‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 14 sur 235 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Le monde n'a jamais aimé la vérité, parce que la vérité a toujours condamné le monde : les hommes veulent jouir tranquillement de leurs erreurs et de leurs crimes; et comme cette fausse tranquillité ne peut durer qu'aussi longtemps qu'ils peuvent réussir à s'aveugler eux-mêmes, toute lumière qui

LA PASSION

ouvre leurs yeux à la vérité . les blesse et les révolte.

De là les justes et les prophètes , que le Seigneur, dans sa miséricorde, suscita de siècle en siècle à la terre, pour être les témoins de la vérité, furent toujours odieux aux hommes , et réprouvés d'un monde dont ils venaient condamner les maximes. Isaïe, malgré le sang des rois dont il était issu, vit tout Jérusalem conspirer sa perte, et vouloir éteindre dans son sang, la vérité qui ne meurt pas avec les justes qui meurent pour elle. Jérémie ne fut pas plus favorablement traité de son peuple; et les chaînes et les prisons devinrent pour lui le prix de la vérité, dont les persécutions des méchants sont toujours ici-bas la récompense. Élie ne trouva dans Israël que des cœurs rebelles à la vérité, et les montagnes les plus inaccessibles purent à peine lui servir d'asile contre les embûches des impies. EnGn , le monde toujours opposé à la vérité, s'est toujours élevé contre ceux qui venaient le troubler dans la possession paisible où il était de ses erreurs et de ses maximes.

Cependant il est vrai que c'est par la condamnation et la mort de Jésus-Christ , que le monde donne aujourd'hui la plus grande et la plus éclatante preuve de son opposition pour la vérité; c'est-à-dire, pour la vérité de sa doctrine, des Écritures, de ses miracles, de son innocence, et de sa royauté. Suivons toutes ces circonstances.

Je dis premièrement, une opposition à la vérité de sa doctrine; et c'est le respect humain qui la forme, cette oppositio'n , même dans ses disciples. En vain le Sauveur les avait préparés au scandale de sa croix , en leur annonçant souvent qu'il fallait que le Christ souffrît, et qu'il entrât ainsi dans sa gloire ; qu'ils ne devaient se promettre de part à son royaume , qu'autant qu'ils en auraient à l'amertume de son calice; et que bienheureux ceux qui souffrent et qui sont persécutés : en vain toute sa doctrine n'était qu'une préparation aux croix et aux souffrances : dès que le monde se déclare contre lui ; que les prêtres s'assemblent; que les docteurs conspirent ; que le peuple murmure ; que tout Jérusalem le rejette; ils chancellent, ils sont découragés, et voici jusqu'où le respect humain, et la crainte du monde les aveugle sur la vérité de sa doctrine.

Dans Judas , elle forme un perfide , qui trahit son divin Maître, et qui se joint à ses ennemis pour le perdre : ce disciple infortuné, intimidé par le déchaînement des principaux de Jérusalem contre le Sauveur, ne se contente pas de l'abandonner; il s'adresse aux princes des prêtres, il devient le principal ministre de leur jalousie et de leur fureur : Que voulez-vous me donner, leur dit-il , et je vous le livrerai? (Matth. xxvi, 15.) Mais que peut !

vous donner le monde, disciple infidèle, qui puisse remplacer ce que vous allez perdre, et ce que vous aviez reçu de Jésus-Christ? Quoi! la gloire et l'estime des hommes? mais votre nom était écrit dans le ciel, et il va devenir à jamais l'opprobre et l'horreur de toute la terre : le monde autorise le vice; mais au fond, il n'estime que la vertu. Quoi! des titres et des honneurs ? mais Jésus-Christ vous avait établi pasteur de son troupeau , colonne de son Église, prince d'un nouveau peuple; et pour remplacer ces titres augustes , le monde va vous dégrader jusqu'aux ministères les plus vils et les plus infâmes : qu'on est grand, quand on est à Jésus-Christ 1 et qu'on est méprisable et dévoué à tout ce qu'il y a de plus bas et de plus lâche, quand on est esclave du monde! Quoi! des biens et des richesses? mais Jésus-Christ vous avait conûé les trésors du ciel; il vous avait donné toute la terre pour votre partage : tout était à vous; et le monde ne vous paye en échange que d'un vil prix qu'il vous fait attendre longtemps, et dont le premier instant de possession vous dégoûte : le monde promet beaucoup , et ne donne rien; Jésus-Christ donne toujours au delà de ce que nous attendons, et ses dons surpassent toujours ses promesses. Quoi encore! des plaisirs réels et une félicité durable? mais Jésus-Christ vous aurait laissé la paix du cœur qui est l'héritage de ses disciples, et la seule source des vrais plaisirs; et le monde ne va vous laisser que des remords cruels , un affreux désespoir, et tout le poids de votre crime : le inonde mène par les plaisirs aux amertumes des passions; Jésus-Christ mène par les croix à la paix du cœur, et aux plaisirs tranquilles et solides de l'innocence. Que voulez-vous donc que vous donne le monde? Comme on n'en peut rien espérer, on n'en devrait aussi rien craindre.

Mais la crainte des hommes, qui avait été la première source de la perfidie de Judas , devint celle de la défection des autres disciples. Le pasteur frappé les brebis sont dispersées. Us l'avaient suivi généreusement tandis qu'ils l'avaient vu maître de la mort et de la vie , et attirer après lui les grands et le peuple par l'éclat de ses prodiges : il leur paraissait beau alors d'être de ce petit nombre de disciples qu'il avait choisis; ils ne rougissaient pas de lui appartenir, et ils s'en faisaient même une gloire devant les hommes : mais dès qu'il est saisi, lié, méprisé, ils se cachent; ils ne le connaissent plus; sa faiblesse les scandalise ; ses opprobres tant de fois annoncés les découragent. La vertu applaudie, honorée, favorisée , ne manque jamais de sectateurs ; la vertu méprisée ou persécutée ne trouve plus personne qui ose se faire un honneur de se déclarer tout haut pour elle.

DE NOTRE-SEIGNEUR

Pierre , lui-même , qui , loin des dangers , se promettait tout de son courage , n'est pas à l'épreuve d'une si dangereuse tentation. On lui demande s'il n'est pas disciple de cet homme : Numquid et tu ex discipulis es hominis istius ? (Joan. xviii, 17.) C'està-dire, s'il n'est pas du petit nombre de ces hommes heureux , à qui le Père céleste avait révélé le mystère du Christ : c'est-à-dire s'il n'est pas de ces dépositaires de sa puissance, auxquels il a confié les clefs du ciel et de l'enfer; le pouvoir de marcher sur les serpents , et de disposer à leur gré de toute la nature : c'est-à-dire, s'il n'est pas de ces fondateurs de son Évangile , qui vont planter la foi au milieu des ténèbres de l'idolâtrie, conquérir tout l'univers, renverser tous les autels profanes, confondre toutes les sectes , éclairer toutes les nations , rendre muette toute la science des philosophes, soumettre les césars , porter le salut à toute la terre ; et qui doivent à la fin paraître au milieu des airs sur douze trônes de lumière, pour juger les douzetribus d'Israël : c'està-dire enfin , s'il n'est pas de ces nouveaux ministres de son sacerdoce, qui vont être les premiers pasteurs de son Église, les pontifes des biens véritables , les Melchisédech d'unpeuple saint, les médiateurs d'une alliance nouvelle , les conciliateurs des hommes avec Dieu , aux pieds desquels les princes et les rois de la terre viendront courber leurs têtes superbes, et mettre leurs sceptres et leurs couronnes ? Numquid et tu ex discipulis es hominis istius ? Est-ce donc d'avouer tant de grandeur, tant de gloire et de magnificence, que vous rougissez, faible disciple ? Numquid et tu ex discipulis es hominis istius? Quelle folie , de se faire une honte devant les hommes du titre de disciple de Jésus-Christ ? le monde , avec toute sa gloire, a-t-il rien de si grand, de si haut, de si estimable , de si digne de la raison , que la vertu véritable?

Cependant Pierre n'ose s'avouer disciple du Sauveur; une lâche timidité l'aveugle; il déclare qu'il ne connaît point cet homme : Non novi hominem (Matth.xxvi, 2) : il affecte d'ignorer jusqu'au nom de son divin Maître. Lâche disciple! Mais c'est là ce Jésus, qui de pêcheur de poissons, vous avait fait devenir pêcheur d'hommes; et qui pour votre bar* que et vos filets, vous avait établi le chef et le principal ministre de son Église : Non novi hominem ; il ne le connaît plus. Mais c'est là ce fils du Dieu vivant que vous aviez confessé si généreusement, et pour qui vous aviez tant de fois protesté que vous étiez prêt à mourir : Non novi hominem; il ne veut plus le connaître. Mais c'est là ce bon maître qui vous avait honoré de sa plus tendre familiarité ; qui vous avait admis à ses plus secrètes faveurs, et tou-

jours préféré à tous les autres disciples : il affecte d'en ignorer jusqu'au nom : Non novi hominem. Mais c'est là ce Seigneur, qui vous soutenait sur les flots ; à qui les vents et la mer obéissaient, et que vous aviez vu sur leThabor environné de tant de gloire et d'immortalité : il ne le connaît plus : Non novi hominem. Mais enfin , c'est là le Christ, à qui tous les prophètes ont rendu témoignage; cet Agneau de Dieu , que Jean-Baptiste vous a montré ; que tous les sacrifices avaient figuré; que tous vos pères avaient demandé ; que les hommes appelaient , il n'y a qu'un moment, les uns Élie, et les autres Jean-Baptiste, ou quelqu'un d'entre les prophètes , et que vous aviez reconnu vous-même pour le fils et l'envoyé de Dieu , qui seul avait les paroles de la vie éternelle : il ne le connaît plus : Non novi hominem. Il oublie ses bienfaits , ses miracles , sa doctrine. Jusqu'où le respect humain n'aveugle-t-il pas un cœur faible et timide! et quand on craint encore les hommes, de quoi peut-on répondre de soi-même à Jésus-Christ?

Quelle faiblesse , mes frères! craindre les yeux du monde, quand on obéit à Dieu! se glorifier de servir les rois de la terre, et avoir honte de servir celui que les rois eux-mêmes servent, et par qui seuls ils ont droit de régner ! avoir eu la force de vieillir dans le service d'un monde misérable; d'en soutenir les amertumes, les caprices, les assujettissements, les dégoûts; et n'avoir pas le courage de consacrer publiquement à Jésus-Christ les restes d'une vie mondaine; et de remplir à la vue des hommes, la grandeur des devoirs qu'il nous impose , et la noblesse de ses maximes! Quelle faiblesse! s'être fait honneur de sacrifier au monde, et souvent à des maîtres injustes et bizarres , son repos , sa santé , sa conscience ; et n'oser pas même sacrifier du monde à Jésus-Christ, ses discours frivoles et ses vaines censures! O mon Dieu, le monde aura-t-il toujours des partisans déclarés de ses illusions puériles ? et la sublime sagesse de votre doctrine, ne trouvera-t- elle jamais que des disciples tremblants et timides? Faiblesse et timidité dans les disciples, qui les aveugle sur la vérité de la doctrine de Jésus-1 Christ.

En second lieu , jalousie dans les prêtres et les docteurs, qui les aveugle sur la vérité des Écritures. C'est là que Jésus-Christ les avait souvent renvoyés , comme au témoignage le moins suspect de la vérité de son ministère : Lisez les Écritures, leur disait-i! souvent; ce sont elles qui rendent témoignage de moi. (Jean, v, 39.) Le sceptre de Juda entre les mains d'un étranger ne leur permettait plus de douter que les temps marqués ne fussent arrivés ; et que celui qui devait être envoyé ne dût enfin paraître i

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les aveugles éclairés, les boiteux redressés, les pauvres évangélisés, et mille autres traits de son ministère, leur disaient assez que c'était de lui dont Isaïe et les autres prophètes avaient parlé, lorsqu'ils avaient annoncé le Christ. Mais l'envie qui les aveugle , l'emporte sur la vérité qui les éclaire : la grande réputation de Jésus-Christ , et son zèle contre leur hypocrisie, forme en eux un aveuglement de jalousie, qui ferme les yeux à tout ce qu'ils doivent à la vérité : plus la sainteté de Jésus-Christ éclate, plus leur injuste passion s'aigrit et s'allume; et en voici toutes les démarches et tous les caractères.

Premièrement, la mauvaise foi : Que ferons-nous? -disent-ils; car cet homme fait plusieurs prodiges, et tout le peuple court après lui. Ils ne peuvent se dissimuler à eux-mêmes la vérité de ses miracles : Quia hic homo multa signa facit (Joan. xi, 47) : ils en conviennent ensemble ; mais c'est cela même qui les aigrit et les aveugle : ils se sentent diminuer dans l'estime du peuple, à mesure que la réputation de Jésus-Christ s'établit et s'augmente : Que feronsnous? disent-ils : Quidfacimus? Aveugles, et conducteurs d'aveugles! ce que vous ferez? c'est de vous écrier avec lepeuple : Quele Seigneur a visité Israël, et qu'un grand prophète a été suscité parmi vous (Luc, vu, 16) : c'est de lui dire avec le scribe instruit dans le royaume des cieux : Maître , nous savons que vous êtes envoyé de Dieu ; car personne ne peut faire les œuvres que vous faites , si Dieu n'est avec lui (Jean, ni, 2) : Quid facimus? ce que vous ferez ? c'est de dire avec l'aveugle-né : Seigneur, nous croyons que vous êtes le Fils de Dieu (ibid. îx, 38) ; avec une femme tyrienne : Fils de David, ayez pitié de nous ! (Matth. xv, 22) avec le juste Siméon : Nous mourrons enpaix maintenant, puisque nos yeux ont vule salut de Dieu (Luc, ii, 29, 30) ; avec les disciples : A qui pourrions-nous aller désormais , puisque vous avez les paroles de la vie étemelle (Jean , vi, 69) ? enfin du moins avec les démons : Nous savons qui vous êtes, 6 saint de Dieu! (Mabc, 1, 24)! Quid facimus? ce que vous ferez? Ah! Tyr et Sidon, où il n'a jamais opéré de prodiges, pourraient dire : Que ferons-nous ? et qui nous montrera le salut promis à la terre? les nations qui le désiraient depuis tant de siècles auraient eu droit dédire : Que ferons-nous? nous avons attendu la lumière, et nous voici encore dans les ténèbres. Les rois et les prophètes , qui avaient tant souhaité de le voir, auraient pu s'écrier : Que ferons-nous, puisqu'il tarde tant de venir? et qui nous apprendra le jour de son arrivée ? Mais vous à qui la grâce de Dieu, notre sauveur, a apparu; vous dont les yeux ont été assez heureux, pour voir ce que tant de prophè-

tes avaient prédit, ce que tant de justes avaient désiré , ce que tant de nations avaient attendu , ce que le ciel avait promis depuis tant de siècles à la terre; vous à qui le Père céleste a montré son Fils bienaimé, que pourriez-vous avoir à faire que de l'écouter, et recevoir le salut depuis longtemps promis à vos pères?

Et voilà le premier caractère d'une injuste jalousie; la mauvaise foi. On dispute tout haut à ceux dont on regarde l'élévation avec des yeux d'envie, des talents et des qualités louables, qu'on est forcé de leur accorder en secret : on trouve à leurs vertus mêmes un mauvais côté, quand on ne peut les travestir en vices : la même jalousie nous éclaire sur ce qu'ils ont d'estimable, et nous le fait mépriser : on est ravi de mettre le public contre eux, tandis que notre conscience mieux instruite, les justifie; ainsi le plaisir qu'on a de tromper les autres à leur égard, n'est jamais parfait, parce qu'on ne saurait réussir à se tromper soi-même.

Secondement, la bassesse. Ils cherchent euxmêmes en secret un faux témoignage contre Jésus- Christ, et ils n'en sauraient trouver : Et quœrebant falsum testimonium contra Jesum , et non invenerunt. (Matth. xxvi, 59, 60.) S'ils en eussent cherché de véritable, ah! tout eût répondu en faveur de l'innocent : le peuple se fût écrié , Que Dieu n'avait jamais donné une telle puissance aux hommes. (Matth. ix , 8.) Tant de morts ressuscites, tant de malades guéris auraient protesté, Qu'il est la résurrection et la vie. (Jean , xi , 25.) Tant de pécheresses converties auraient publié qu'on ne peut résister aux paroles de grâce et de salut qui sortent de sa bouche. (Luc , iv , 22.) Les pierres ellesmêmes du temple auraient crié à leur manière , Que le zèle de la maison de son Père le dévore. (Jean , 11, 17.) Que de lumière, s'ils avaient voulu voir! et sur combien de vérités faut-il s'aveugler, et à combien ue bassesses est-on réduit à se livrer, quand on s'est une fois livré à cette passion injuste!

Et c'en est le second caractère. Les voies que prend la jalousie pour nuire , sont toujours secrètes , parce qu'elles sont toujours basses et rampantes. On se glorifie des autres passions : un ambitieux se fait honneur de ses prétentions et de ses espérances; un vindicatif met sa gloire à faire éclater son ressentiment; un voluptueux se vante de ses excès et de ses débauches. Mais il y a je ne sais quoi de bas dans la jalousie, qui fait qu'on se la cache à soi-même : c'est la passion des âmes lâches; c'est un aveu secret qu'on se fait à soi-même de sa propre médiocrité; c'est un aveuglement, qui nous ferme les yeux sur tout ce qu'il y a de plus bas et

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de plus indigne : on est capable de tout, dès qu'on peut être ennemi du mérite et de l'innocence.

Troisièmement, la dureté. Ces juges corrompus, livrent le Sauveur à l'insolence et à la fureur de leurs serviteurs et de leurs ministres ; et la jalousie , toujours cruelle, leur fait voir avec un plaisir inhumain les opprobres et les crachats dont on le couvre : le sanctuaire même de la justice, et la majesté du tribunal sur lequel ils sont assis , ne peut servir d'asile à un innocent , contre les indignités et les outrages. Ah! l'arche d'Israël fut en sûreté dans le temple même de Dagon; et l'idole elle-même respecta, en tombant à ses pieds, la majesté et la gloire de celui qui résidait en elle : et Jésus-Christ, l'arche du Nouveau Testament, est aujourd'hui outragé au milieu même de son sanctuaire et de ses ministres ; et si l'on tombe à ses pieds , en se prosternant devant lui, ce sont des hommages de dérision, qui insultent à ses douleurs et à ses ignominies.

Qu'il reste peu de sentiment d'humanité dans un cœur, lequel après avoir regardé d'un œil d'envie et de tristesse, la prospérité de son frère, voit ses malheurs d'un œil d'allégresse et de complaisance! troisième caractère de cette injuste passion; la dureté. Elle endurcit le cœur, et le ferme à tous sentiments de piété et de tendresse : on voit avec une joie secrète les malheurs et la décadence de ses frères ; on ne peut être heureux que par leur infortune. Un air de jubilation et de réjouissance était répandu dans la maison d'Aman, au seul spectacle des malheurs et du supplice de Mardochée. C'est la passion d'un mauvais cœur ; et c'est pourtant ce qui se passe tous les jours à nos yeux , et la passion dominante des cours : cette passion cruelle fait de la société un théâtre affreux, où les hommes ne semblent paraître ensemble que pour se dévorer et se détruire, et où la décadence des uns fait toujours le triomphe et la victoire des autres. Quel aveuglement pour des chrétiens, qui doivent se regarde comme frères , et comme héritiers des mêmes biens et des mêmes promesses !

Quatrièmement enfin, le sacrifice des intérêts de la patrie. Nous n'avons point d'autre roi que César, s'écrient-ils : Nos regem non habemus nisi Cxsarem (Joan. xix , 15) ; eux qui se vantaient auparavant de n'avoir jamais été sujets ni esclaves de personne : Nemini servivimus unquàm (ibid. vm , 33); qui détestaient le joug des incirconcis; qui avaient l'avantage d'être le peuple de Dieu , et de n'avoir que le Seigneur pour roi et pour père : eux qui regardaient le sceptre des nations comme une tyrannie , et qui croyaient que tous les rois et tous les peuples deviendraient tributaires de Jérusalem , ils

sacrifient cette gloire, ces avantages qui les distinguaient de tous les autres peuples de la terre, au plaisir affreux de voir périr celui avec la réputation duquel une secrète jalousie les rendait irréconciliables : Nos regem non habemus , nisi Cœsarem ; ils renoncent à la gloire d'être le royaume du Seigneur, à l'espérance d'Israël , et aux promesses faites à leurs pères, pourvu que l'innocent périsse. O passion détestable, comment êtes-vous née dans le cœur de l'homme! et faut-il que la ruine du peuple et de la patrie vous touche moins, que le plaisir affreux de vous satisfaire?

Oui , mes frères , c'est ici son dernier caractère. On sacrifie tout , la religion , l'État , les intérêts publics , la gloire de la patrie , à la bassesse de son ressentiment : tout ce qui favorise les personnes que la jalousie nous rend odieuses nous devient odieux : s'ils proposent des avis utiles aux peuples et à l'État, nous les rejetons ; s'ils en rejettent d'injustes et de pernicieux , nous les approuvons. Cette passion aveugle se glisse jusque dans le sanctuaire des rois et dans le conseil des princes; divise ceux que l'intérêt commun, le bien public, l'amour du prince et de la patrie devraient réunir : on cherche à se détruire aux dépens des affaires et des nécessités publiques : les malheurs publics ont pris mille fois leur source dans lesjalousies particulières : on oublie tout ce qu'on doit à la patrie et à soi-même, et il n'est plus rien de sacré pour un cœur que la jalousie aigrit et infecte. Telle est l'opposition que la jalousie des prêtres met dans leur cœur aux promesses et à la vérité des Écritures..

En troisième lieu, l'ingratitude poussée jusqu'à la fureur, met dans le peuple une opposition insensée à la vérité des miracles ou Sauveur. Témoins de tant de prodiges qull avait opérés à leurs yeux , ils paraissaient en foule à sa suite avec ses disciples; ils l'avaient même accompagné depuis peu dans son entrée triomphante à Jérusalem, faisant retentir tes airs d'acclamations et de louanges ; et couvrant le chemin de branches d'olivier, comme pour en faire un trophée au roi pacifique , qui venait porter la paix et le salut dans Sion : cependant ce même peuple en furie se déclare aujourd'hui contre Jésus-Christ , le suit comme un séditieux , et demande sa mort à Pilate. Qu'il soit crucifié, s'écrient-ils : Nous ne voulons pas que celui-ci règne sur nous. (Luc, xix, 14.) Quelle ingratitude ! ils voulaient l'établir roi sur eux dans le désert , lorsqu'il les rassasiait d'une nourriture miraculeuse; et au milieu de Jérusalem ils ne le connaissent plus, et regardent son joug comme une indigne servitude.

C'est l'ingratitude, mes frères, qui forme toutes

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nos inconstances dans les voies de Dieu. Touchés quelquefois de sa grâce, et des bienfaits singuliers dont il nous a comblés en particulier, en nous ménageant mille événements heureux pour notre salut, nous avons voulu le faire régner sur notre cœur; nous l'avons suivi quelque temps ; nous avons été touchés de reconnaissance sur les attentions de préférence et de bonté qu'il avait eues pour nous. Mais le monde, mais notre faiblesse , mais des occasions pas assez évitées, ont bientôt effacé ces sentiments de notre cœur; nous avons oublié ses bienfaits et nos promesses : et comme l'ingratitude et l'abus des grâces en va toujours tarir la source dans le sein de Dieu , il nous a livrés à toute la corruption de notre cœur ; nous nous sommes déclarés sans ménagement contre lui ; nous n'avons plus gardé de mesure dans le désordre; et pour étouffer les restes de nos anciens sentiments de vertu , nous avons montré une nouvelle audace dans le crime.

Ainsi , mes frères , l'inconstance dans les voies du salut, est le plus grand obstacle que la grâce trouve à combattre dans nos cœurs. Nous ne sommes jamais un instant les mêmes : tantôt touchés de Dieu , tantôt enivrés du monde ; tantôt formant des projets de retraite, et tantôt d'ambition; tantôt fatigués des plaisirs , tantôt sentant renaîtreun nouveau goût pour eux. Notre cœur nous échappe a chaque instant : rien ne l'arrête ; rien ne le fixe : notre inconstance nous devient à charge à nous-mêmes. Nous voudrions pouvoir fixer notre cœur, et lui faire prendre une consistance durable dans le vice ou dans la vertu ; et le premier objet le saisit et l'entraîne : nous vivons dans une variation perpétuelle, sans règle , sans maxime , sans principe ; ne pouvant nous répondre de nous-mêmes pour un moment; et ne prenant que dans les inégalités de l'humeur et de l'imagination les règles de notre conduite.

Et voilà ce qui nous rend si peu capables de vérité et de vertu; c'est que la vertu demande une vie uniforme, et sacrifie constamment à l'ordre et au devoir, les inconstances d'une imagination légère et variable. Nous avons beau nous lasser de notre propre inconstance; nous nous lassons encore bien plus de l'uniformité de la vertu : une vie toujours la même; toujours assujettie aux mêmes lois; toujours soumise aux mêmes règles ; toujours gênée par les mêmes devoirs, nous décourage et nous rebute. Ah! s'il ne fallait pour être saint, que faire une action héroïque de vertu, un sacrifice éclatant, une démarche généreuse, il en coûterait moins à la plupart des hommes : on trouve en soi assez de résolution pour se faire une grande violence d'un moment : toutes les foroes de l'âme semblent se réunir

alors ; et la courte durée du combat en adoucit et en soulage la douleur. Mais ce qui lasse dans la vertu, c'est qu'un sacrifice fait, il s'en offre un autre qu'il faut faire; c'est qu'une passion vaincue renaît aussitôt, et qu'il faut encore de nouveaux efforts pour la vaincre. Pierre aujourd'hui trouve en lui assez de générosité pour tirer le glaive , et défendre son maître contre les sacrilèges qui l'insultent ; mais dès que la tentation recommence , il se décourage et succombe : il est aisé d'être en certains moments héroïque et généreux ; ce qui coûte , c'est d'être partout constant et fidèle. Aveuglement d'ingratitude et d'inconstance dans le peuple, qui résiste à la vérité des miracles du Sauveur.

En quatrième lieu, aveuglement d'ambition dans Pilate, qui résiste à la vérité de son innocence.

Le Sauveur du monde est traîné devant ce magistrat infidèle : tout prouve à Pilate son innocence : il avoue lui-même qu'il ne trouve pas cet homme digne de mort ; mais on le menace de César Non es amicus Cœsaris. (Joan. xix, 12.) Et voici tous les obstacles qu'une lâche ambition met dans son cœur à la vérité qu'il connaît, et qu'il ne peut se cacher à lui-même.

Premièrement, un obstacle de dissimulation et de mauvaise foi. Ne pouvant s'aveugler sur l'innocence du Sauveur, à laquelle son silence, ses réponses, les accusations des Juifs, les songes mêmes de sa propre femme , tout enfin rendait témoignage ; mais d'un autre côté ne voulant pas se mettre en danger d'exciter une sédition dans Jérusalem, qui aurait pu déplaire à César et lui attirer sa disgrâce ; il propose des expédients pour sauver Jésus-Christ : il veut se servir de la circonstance de la pâque, où c'était la coutume d'accorder au peuple la vie d'un criminel ; et par là il leur fait entendre, contre les lumières de sa conscience, que Jésus de Nazareth a besoin de grâce; et qu'il est digne de mort, si les suffrages du peuple ne font tomber sur lui l'indulgence toujours accordée au temps de la pâque.

Premier obstacle que l'ambition met dans un cœur; elle nous rend faux, lâches, timides, quand il faut soutenir les intérêts de la justice et de la vérité. On craint toujours de déplaire ; on veut toujours tout concilier, tout accommoder; on n'est pas capable de droiture, de candeur, d'une certaine noblesse, qui inspire l'amour de l'équité, et qui seule fait les grands hommes, les bons sujets, les ministres fidèles, les magistrats illustres , les héros chrétiens : on met en parallèle Jésus et Barabbas , toujours prêt à sacrifier l'un ou l'autre, selon que le temps et les occasions peuvent le demander. Ainsi on ne saurait compter sur un cœur en qui l'ambi-

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tion domine : il n'a rien de sûr, rien de fixe, rien de grand : sans principe, sans maxime, sans sentiments; il prend toutes les formes, il se plie sans cesse au gré des passions d'autrui, il dit sans cesse, comme Pilate : Quem vultis vobis de cluobus dimillil (Matth. xxvii, 21.) Lequel voulez-vous que je délivre ou que je perde? prêt à tout également, selon que le vent tourne, ou à soutenir l'équité, ou à prêter sa protection à l'injustice. On a beau dire que l'ambition est la passion des grandes âmes; on n'est grand que par l'amour de la vérité, et lorsqu'on ne veut plaire que par elle.

Secondement, un obstacle de haine pour la vérité, qui fait qu'elle nous est à charge. La préférence que les Juifs donnent à Barabbas sur Jésus- Christ, embarrasse Pilate : Que ferai-je donc de Jésus, qu'on appelle le Christ (ibid. 22)? leur disait-il. Le Sauveur est pour lui un embarras : son innocence lui pèse; il voudrait bien que les Juifs en fissent tout seuls leur affair'e : Tollite eum vos, et secundum legemvestramjudicate (Joan. xviii, 31) ; la cause de l'innocent lui est odieuse.

Second obstacleque l'ambition met dans un cœur; elle nous rend la justice et la vérité odieuses. On est embarrassé du bon droit ; on voudrait que ceux qu'il faut perdre, pour plaire eussent toujours tort; on regarde comme un malheur d'être chargé de leur cause ; on cherche les moyens de s'en débarrasser, et loin d'embrasser avec joie l'occasion de prêter son ministère à l'innocent, on fuit la gloire d'une belle action, comme on devrait fuir l'infamie d'une bassesse.

Troisièmement, un obstacle d'hypocrisie, qui fait servir la vérité même aux vues de l'ambition. Pilate ayant appris que Jésus était Galiléen, le renvoie à Hérode, sous prétexte que la Galilée obéissant à ce prince, c'était à lui à juger de la cause de Jésus- Christ. Ce n'est pas le désir de conserver la vie à un innocent, qui détermine Pilate à cette démarche; c'est pour recouvrer l'amitié d'Hérode qu'il avait perdue : il fait servir Jésus-Christ à ses fins, et le met à profit pour sa propre utilité.

Troisième obstacle; un cœur ambitieux est d'autant plus éloigné de la vérité qu'il semble faire plus d'ostentation de l'aimer et de la suivre. C'est ce vice qui fait toutes les fausses vertus , et sous un règne surtout, où la vertu est devenue la route sûre des faveurs et des grâces : on se sert , comme Pilate, de Jésus-Christ pour gagner la bienveillance du prince : après avoir tenté toutes les autres voies, c'est la dernière ressource que l'ambition inspire : elle emploie tout ce qu'il y a de plus saint et de plus sacré, les apparences du zèle et de

la vertu. Quel malheur, quand on est assez corrompu pour tourner Jésus-Christ même à sa propre perte; pour faire de la vertu la voie des passions et l'attrait du vice; pour employer la religion à favoriser les désirs du siècle qu'elle condamne ; pour changer les ressources mêmes de la piété en des motifs de cupidité; et les armes même de la vérité en des instruments de duplicité et de mensonge! Qu'il reste peu d'espérance de salut à une âme qui peut abuser du don de Dieu, et ne faire point d'autre usage de Jésus-Christ, le juge et l'ennemi du monde, que de l'employer à parvenir aux honneurs et à la bienveillance du monde même!

Enfin dernier obstacle; un obstacle de fausse conscience, qui fait qu'en sacrifiant la vérité à des intérêts humains, on croit encore n'avoir rien à se reprocher. Pilate voyant que ses délais et ses tempéraments ne servent qu'à aigrir et allumer de plus en plus la fureur des Juifs, livre enfin le Sauveur à leur vengeance : Tradidit voluntati eorum (Luc. xxiii, 25) ; mais en même temps il lave ses mains; il consent qu'on le fasse mourir, et il déclare qu'il n'est pas coupable de la mort de ce juste : Innocens ego sum à sanguine justi hujus. (Matth. xxvii, 24.)

Dernier obstacle que l'ambition oppose à la vérité ; on se fait une fausse conscience sur la plupart des démarches les plus opposées au devoir et à la règle : on se persuade que la nécessité, les conjectures, les intérêts publics, les raisons d'État, les bienséances du nom, le devoir des places, en rendant certaines transgressions comme inévitables, les rendent en même temps innocentes. Ainsi les complaisances qu'on a contre sa conscience et son devoir sont toujours nécessaires, dès là qu'elles nous sont utiles : elles ont toujours certains côtés, par où elles ne nous offrent que les dehors de la sagesse et de la prudence ; enfin tout ce qui sert à nos projets est bientôt innocent : Innocens ego sum.

Aussi l'ambition, ce vice, qui forme tant de haines, de jalousies, de bassesses, d'injustices : ce vice, qui se glisse jusque derns nos vertus, et dont les plus justes sont à peine exempts : ce vice, qui infecte toutes les cours, et qui en est comme l'âme, et le grand ressort qui donne le mouvement à tout : ce vice , dis-je, est celui sur lequel on a le moins de remords, et qu'on ne s'avise jamais de porter au pied du tribunal de la pénitence. Les succès de l'ambition nous rassurent contre l'injustice de ses voies; et il suffit d'avoir été heureux, pour se persuader qu'on n'est pas coupable.

J'ai dit en dernier lieu, un aveuglement d'im-

LA PASSION

piété dans Hérode , qui tourne en risée la royauté de Jésus-Christ. Il ne peut se dissimuler à luimême qu'il ne soit usurpateur du trône de David , et étranger dans l'héritage de Sion : les frayeurs de son prédécesseur, sur la naissance du nouveau roi des Juifs, que les mages venaient adorer, n'étaient ni si anciennes, ni si oubliées, et avaient été même marquées par des traits trop publics et trop sanglants , pour qu'elles ne fussent pas venues jusqu'à lui. Mais l'impiété traite toujours la' vérité de superstition et de crédulité; et voici ce qu'elle produit en Hérode.

D'abord un mouvement de curiosité : il souhaitait de voir cet homme, dont la renommée publiait des choses si merveilleuses; il se promettait d'en être lui-même le témoin , et de voir quelqu'un des prodiges que le Sauveur avait opérés dans la Judée : Sperabat signum aliquod videre ab eofieri (Luc. xxiii, 8) : il ne cherche pas des instructions; il ne veut qu'un spectacle. Il fait à Jésus- Christ mille questions inutiles sur sa doctrine et sur son ministère : Interrogabat autem eum multis sermonibus ( ibid. 9), mais ce n'est pas pour connaître la vérité, c'est pour en faire des dérisions, et se confirmer dans son incrédulité. Démarches or. dinaires de l'impiété : on voudrait des miracles pour croire; on ne se rend point à la voix de tous les siècles, et de tous les peuples qui publient les prodiges éclatants , auxquels l'Église doit sa naissance et son progrès : on ne veut pas voir que l'Évangile reçu, et subsistant dans l'univers, est le plus grand miracle que Dieu ait pu opérer sur la terre : on veut être chrétien par les sens ; et on ne peut l'être que par la foi. On souhaite de voir, comme Hérode, des hommes célèbres par la singularité de leurs lumières, et par une réputation publique de zèle et de vertu : mais ce n'est pas pour s'instruire; c'est pour proposer, comme Hérode, des doutes sans fin, et des questions vaines et frivoles : Interrogabat autem eum multis sermonibus. On se fait un bon air d'avoir des difficultés sur la croyance commune : on cherche à discourir sur la vérité, mais on ne cherche pas la vérité; on parle toujours de religion, et on n'en a point : Interrogabat autem eum multis sermonibus.

Ceux qui interrogeaient Jésus-Christ pour s'instruire , se contentaient de lui demander : Maître, que faut-il faire pour mériter la vie éternelle? (Luc, x, 25.) Ils en venaient d'abord aux devoirs : ils couraient au remède de leurs maux les plus pressés : ils voulaient qu'il leur apprît d'abord à vaincre leurs passions, à pratiquer les préceptes de la loi, et à trouver la voie qui conduit à la vie :

Quidfaciendo, vitam xternam possidebo ? Ils voulaient aller à la vérité parles devoirs, et non pas douter de la vérité pour se dispenser des devoirs. Ceux-ci, au contraire, ne se proposent dans leurs questions et dans leurs doutes , que de se dire à eux-mêmes, qu'au fond tout est incertain, qu'on n'a rien de satisfaisant à leur répondre; et avoir l'audace de douter de la vérité, est pour eux une preuve décisive contre elle. C'est ainsi , ô mon Dieu ! que votre justice punit l'orgueil d'une faible raison, en la livrant à ses propres ténèbres.

A la curiosité Hérode mêle la dérision : n'ayant pu même tirer de Jésus-Christ une seule parole; il le méprise , et toute sa cour suit son exemple : Sprevit autem illum Herodes eum exercitu suo. ( Luc, xxiii, 11.) Le silence du Sauveur, sa modestie, sa patience dans les humiliations dont il est couvert , son humilité qui lui fait cacher ses talents divins et ses œuvres admirables devant Hérode, tout cela, qui aurait dû être auprès de ce prince autant de preuves éclatantes de la sainteté de Jésus-Christ, ne sert qu'à le faire passer pour un homme d'un esprit faible, et d'une raison égarée: on le revêt d'une robe blanche comme un insensé , et on le renvoie à Pilate : Et illusit indutum veste albâ. ( Ibid. )

Et voilà, mes frères, comme Jésus-Christ dans ses serviteurs, est tous les jours traitédans le monde, et surtout à la cour des rois. Si les gens de bien s'y dispensent de certains plaisirs; s'ils se taisent à certains discours ; s'ils ne se conforment pas à certains usages; s'ils se font un scrupule de certains abus que l'exemple commun autorise; loin d'admirer en eux la force de la grâce , et la grandeur de la foi , qui peut résister au torrent des plaisirs et des exemples, on traite leur piété, et la magnanimité de leur vertu, de petitesse d'esprit. On les regarde comme des hommes oiseux et bornés; qui manquent d'élévation et de courage, et incapables de suivre des routes plus brillantes : on croit qu'il faut laisser un certain détail de dévotion à ceux qui , par la médiocrité de leurs talents , n'ont rien de mieux à faire : on s'applaudit de ne pas leur ressembler : on s'estime trop soi-même , pour se croire propre à remplir les devoirs sublimes de la religion : on se croit né pour de plus grandes choses , que pour servir Dieu , que pour sauver son âme, que pour mériter au royaume immortel , que pour être reçu dans cette cité éternelle, où tous les citoyens seront rois, et où, toute grandeur anéantie, ils jouiront seuls de Timmortalité et de la gloire.

Monde profane! vous mépriserez toujours Jésus- Christ , parce que Jésus-Christ vous condamnera toujours ; sa croix vous paraîtra toujours une folie .

DE NOTRE-SEIGNEUR

parce quelle confondra toujours votre fausse sagesse. Monde réprouvé ! vous rejetterez toujours Jésus- Christ, parce que Jésus-Christ vous a rejeté lui-même de son héritage : vous traiterez toujours ses disciples d'insensés , parce que leur conduite vous fait sans cesse sentir que vous l'êtes vous-même. Monde misérable! vous livrerez toujours Jésus-Christ, parce que Jésus-Christ vous incommode et vous embarrasse : vous sacrifierez toujours la conscience et le devoir à des intérêts vils et rampants , parce que vous ne connaissez pas Dieu, et que vous n'aurez jamais d'autre divinité qu'une fortune de boue, qui vous coûte beaucoup , et qui ne peut jamais réussir j remplir vos désirs et votre attente. Monde injuste! vous persécuterez toujours Jésus-Christ, parce que Jésus-Christ n'est venu que pour détruire votre empire : vous soupçonnerez toujours l'innocence , la vertu , la droiture de ses serviteurs , parce qu'il vous importera toujours de vous persuader que la vertu n'est qu'une feinte , et que les gens de bien vous ressemblent. Monde insensé! vous rougirez toujours de Jésus-Christ, vous vous cacherez toujours de la piété comme d'une faiblesse, parce vous préférerez toujours la gloire des hommes à celle de Dieu. La vérité ne vous délivrera jamais , parce que vous la retiendrez toujours dans l'injustice; et Jésus-Christ trouvera jusqu'à lafin au milieu de vous , comme aujourd'hui à Jérusalem , un aveuglement de respect humain, qui résistera à la vérité de sa doctrine; un aveuglement de jalousie , qui résistera à la vérité des Écritures; un aveuglement de légèreté et d'ingratitude, qui résistera à la vérité de ses miracles; un aveuglement d'ambition , qui résistera à la vérité de son innocence ; enfin , un aveuglement d'impiété , qui résistera à la vérité de sa royauté. C'est ainsi que le monde fait éclater aujourd'hui toute son opposition pour la vérité, en condamnant Jésus-Christ : il faut voir comment Jésus-Christ sur la croix devient aujourd'hui le grand témoin de la vérité, pour condamner le monde par elle.

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