‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 137 sur 235 · A L'ACADEMIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

A L'ACADEMIE FRANÇAISE

langage de toutes les cours ; et nos ennemis , ne pou- J vant vaincre comme nous, voulaient du moins parler comme nous.

La politesse du langage nous amena celle des mœurs : le goût , qui régnait dans les ouvrages d'esprit, entra dans les bienséances de la vie civile; et nos manières , comme nos ouvrages , servirent de modèle aux étrangers.

Le goût est l'arbitre et la règle des bienséances et des mœurs, comme de l'éloquence : c'est un dépôt public qui vous est confié , à la garde duquel on ne peut trop veiller : dès que le faux , !e mauvais et l'indécent sont applaudis dans les ouvrages d'esprit , ils le sont bientôt dans les mœurs publiques : tout change et se corrompt avec le goût : les bienséances de l'éloquence et celle des mœurs se donnent, pour ainsi dire, la main. Rome elle-même vit bientôt ses mœurs reprendre leur première barbarie , et se corrompre , sous les empereurs , où la pureté du langage et le goût du bon siècle commença à s'altérer; et la France aurait sans doute la même destinée , si l'Académie, dépositaire des bienséances et de la pureté du goût, ne nous répondait aussi de celle des mœurs pour nos neveux.

Votre gloire est donc devenue la gloire et l'intérêt public de la nation : le destin de la France paraît attaché au vôtre. Ses prospérités ont pu éprouver des revers, et en éprouveront peut-être encore : le sort de la guerre pourra changer encore pour elle ; mais le sort des lettres ne changera plus : les âges à venir pourront la voir plus ou moins victorieuse; niais tant que votre tribunal sera élevé, ils la verront toujours également polie.

Ce sera à vous, et à ceux qui vous succéderont, à publier ses victoires; ou à louer ses ressources, et sa constance dans les adversités.

C'est par là, qu'en immortalisant votre reconnaissance, vous avez immortalisé le règne de Louis le Grand, ce prince magnanime, qui vous reçut des mains d'un chef célèbre de la justice ; et qui au au comble de sa gloire , crut y ajouter un nouvel éclat , en succédant dans la protection de la compagnie, à un de ses sujets. Ses louanges, qui lirent la plus douce et la plus brillante de vos occupations, feront aussi un des plus beaux monuments de l'histoire des Français et de celle de l'Académie : elles n'ont rien à craindre du temps : sa gloire semble croître et se rapprocher de nous , à mesure que le jour fatal de sa perte s'en éloigne ; et la mort , qui efface d'ordinaire tous les éloges des princes , en mettant aux siens le sceau de la vérité, y a mis celui de l'immortalité.

C'est dans votre école que se formèrent ces hom-

mes célèbres I , qu'il choisit pour présider à l'éducation des princes ses enfants : il vous confiait la destinée de la monarchie, en vous confiant celle de la maison royale ; persuadé que , versés comme vous l'êtes dans l'art de louer les héros, c'était à vous à les former.

Heureusement pour la France, un de vos plus illustres académiciens 2 se trouve encore chargé du même soin : ce soin glorieux semble se perpétuer parmi vous ; et ce sera dans les siècles à venir, une tradition bien honorable à l'Académie , que celle de l'éducation de nos rois et de tous les princes sortis de leur sang.

Aussi l'enfance de l'auguste monarque , que nous regardons comme votre protecteur et votre élève, surpasse déjà les vœux de tcute la nation : les malheurs de la maison royale le placèrent sur le trône; le bonheur de la France l'y conservera : le ciel nous l'a fait acheter trop cher pour nous l'enlever; ses châtiments ont fini à lui , et c'est par lui que doivent recommencer ses faveurs. David , le dernier de ses frères, choisi d'en haut pour régner, devint le plus grand roi de la maison de Juda : Dieu affermit souvent les trônes , en renversant l'ordre des successions; et ne fait précéder ses vengeances, que pour nous annoncer un plus grand bienfait. Ses dons sont sans repentir; mais ils ne sont jamais sans amertume : plus cet enfant précieux nous a coûté, plus nous en devons attendre : tout nous montre de loin les grandes destinées, et les dons heureux de la nature qui se développent tous les jours en lui, et la sagesse respectable et héréditaire d'un des premiers sujets de l'État qui les cultive.

Que d'éloges vous préparent, messieurs , des espérances si brillantes ! notre tendresse va les chercher déjà dans l'avenir; et nous hâtons les temps, comme si nous pouvions hâter notre bonheur.

Qu'il croisse sous les soins infatigables du prince glorieux3, dépositaire de son autorité : la minorité de nos rois avait armé jusques ici contre nous les nations jalouses de notre gloire ; la valeur du prince qui nous régit les arrête; la supériorité de ses lumières les éclaire sur leurs véritables intérêts ; sa bonne foi les rassure ; les charmes de sa douceur et de son affabilité nous les concilient ; leurs cœurs , en l'approchant , deviennent français ; c'est un hommage d'amour que tous les hommes doivent à sa bonté.

' M. Bossuet, évéque de Meaux; M. de Fénejon, archevêque de Cambrai.

1 M. de Fleury , ancien évéque de Fréjus, depuis cardinal et ministre d'État.

3 Le duc d'Orléans, régent du royaume.

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