TOME II
zélé pénitent que vous puissiez être , vous avez donc besoin que l'Église supplée pour vous : il faut donc que ses grâces v iennentau secours de votre faiblesse , et qu'elle offre à Dieu les mérites de Jésus-Christ et de ses saints , pour remplacer les défauts des vôtres. Donc, mes frères, en faisant même tous vos efforts pour satisfaire à la justice de Dieu, les grâces que l'Église vous accorde encore en ce temps, vous seront infiniment utiles : vous y trouverez cette égalité de réparation à laquelle vous n'auriez jamais su vous-mêmes atteindre : vous y verrez remplie, par l'abondance des mérites qu'elle vous applique, cette distance infinie que vos crimes avaient mise entre le Seigneur et vous , et que des siècles de pénitence , quand vous les auriez vécus , n'auraient pu remplir eux-mêmes.
Aussi , mes frères , rien n'est plus opposé à l'esprit de la foi et de la saine doctrine , que cette fausse science qui se persuade que les grâces de l'Église au fond, servent à peu de chose; qu'elles nous laissent les mêmes obligations devant Dieu ; qu'elles ne rendent pas notre condition meilleure ; et qu'un pécheur vraiment pénitent, quand même il n'y participerait pas,esttoutaussiavancéauxyeuxduSeigneurqu'un pécheur pénitent qui y participe : c'est une erreur que l'Église a frappée de ses anathèmes; injurieuse au sang de Jésus-Christ , et désespérante pour la faiblesse des fidèles. A la vérité, l'Église ne prétend pasnous dispenserdela pénitence, puisque l'Évangile nous déclare que sans la pénitence il n'y a point de salut; et que l'ordre immuable de la justice divine, que le péché a troublé , ne peut être rétabli que par les peines qui lui sont dues : mais l'Église voyant, ou que notre faiblesse nous en interdit presque tous les exercices laborieux qu'elle imposait autrefois aux fidèles , ou que ceux mêmes que notre faiblesse nous permet encore d'accomplir, ne sauraient jamais répondre à la multitude et à l'énormité de nos crimes ; elle y supplée par l'abondance de ses trésors. Semblable à cet économe prudent et charitable , elle nous remet la moitié de la dette que nous n'étions pas en état d'acquitter, et nous fait écrire cinquante, où nous en devions cent ; et c'est également s'éloigner de son esprit, et blasphémer le don de Dieu, que de regarder ses grâces, ou comme inutiles à la faiblesse, ou comme favorables à l'impénitenee.
DEUXIÈME RÉFLEXION
En effet, j'ai dit, en second lieu, qu'elles sont les secours de la pénitence; et voilà pourquoi, mes frères, ce temps de propitiation doit être un temps de consolation pour les âmes pénitentes. Car une des plus grandes amertumes de la piété dans le» âmes
INSTRUCTION
fidèles, c'est de voir en repassant devant Dieu, les égarements de leurs mœurs passées, que leurs passionsavaientété vives, ferventes, continuelles qu'elles avaient poussé les plaisirs aussi loin que la corruption avait pu le souhaiter: et que leur pénitence a été faible, languissante , imparfaite : ce souvenir les trouble et les alarme : la vue des jugements de Dieu si inconnus et si terribles ; la sévérité de sa justice si différente de la nôtre; l'exemple même de tant de saints pénitents, qui , après des mœurs bien moins criminelles que les nôtres, se sont crucifiés tout vivants avec Jésus-Christ, par les austérités les plus étonnantes; tout cela les jette dans la consternation et dans le découragement. On cloute de la sûreté de son état ; on croit que la pénitence passée n'a été qu'une illusion; on perd la paix et la confiance, qui est tout le soutien et toute la consolation de la piété; et souvent de l'abattement, on passe à une dangereuse paresse.
Or, l'Église dans les grâces qu'elle accorde en ce temps à ses enfants, offre une ressource aux inquiétudes et aux doutes des âmes fidèles et pénitentes, et prétend suppléer aux défauts de leur pénitence : car, quelque sincère qu'elle ait été, il est presque impossible qu'il ne s'y soit mêlé mille imperfections.
Premièrement, du côté de la sévérité. Hélas! notre pénitence est toujours mêlée de mille sensualités qui la souillent, qui nous en font perdre presque tout le mérite; et souvent loin d'expier les mœurs passées, par les violences et les retranchements de la piété, tout ce que nousy pouvons faire, c'estd'expier les relâchements et les affaiblissements de la piété même. L'Église vient donc à notre secours : elle remplit les vides de notre pénitence : elle couvre de la charité et du sang de Jésus-Christ, la multitude de nos relâchements et de nos faiblesses , et sans avoir égard aux défauts de nos satisfactions, elle veut bien en accepter l'imperfection, et fournir dusiencequ'elle trouve de moins à nos peines.
Secondement, du côté de la ferveur et de la vivacité. Oui, mes frères, nos pénitences sont accompagnées de tant de langueur et de dégoût : loin d'entrer avec une sainte fureur dans les intérêts de la justice de Dieu contre nous-mêmes; loin de nous armer d'une indignation de pénitence et de sévérité contre une chair qui a été la source et l'occasion de tous nos crimes; loin de venger avec une sainte complaisance sur notre corps, les dommages qu'il a causés à notre âme; loin de goûter dans les larmes et dans les gémissements de la pénitence, cette sainte ivresse qu'on avait trouvée autrefois dans les plaisirs injustes; hélas! les plus légers sacrifices que nous faisons à Dieu , nous coûtent tant ; nous nous
les disputons si longtemps à nous-mêmes; nous y portons tant de répugnance et d'éloignement ; nous payons de si mauvaise grâce, si j'ose parler ainsi, que la manière languissante dont nous apaisons la justice de Dieu sur nos crimes passés, devient souvent un nouveau crime elle-même. Tout ce que nous faisons pour Dieu, nous lasse et nous dégoûte : les plus justes mêmes , dans le cours de leur pénitence , sentent si souvent leur cœur prendre les intérêts de la chair contre ceux de l'esprit; leur componction, s'affaiblir; l'horreur des crimes passés, s'effacer presque ; le souvenir des bienfaits de Dieu , ne réveiller plus que faiblement leur reconnaissance : rien n'est si commun que les langueurs et les affaiblissements de la foi dans les œuvres laborieuses de la piété. Les commencements delà pénitence sont vifs d'ordinaire : mais insensiblement ces mouvements de grâce s'affaiblissent; les objets des sens qui nous environnent, émoussent la force de ces impressions de salut : nos misères passées nous trouvent moins sensibles ; l'esprit même , naturellement incapable de fixer longtemps son attention sur ce qui l'attriste et lui déplaît, s'en éloigne comme malgré nous : et alors n'étant plus soutenus par une componction vive, par une reconnaissance sensible, par les transports d'un cœur touché, et à qui rien ne coûte; nous nous traînons dans les voies de la pénitence; nous murmurons comme les Israélites, d'avoir à marcher si longtemps dans les voies arides et désagréables du désert; nous nous plaignons de l'insipidité du don de Dieu; nous regrettons peut-être en secret les viandes de l'Egypte.
Or, tous ces découragements secrets, tous ces affaiblissements invisibles de foi et de grâce, si inévitables à la piété même la plus fidèle, diminuent devant Dieu le prix et le mérite de nctre pénitence. Il rabat des satisfactions que nous lui offrons, tout ce que nous rabattons nous-mêmes de la ferveur et de l'amour avec lequel nous les devrions offrir : car il ne regarde pas les dons, il ne regarde que le cœur : il ne nous tient compte qu'à demi des travaux dont nous retranchons le zèle de la pénitence, qui seule les lui rend agréables. Mais comme ces défauts sont presque inséparables de la nature faible et corrompue, le Seigneur toujours riche en miséricorde, et qui ne veut pas la perte de sa créature, mais son salut, a laissé à son Église des ressources et des remèdes contre les langueurs de la piété et de la pénitence même : il veut qu'elle accepte l'imperfection de nos sacrifices; qu'elle ferme les yeux aux infidélités que nous y avons mêlées ; qu'elle ait plus d'égard à la sincérité de nos intentions, qu'à la médiocrité de nos œuvres; à la
SUR LE JUBILE
faiblesse de notre nature, qu'à celle de notre foi-, et qu'elle nous admette au nombre de ces pénitents heureux qui ont terminé la carrière qu'elle leur avait marquée ; qu'elle nous rende la participation des autels et des mystères saints, dont nous nous étions privés par nos crimes; qu'elle nous rétablisse dans tous les droits dont le péché nous avait fait déchoir; et qu'elle répande les mérites et les trésors dont elle est dépositaire, et sur les souillures de nos crimes , et sur les langueurs mêmes de notre pénitence.
Enfin, une troisième sorte d'imperfection que nous mêlons presque toujours à nos pénitences, se prend du côté de l'intention. Nous ne sommes pas , à la vérité, du nombre de ces hypocrites, qui ne font leurs œuvres que pour s'attirer les regards et les louanges publiques; qui sonnent de la trompette, pour ne pas perdre devant les hommes le mérite de leur vertu ; qui n'aiment de la piété que la réputation et le spectacle , et qui ne sont que les pénitents du monde et de la vanité.
Cependant, quelque sincères que puissent être d'ailleurs nos intentions , il entre dans nos œuvres laborieuses de pénitence et de miséricorde, tant de complaisances humaines : nous n'agissons pas pour être vus des hommes, mais nous ne sommes pas fâchés que les hommes nous voient agir : nous ne nous proposons pas les applaudissements publics comme la récompense de notre piété; mais nous ne trouvons pas mauvais qu'elle soit applaudie : nous ne voulons plaire qu'à Dieu seul; mais nous ne laissons pas de compter pour beaucoup de plaire encore au monde : nos premiers regards sont pour le ciel ; mais , hélas ! que nous en jetons encore sur la terre! que de retours intéressés sur nous-mêmes! que de préférences secrètes des œuvres qui nous font admirer, à celles qui ne feraient que nous purifier! que de recherches imperceptibles de notre propre gloire! que d'attentions cachées sur les jugements humains! que de singularités de vertu, où nous ne trouvons rien de plus agréable que la singularité elle-même, qui nous fait remarquer et qui nous distingue! Nous croyons souvent que c'est l'amour du Seigneur qui nous soutient dans la retraite , dans la séparation des plaisirs et des sociétés mondaines, dans le retranchement des parures et des indécences que le monde autorise : hélas , et c'est l'amour de nous-mêmes; et c'est un secret plrùsir de n'être plus faits comme les autres, de réveiller l'attention des hommes par des œuvres marquées et singulières : peut-être nous plairaientelles moins, si tout le monde suivait la même voie que nous; peut-être les trouverions-nous dégoûtantes et insupportables, si l'exemple public nous
les rendait nécessaires; si la multitude choisissant les mêmes mœurs nous nous trouvions confondus dans la foule; si nous ne pouvions plus nous dire tout bas à nous-mêmes, que nous nous interdisons des plaisirs que les autres se permettent sans scrupule; et si ce parallèle secret ne soutenait notre amour-propre, et ne nous dédommageait des amertumes de la piété.
Hélas! mes frères, je le répète, l'orgueil entre si imperceptiblement dans tout ce que nous faisons; et nous nous retrouvons partout les mêmes. Or, ce peu de levain est capable d'aigrir et de corrompre toute la masse : ce fonds d'amour-propre qui entre) dans toutes nos justices , les souille et les flétrit . Le Dieu saint qui pèse nos œuvres dans notre cœur même, les trouve presque toujours infectées de ce venin secret, qui leur ôte une partie de leur poids et de leur valeur : il sépare rigoureusement ce que sa grâce y a mis de divin , d'avec ce que nous y avons mêlé d'humain nous-mêmes; l'ouvrage de l'Esprit saint, d'avec l'ouvrage de l'homme; le fruit de la charité, du fruit de la cupidité; et souvent après ce discernement sévère, après que la paille est démêlée du bon grain, il ne reste presque point de froment d'un côté , tandis que de l'autre s'élèvent de grands monceaux de paille; c'est-à-dire, une multitude d'œuvres destinées à être consumées par le feu : et, sans doute, s'il nous jugeait sans miséricorde, nos justices mêmes fourniraient la matière de notre condamnation.
Voilà, mes frères, les souillures que les grâces de l'Église purifient. Le sang de Jésus-Christ, répandu par sa libéralité sur nos œuvres de pénitence , les rend plus pures et plus brillantes : il guérit les restes de plaies que les remèdes même efficaces de la pénitence ordinaire avaient comme laissées encore à demi ouvertes : c'est un feu sacré qui dévore et qui consume tout ce qui s'était mêlé d'humain et d'étranger dans notre sacrifice ; qui épure l'or de notre charité et de notre pénitence, et qui convertit en un métal précieux, la boue même de nos infirmités et de nos misères.
Telle est l'utilité des grâces de l'Église. Si vous êtes pécheur, elles vous soutiendront dans le cours de votre pénitence; si vous êtes pénitent, elles en répareront les défauts; si vous êtes juste, elles en augmenteront le mérite; si vous êtes faible, elles seront le secours de votre faiblesse; si vous êtes fort, elles seront la sûreté de vos forces; si vous êtes découragé, elles seront le soutien et la consolation de vos peines : enfin , quoi que vous soyez, vous trouverez ici, ou le secours de vos vertus, ou la facilité d'expier vos crimes. .,b
INSTRUCTION
TROISIÈME RÉFLEXION
Il est vrai qu'une douleur abondante toute seule de vos offenses, et la vivacité du repentir, obtiennent ces grâces précieuses, et qu'elles sont les récompenses de la seule componction : troisième réflexion. En effet, l'Église autrefois dans le cours de la longue pénitence qu'elle imposait aux fidèles retombés depuis le baptême dans l'égarement de leurs premières mœurs, n'avait égard en leur remettant une partie des peines canoniques, dit saint Cyprien , qu'à la grande douleur qu'ils faisaient paraître de leurs fautes. Ainsi quand elle trouvait dans le nombre des pénitents publics, certains pécheurs plus touchés que les autres de leurs chutes; plus fervents dans les exercices laborieux de leur pénitence; plus pénétrés de la crainte des jugements deDieu; plus humiliés de leur faiblesse, plus ardents pour le bienfait de la réconciliation; plus contristés de leur état d'humiliation, de séparation et d'anathème : alors l'Église, sur les traces de l'indulgence de l'Apôtre envers l'incestueux de Corinthe, de peur qu'une tristesse trop profonde et trop abondante n'abattît et ne décourageât ces pénitents brisés de componction, abrégeait leurs peines , se relâchait de sa sévérité, leur avançait la grâce de la paix et de la réconciliation , et récompensait les larmes et la vivacité de leur douleur, en leur rendant la société des fidèles , la participation aux prières de leurs frères, la communion de l'autel et des sacrifices, et enfin tous ces droits dont la grâce du baptême les avait mis en possession.
C'était la distinction toute seule de leur douleur et de leur repentir, qui leur attirait cette distinction de grâce et d'indulgence : il fallait qu'en peu de jours ils eussent rempli . par l'abondance de leur componction, les longues années que leur carrière devait durer : autrement, dit saint Cyprien, lorsque l'inconsidération des prêtres , ou la trop grande facilité des martyrs , accordait ces relaxations et ces grâces à des fidèles qui n'avaient pas donné ces grandes marques de repentir; leur réconciliation, dit ce Père, était une réconciliation fausse, dangereuse à ceux qui la donnaient, et inutile à ceux qui l'avaient reçue : Periculosa dantibus , et nihil accipientibus profutura (S. Cypr.) : c'était une grêle tombée sur un fruit pas encore mûr, et qui loin d'avancer sa maturité, la reculait, ou l'en rendait à jamais incapable.
Or, quelles conséquences doit-on tirer de cette doctrine ? La première , puisque les grâces que l'Église répand en ce temps sur les fidèles , ne sont que la récompense de la componction ; les âmes qui ne
portent au tribunal aucun sentiment de pénitence véritable, ne doivent pas se flatter d'y participer : les âmes qui , après les horreurs d'une vie toute criminelle , approchent des pieds des ministres sacrés avec un cœur sec, une conscience insensible , une volonté presque toute formée de revenir à leur vomissement, sont exclues de ce bienfait. Ce sont des cœurs endurcis pour lesquels l'Église gémit ; des enfants morts qu'elle pleure, mais qui , loin d'entrer en société de ses grâces avec les autres fidèles, s'attirent une malédiction d'autant plus abondante, qu'ils choisissent pour profaner ses mystères et ses trésors, la circonstance où elle les répand avec plus de libéralité, et font de son indulgence même l'occasion de leur sacrilège et de leur ingratitude.
Seconde conséquence : les âmes mondaines et sensuelles, qui ne paraissent empressées de venir participer aux largesses de l'Église, que parce qu'elles les regardent comme des voies commodes pour arriver au ciel, comme des facilités de salut et des dispenses de pénitence; qui ne viennent pas détester leurs péchés, mais en chercher l'impunité; qui croient que tout est fait , et que le passé est oublié et n'engage plus à rien, dès qu'elles ont satisfait à certaines pratiques extérieures auxquelles l'Église semble attacher la participation de ses grâces ; qui n'apportent au tribunal, pour toutedouleur de leurs crimes , qu'une joie secrète d'y venir chercher le privilège qui les dispense de les pleurer et de les punir; des âmes si peu disposées à apaiser la justice de Dieu ; si éloignées de l'esprit de pénitence, qui seul peut attirer la grâce du pardon ; si vides de foi et de charité ; si indignes même de la grâce commune de la réconciliation; que viennent-elles chercher au pied des autels en ces jours saints? ce sont là les asiles pieux des pénitents; et elles n'y portent pour toute marque de pénitence, qu'un désir charnel de s'en dispenser : c'est là le lieu des larmes et de la componction ; et elles en font la ressource de la cupidité et de la paresse : c'est le prix accordé, ou à la longueur du travail , ou au zèle qui voudrait encore le prolonger; et elles le regardent comme le signal du repos et l'abolition des œuvres laborieuses. Quelle illusion, mes frères ! comme si des trésors , qui ont pris leur source dans le sein d'un Dieu mourant et crucifié, pouvaient devenir eux-mêmes des titres de sensualitéetde mollesse ! comme si le fruit de la croix de Jésus-Christ ne devait être que l'anéantissement de la croix même! comme si le sang des martyrs et les larmes des justes, ne devaient demeurer en dépôt entre les mains de l'Église, que pour former des fidèles lâches et impénitents !
SUR LE JUBILÉ
Troisième conséquence : puisque l'Église ne prétend, dans ladispensation de ses grâces, que récompenser la componction abondante des vrais pénitents ; les âmes qui ne se repentent que de bouche , qui après toutes leurs promesses de changement , ont toujours vu leurs passions succéder et survivre à leur pénitence; qui n'ont jamais mis qu'un léger intervalle entre les sacrements et les rechutes; qui ne portent pas à la pénitence une résolution sincère d'éloigner les occasions; de rompreles attachements funestes à l'innocence ; de bannir les plaisirs incompatibles avec les devoirs; de fuir les liaisons et les sociétés qui servent d'attrait au vice ; de prendre les mesures pénibles pour vaincre leurs passions et expier leurs crimes; qui ne portent au tribunal que des propos vagues , des résolutions chancelantes , un cœur inconstant et irrésolu , plus déterminé par l'approche de la solennité, à recourir au remède, que par la douleur de ses crimes; ces âmes ne doivent rien prétendre aux largesses de l'Église : ce sont des animaux immondes revenus cent fois à leur vomissement, et dont elle déplore la destinée ; mais qu'elle rejette de ses autels , et devant lesquels elle ne voudrait pas avilir les choses saintes.
Enfin dernière conséquence : puisque c'est ici le prix des larmes abondantes , et d'une douleur nouvelle et singulière; ceux mêmes qui ne portent au tribunal qu'une horreur médiocre et fort commune de leurs crimes; qui ne sentent rien de vif, rien de nouveau, rien de marqué; que les largesses abondantes de l'Église n'excitent point à des retours plus tendres sur les miséricordes du Seigneur, à des sentiments plus douloureux sur leur propre misère ; qui ne sont pas plus réveillés par tout l'appareil touchant de ce temps de grâce et de propitiation ; qui ne laissent paraître dans leur repentir rien de singulier, rien d'extraordinaire ; les pécheurs de ce caractère peut-être ne profanent pas le sacrement de la pénitence; mais doivent-ils prétendre aux grâces de surcroit que l'Église y accorde ? ils reçoivent peut-être la rémission ordinaire attachée à la vertu de ce sacrement; mais que sais-je s'ils reçoivent les relaxations singulières que l'Église y ajoute, puisque ces grâces et ces largesses ne sont destinées que pour consoler les grandes amertumes de la pénitence, et pour en récompenser les larmes abondantes et la ferveur extraordinaire?
Non , mes frères , si votre cœur n'est brisé d'une componction tendre et fervente; si la mesure de votre douleur ne répond à celle de vos crimes; si la vivacité de votre amour et de votre reconnaissance ne supplée au défaut des satisfactions que la faiblesse de la chair vous rend impossibles ; si vos dis-
positions n'ont aucune proportion avec la grandeur du bienfait que l'Église vous accorde; si vous n'êtes pas humiliés et saintement indignés de votre infirmité et de votre impuissance; si vous ne vous reconnaissez pas comme indignes des grâces et de l'indulgence de l'Église ; si vous ne sentez pas qu'eu égard aux abus presque continuels que vous avez faits de la grâce, vous êtes le pécheur le plus digne de sa sévérité, et le moins en droit de prétendre à ses relaxations et à ses faveurs ; si vous n'êtes pas résolu de faire , de votre côté , tous vos efforts pour apaiser la justice de Dieu ; de lui sacrifier tout ce que vous pourrez prendre sur vousmême; de subir du joug d« la pénitence, tout ce que vos forces vous permettront d'en porter ; en un mot , de plus consulter encore dans vos satisfaction laborieuses , le zèle de la foi et de la pénitence , que la faiblesse de la chair, l'Église vous exclut de ses grâces et de ses bienfaits. Ses ministres ont beau vouloir répandre sur vous ses grâces et ses1 faveurs, elle les répand, pour ainsi dire; et désavouant en quelque sorte leur ministère, elle ne vous laisse pour partage que votre tiédeur et votre lâcheté.
Voilà , mes frères , les dispositions de foi et de pénitence, où vous devez entrer pour participer aux grâces de l'Église : et sans doute que vous y entrerez, mes frères; et que ce temps de propitiation sera pour vous un temps de salut ; que les marques de repentir que vous portez au pied de l'autel , ne seront pas inutiles ; que cette terreur de pénitence qui paraît répandue sur vos visages, annonce le changement de vos cœurs; que ces impressions sensibles de crainte, d'espérance, de joie et de tristesse , que l'appareil de ce saint temps fait sur vous , sont les préjugés heureux de l'abondance des grâces qui vont se répandre dans vos âmes.
Consolez-vous donc , mes frères , puisque l'Église vous ouvre le sein de ses miséricordes ; venez à l'autel avec confiance; et souffrez que je vous adresse ici en finissant, les mêmes paroles qu'Esdras adressa autrefois aux Juifs assemblés dans le temple, après avoir excité en eux les sentiments de la plus vive pénitence , et les gémissements les plus touchants , en leur exposant les prévarications dont ils s'étaient rendus coupables, et promettant, pour consoler leur douleur, de leur rendre la participation de l'autel et des sacrifices. Allez, mes frères, leurdisaitcet hommedeDieu touchédeleurcomponction, et je vous le répète aujourd'hui dans une circonstance toute semblable: allez vous nourrir de cette viande divine , qui renouvelle les âmes , et qui rend aux cœurs faibles et languissants , leur force et leuc
DISCOURS
vigueur . vous en avez été assez longtemps privés, ou par votre douleur, ou par vos crimes : allez vous enivrer de ce vin mystérieux, qui enfante les vierges ; qui fait oublier le monde et toute sa vanité ; qui renverse la raison mondaine, et substitue à sa place les nouvelles vues de la foi; qui excite de saints transports dans un cœur fidèle : retournez à Tautel, dont vous avez été si longtemps séparés ; allez vous réunir à vos frères, et participer avec eux aux mystères saints ; et rentrez dans tous les droits dont vous étiez déchus par vos crimes : Ite , comedite pinguia, et bibile mulsum. (n. Esdr. vin, 10 et seq.)
Dépouillez ces vêtements de deuil et de tristesse; essuyez des larmes qui ont assez coulé :ce ne sont plus ici pour vous des jours d'affliction et d'amertume ; c'est un jour d'allégresse et de solennité; c'est le jour où toutes les grâces du ciel descendent pour vous sur la terre , et viennent encore purifier votre âme, et lui rendre sa première justice : Et nolite contristari , quia sanctus elles Domini est.
N'oubliez jamais ce jour heureux : que la joie de rentrer en grâce avec le Dieu de vos pères , vous tienne lieu de force et de courage; que les malheurs de votre vie mondaine finis; que les inquiétudes et les misères de vos passions enfin terminées; que les remords affreux de la conscience apaisés; que les troubles de l'iniquité changés enfin en une paix tranquille; que les plaisirs du monde remplacés par la participation des mystères saints, par le don de Dieu, par les consolations de la grâce; que cet état nouveau où vous allez entrer, console toutes les amertumes de votre pénitence passée : Gaudium etenim Domini est fortitudo vestra.
Que les joies des pécheurs vous deviennent désormais insipides ; que des crimes déjà pleures ne se présentent plus à vous que pour exciter encore vos larmes : cachez dans votre coeur jusques à la fin, le trésor des grâces que vous allez recevoir, de peur que l'ennemi ne vous l'enlève : jouissez longtemps du bienfait de votre réconciliation : portez devant Jésus-Christ, au jour de ses vengeances, son sang que l'Église vous confie aujourd'hui , afin d'y porter le prix de vos iniquités , l'abolition de vos dettes , le titre de votre immortalité, et le droit de votre rédemption éternelle.
Ainsi soit-il.
DISCOURS