‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 127 sur 235 · INSTRUCTION SUR LE JUBILÉ · texte numérisé non relu

INSTRUCTION SUR LE JUBILÉ

Pœnitemini igitur, et converlimini , ut deleantur pcccata veslra.

Faites donc pénitence et converlissez-vous, afin que vos péchés soient effacés. (Act. iii , 19.)

C'est ce que saint Pierre, au sortir du cénacle, disait autrefois à une multitude de Juifs consternés et tous fondant en larmes, après leur avoir reproché le sang du juste qu'ils venaient de répandre, et exposé toute l'énormité du crime dont ils s'étaient depuis peu rendus coupables. Il vous reste encore une ressource, mes frères, leur disait le premier dispensateur des grâces de l'Église : vos iniquités ont comblé la mesure de vos pères; vous avez rejeté le don de Dieu ; vous vous êtes séparés comme des anathèmes de l'espérance d'Israël : mais le Seigneur vient de jeter des regards de miséricorde sur vous ; il va répandre son Esprit sur toute chair, sur ses serviteurs comme sur ses ennemis; sur les âmes justes comme sur celles qui avaient opéré l'iniquité : le ciel va s'ouvrir sur la terre; des prodiges de grâce et de miséricorde vont enfin sanctifier tout l'univers : Dabo prodigia in cœlo sursùm, et signa in terra deorsùm. Profitez donc de ce temps de visite et depropitiation : présentez des

cœurs brisés de componction , à l'indulgence et à la rémission que la bonté du Seigneur vous offre ; et ouvrez vos âmes, par les désolations d'une pénitence salutaire, aux grâces abondantes dont nous allons être les dispensateurs et les ministres : Pœnitemini igitur, et convertemini , ut deleantur peccata vestra.

Et voilà, mes frères, ce que nous vous disons aujourd'hui dans une circonstance presque, toute pareille. Vous avez eu le malheur d'oublier Dieu, de violer sa loi sainte, et de crucifier Jésus-Cbrist dans votre corps, en faisant servir vos membres à des passions injustes : mais voici un temps de salut et de réconciliation ; toutes les grâces de l'Église viennent au-devant de vous :1e don de Dieu, l'effusion de son Esprit va sanctifier toute chair ; la rémission est offerte à tout pécheur; l'Église, touebée de vos malheurs, ouvre ses trésors pour payer elle-même le prix de votre délivrance : entrez donc dans ses vues de miséricorde et de bonté sur vos âmes; détestez les crimes qui vous ont rendu son indulgence nécessaire; brisez vos cœurs par un repentir qui seul peut vous la rendre utile : plus elle paraît se relâcher de sa sévérité, plus vous devez être touchés de vos misères, et ne pas faire de ses grâces même le motif de votre paresse et de votre impénitence : Pœnitemini igitur, etc.

En effet, les grâces que l'Église va répandre sur tous les fidèles dans ces jours de miséricorde, ne sont accordées que pour suppléer à notre faiblesse, et non pas pour la ménager; pour nous aider dans notre pénitence, et non pas pour nous en décharger ; pour récompenser notre componction , et non pas pour l'affaiblir : elles sont donc, et je vous prie de le remarquer, elles sont les suppléments de la faiblesse, les secours de la pénitence, les récompenses de la componction. Développons ces vérités capitales.

PREMIÈRE RÉFLEXION

Je dis, premièrement, qu'elles sont les suppléments de notre faiblesse : car c'est une vérité du salut, que par le péché l'homme devient redevable à la justice divine, et qu'il ne peut plus se réconcilier avec elle qu'en subissant la peine due à son iniquité. Il faut que tout péché soit puni , afin qu'il soit pardonné : mais comme toute la vie d'un pécheur qui a oublié son Dieu , devrait être une pénitence continuelle ; que toutes les créatures qui ont servi à ses passions , devraient devenir les instruments de ses peines; que tous les plaisirs lui sont interdits; que tous les soulagements accordés à l'innocence , ce n'est que par grâce qu'il peut se

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les permettre; que son corps, qui a toujours servi au péché , ne devrait plus servir qu'à la pénitence ; et que sa faiblesse souvent ne lui permet pas de fournir cette carrière longue et laborieuse , et de réparer par des satisfactions proportionnées l'énormité et la durée de ses égarements : l'Église toujours attentive à faciliter à ses enfants les voies du salut et de la vie éternelle, leur donne la main, pour ainsi dire, de peur que la rigueur du chemin ne décourage leur faiblesse. Elle offre à la justice de Dieu les trésors dont elle est dépositaire, et rachète à ce prix une partie des malédictions auxquelles le pécheur était condamné : elle reprend sur la multitude surabondante des mérites de Jésus-Christ et de ses saints , ce qui manque aux œuvres laborieuses du pénitent infirme et impuissant : et devenant faible avec les faibles, pour les sauver tous, elle aime mieux suppléer à la faiblesse du pécheur par son indulgence , que l'accabler ou le désespérer, en ne relâchant rien de sa sévérité.

Les grâces de l'Église, mes frères, ne sont donc que les suppléments de votre faiblesse. Si vos forces répondent à vos crimes-, si votre corps est capable de pénitence, comme il a été capable de péché; si vos membres peuvent servir à la justiee comme ils ont servi à l'iniquité; si vous avez de quoi payer un Dieu irrité , et que cependant vous demeuriez lâchement dans l'inaction : désabusez-vous, mes frères, l'Église ne prétend pas vous décharger de vos dettes, ni accorder à votre mollesse des grâces qui ne sont destinées qu'à la ferveur, ni donner à votre abondance des ressources qui ne sont dues qu'à l'indigence et à la nécessité. Ses relaxations sont des aumônes saintes; il faut être fervent, pauvre, et dans le besoin , pour avoir droit d'y participer : elles sont semblables à cette manne qui descendait du ciel; si vous venez la recevoir seulement pour en faire un amas qui mette à couvert votre paresse, et vous dispense du travail de tous les jours, elle se changera en infection et en pourriture, et le présent du ciel deviendra pour vous une odeur de mort, et une punition plutôt qu'une grâce.

Et quand je dis, mes frères, que notre faiblesse toute seule oblige l'Église de suppléer à nos satisfactions par l'abondance de ses grâces; je n'entends pas par faiblesse, une mollesse criminelle qui nous rend impossible tout ce qui nous mortifie; un découragement sensuel qui nous fait frémir au seul nom d'austérité et de souffrance; une attention excessive sur nous-mêmes , qui fait que tout ce qui afflige la cupidité , nuit à la santé; une habitude d'amour-propre qui nous a rendu nécessaire tout ce qui nous est commode et agréable ; ce sont

là des motifs de pénitence, et non pas d'indulgence et de relaxation. Je n'entends pas un vain égard au rang et à la naissance, qui nous persuade que nous pouvons retrancher des obligations du chrétien et du pécheur ce que nous accordons à celles de personnes publiques et élevées : comme si les devoirs de la condition étaient incompatibles avec ceux de l'Évangile , ou qu'une élévation qui a été si souvent elle-même l'occasion de nos crimes, pût nous dispenser d'une pénitence qu'elle-même nous impose.

J'entends une impuissance véritable de soutenir le cours et la rigueur des peines conformes aux règles et à l'esprit de l'Église : et je dis qu'alors l'Église touchée de notre état, de l'envie que nous aurions d'expier nous-mêmes nos crimes , si nos forces secondaient notre zèle , et comptant nos désirs pour des œuvres , se relâche de sa sévérité , et nous avance le bienfait de sa réconciliation et de ses grâces.

Mais ne croyez pas , mes frères , qu'alors même l'Église prétende suppléer à tout. Elle entend que, si nous ne pouvons pas offrir le prix entier de nos péchés, nous en offrions du moins une partie; elle veut que nous tirions de notre faiblesse tout ce que nous pouvons , et que nous offrions selon nos forces et même au delà , pour ainsi dire : son intention est que nous fassions tous nos efforts pour satisfaire à la justice divine, et que toute notre vie soit un souvenir continuel de nos iniquités, et des réparations auxquelles nous sommes condamnés ; que toutes nos démarches se sentent par quelque endroit de notre état de pénitents, et que tous nos plaisirs mêmes soient assaisonnés des amertumes de la pénitence.

Car quelle que puisse être notre faiblesse ; si nous sommes sincèrement touchéset convertis ; si l'Esprit de Dieu a opéré dans nos cœurs la grâce de la componction et du repentir; si l'horreur de nos crimes passés nous a fait entrer dans les sentiments de zèle et d'indignation contre nous-mêmes, qui sont toujours le premier fruit de la pénitence : ah ! nous trouverons bien encore en nous de quoi offrir à Dieu des sacrifices et des expiations capables d'apaiser sa justice; quelle que puisse être notre faiblesse, nous aurons toujours des penchants à mortifier, des désirs à vaincre, des plaisirs à sacrifier, des humiliations à souffrir, des contradictions à supporter, des superfluités à retrancher; quelle que puisse être notre faiblesse, nous serons encore assez forts pour refuser aux sens mille adoucissements inutiles, pour leur ménager mille amertumes, qui, sans diminuer les forces, affaiblissent la corruption , et pour faire de ses infirmités mêmes la matière de sa pénitence. Hélas ! on va si loin pour le monde , pour la fortune , pour les plaisirs : on tire d'une santé faible et ruinée

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tout ce qu'on peut, et au delà; on se fait violence ; on ne s'écoute point : on croit qu'à force de prendre sur soi , à la fin on accoutumera le corps à obéir et à nous suivre : ah! mes frères, ce n'est que pour le ciel que nous n'essayons rien , que nous mesurons nos forces , que nous exagérons notre faiblesse, et que tout ce qui nous coûte nous paraît impossible.

Et ne dites pas que les grâces de l'Église seraient donc inutiles , si de notre côté nous étions obligés de faire tous nos efforts pour expier nos crimes parles travaux de la pénitence. Car, mes frères, quels que puissent être nos efforts , quelque longue que soit notre pénitence, quelque austères que soient nos satisfactions , elles ne seront jamais proportionnées à nos crimes : nos peines seront toujours moindres que nos péchés ; nous demeurerons toujours en deçà de ce que la justice de Dieu exige de nous ; nous serons toujours, comme le serviteur de l'Évangile, obligés de demander du temps , et chargés d'une infinité de dettes, auxquelles nous n'avons encore pu satisfaire.

Car, hélas! mes frères, croyons-nous que des larmes de quelques jours, que quelques légères macérations, que quelques jeûnes rares et commodes, expient, effacent, abolissent devant Dieu des crimes qui ont mérité une éternité de supplices ? croyonsnous que des flammes immortelles, qu'un désespoir éternel , qu'un ver qui ne devait plus mourir, qu'une séparation de Dieu sans ressource; croyons-nous qu'une sentence si affreuse et si terrible que nous avions méritée, puisse se changer en quelques austérités d'un moment ; et que des dettes si immenses puissent s'acquitter avec une obole, pour ainsi dire? Ah! l'Église autrefois elle-même, plus indulgente sans doute que le Dieu terrible , puisqu'elle n'était occupée qu'à l'apaiser, qu'à adoucir parles rigueurs canoniques la sentence du souverain Juge , et qu'elle ne punissait ses enfants que comme une mère ; l'Église elle-même , pour un seul crime , imposait autrefois de longues années de travaux et de pénitence : et quelle pénitence, mes frères! des larmes abondantes, des jeûnes continuels, des humiliations publiques , des austérités étonnantes , des prières longues et fréquentes, la cendre et le ci lice , la séparation de l'autel , de la société des fidèles et de tous les plaisirs? et quelles seront donc les peines que la justice divine exige ici-bas elle-même de l'âme impure et criminelle, si la tendresse et la compassion d'une mère, nous paraît si sévère? quelle sera donc la sévérité d'un Dieu offensé lui-même?

Je le répète donc , mes frères ; quelle que puisse être votre pénitence, ah! vous resterez toujours infiniment redevables à la justice divine : quelque

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