crimes, et lajuste punition qu'il ne croit pas pouvoir éviter : vous le consolez et le soutenez par l'espérance du pardon, fondée sur le prix infini du sang de Jésus-Christ , et sur la miséricorde inépuisable d'un Dieu qui ne rejettejamais le pécheur, lors-
qu'il revient à lui avec un cœur sincère et pénitent : vous avez la joie d'être témoin de ses regrets et de ses larmes, et de voir l'humiliation et la componction dont son cœur est pénétré, peintes sur les traits mourants de son visage; et si le moment qui sépare cette âme de son corps arrive, quelle consolation pour vous de pouvoir lui dire avec l'Église : Partez , âme chrétienne : Proficiscere , anima christiana ; retournez dans le sein de Dieu d'où vous étiez sortie, et allez porter devant son tribunal vos larmes, qui mêlées avec le sang de Jésus-Christ que vous venez de recevoir, vous feront, comme nous l'espérons, trouver grâce auprès de ce père clément et miséricordieux. Or, mes frères, un pasteur peut-il n'être pas jaloux d'une consolation si touchante, et si capable d'adoucir les peines du saint ministère ? un pasteur peut-il s'en priver, en différant sous quelque prétexte spécieux, le secours qu'un malade lui fait demander? La rigueur de la saison, la difficulté des chemins, le sommeil de la nuit interrompu , une légère indisposition, peuvent-elles devenir des raisons pour remettre à un autre temps une fonction pour laquelle il n'y a jamais un moment à perdre, et que la justice de Dieu refuse souvent, lorsqu'on s'y attend le moins , au malade et au pasteur lui-même? Qui, mes frères, voilà les prétextes auxquels les pasteurs même d'ailleurs irréprochables se laissent souvent séduire. La rigueur de la saison? Mais, mes frères, vous empêcherait-elle d'aller prendre possession d'une place ou d'un titre où la célérité serait essentielle ? et vous croiriez la diligence moins importante, quand il s'agit d'aller assurer à votre frère une place dans le ciel, et le titre d'héritier d'un royaume éternel ? Le temps pour vaquer à nos affaires temporelles est toujours prêt et facile, comme Jésus-Christ le reprochait à ses parents charnels : Tempus vestrum semper estparalum; mais le temps de Jésus-Christ, le temps de remplir nos devoirs, trouve toujours des difficultés et des obstacles : Tempus autem meum nondùm advenit. Les ministres apostoliques auxquels nous avons succédé, observaient-ils les temps et les jours pour aller au secours de leurs frères ? ils y couraient infrigore et nuditate. La difficulté des chemins? Mais le bon pasteur allait chercher sa brebis à travers les montagnes les plus impraticables; et les chemins peuvent-ils paraître difficiles à un ministre de Jésus-Christ qui va frayer à une âme le chemin du ciel ? Le sommeil de la nuit interrompu ? Mais pour ne pas retrancher de votre paresse une heure de sommeil, n'auriez-vous pas horreur de vous-même en vous exposant par vos délais à précipiter votre frère dans un sommeil éternel ? Enfin , une légère indisposition de santé ? Mais , mes
SYNODAUX.
frères, souvenons-nous quelquefois que Jésus-Christ, le grand modèle des pasteurs , dans la défaillance de son agonie, et sur le point d'expirer sous la rigueur des tourments , ne refusa pas son secours à un pécheur qui expirait à ses côtés , et qui réclamait sa puissance et sa miséricorde; et vous, un léger dérangement de santé vous rendrait insensible aux cris d'un pécheur qui sollicite les secours de votre ministère ? et il vous paraîtrait plus dangereux d'exposer un moment votre santé, que le salut éternel d'une âme qui vous est contiée, et qui va peut-être périr ? N'est-ce pas alors que vous devez dire avec l'Apôtre : Cùm infirmor, tune potens sum (n. Cor. xii, 10) : ma faiblesse va se changer pour moi en une nouvelle source de force et de courage. Un pasteur, vous le savez , doit être toujours prêt à donner sa vie même pour ses brebis ; et vous ne croiriez pas leur devoir un léger effort qui pourrait tout au plus reculer de quelques jours le retour de votre santé? Non, mes frères, nous ne demandons pas ici de vous ce zèle et ce courage des premiers ministres qui regardaient la mort à laquelle ils s'exposaient tous les jours pour leurs frères, comme un gain, et la récompense la plus souhaitable de leurs peines : Et mori lucrum. Mais nous demandons que vous regardiez comme un grand crime et une espèce d'apostasie dans le saint ministère , d'être plus touchés de la crainte d'aigrir une infirmité passagère, que du danger éternej que va courir une âme qui vous est eonûée, et que vous abandonnez.. Car enfin, mes frères , si ce courage héroïque , et ce désir du martyre, qui animait autrefois le sacerdoce, n'est plus nécessaire au milieu du christianisme ; le premier esprit qui est l'esprit du ministère subsiste toujours, et ne saurait jamais s'éteindre , non plus que l'Église elle-même. 11 est encore de foi, comme il a été dans le commencement, et il le sera jusqu'à la fin, que ce n'est pas pour nous que nous sommes pasteurs; mais que nous ne le sommes que pour les âmes qui nous sont confiées : c'est la vérité fondamentale sur laquelle tout le saint ministère est établi : c'est à ces âmes auxquelles l'Église nous a donnés pour pasteurs que nous devons non-seulement nos soins , nos forces , nos talents , mais notre vie même : tout ce que nous avons et tout ce que nous sommes est à elles ; et quand pour nous acquitter d'une dette si sainte et si honorable, nous aurions épuisé nos forces, devrions-nous regretter une perte si auguste et si glorieuse? Les infirmités qui seraient devenues le fruit de nos travaux et de notre fidélité à nos devoirs, ne seraient-elles pas plus consolantes pour nous et plus respectables qu'une longue vie prolongée dans l'inutilité et dans
la paresse ? et pourrions-nous regarder nos jours comme abrégés, quand nous les aurions changés en des jours heureux et éternels ?