DEUXIÈME PARTIE
La mort de Jésus-Christ est le grand témoignage de la vérité contre les erreurs et les préjugés des passions humaines : et c'est aujourd'hui proprement que le Père a établi son Fils, comme il est dit dans Isaïe, le timoin de la vérité pour condamner lemonde qui la rejette : Ecce testent populis dedi eum. ( Isai. iv, 4.)
Or, nous avons vu que le monde, en rejetant aujourd'hui Jésus-Christ, s'aveugle sur la vérité des Écritures, qui rendaient témoignage de lui; sur la vérité de sa doctrine, qu'il lui avait tant de fois an-
noncée; sur la vérité de ses miracles, dont il avait été témoin ; sur la vérité de son innocence , dont il était convaincu ; et enfin sur la vérité de sa royauté , qu'il avait auparavant reconnue. Jésus-Christ sur la croix condamne aujourd'hui le monde, en rendant un grand témoignage à toutes ces vérités; à la vérité des Écritures, en les accomplissant par sa mort ; à la vérité de sa doctrine, en la confirmant par ses souffrances ; à la vérité de ses miracles , en les renouvelant sur le Calvaire ; à la vérité de son innocence, en priant pour ses bourreaux ; enfin, à la vérité de sa royauté, en établissant sa puissance, et conquérant le monde par la croix. Et c'est ainsi qu'il n'était venu dans le monde que pour rendre témoignage à la vérité : Ego in hoc natus sum, et ad hoc veni, ut testimonium perhibeam veritati. ( Joan. xvm, 37. )
En premier lieu, à la vérité des Écritures , en les accomplissant par sa mort. Oui , mes frères , la mort de Jésus-Christ devient aujourd'hui la grande preuve de la vérité des Écritures : c'est elle seule, qui en justifie les prophéties; qui en développe les prédictions ; qui en éclaircit les obscurités ; qui en explique les figures : c'est la clef sacrée , qui ouvre les sept sceaux de ce livre fermé. Sans le dénoûment de ce grand sacrifice , les livres saints sont incompréhensibles ; les ténèbres des prophéties deviennent impénétrables ; le détail du culte et des cérémonies de la loi paraît puéril ; une nuit épaisse est répandue sur ce livre divin, mais la mort de Jésus-Christ y répand un nouveau jour à la faveur de ce mystère préordonné avant tous les siècles ; on voit clair dans toutes ses figures ■ on découvre l'esprit de toutes ses cérémonies ; on entre dans le sens de toutes ses prophéties; on sent la vérité et la divinité de nos livres saints. C'est ici cet Agneau occis depuis l'origine du monde ; cet Abel , qui expire sous les coups d'une indigne jalousie; cetlsaac, obéissant jusqu'à la mort, et prêt à être immolé sur la montagne sainte ; ce Joseph, livré par ses propres frères, et devenu le sauveur de l'Egypte; ce Job, l'homme de douleur, et méritant par sa patience, et par ses afflictions, de rentrer en possession de ses biens et de sa gloire ; ce David chassé de Jérusalem, montant sur la montagne couvert de honte et d'ignominie, accompagné des anathèmes et des dérisions de son peuple, qui l'outrage et qui l'insulte; ce Jonas enseveli durant trois jours dans le sein de l'abîme , et ressuscité pour sauver Ninive. Enfin depuis le commencement des choses , il semble que Dieu n'est attentif qu'à préparer les hommes à ce mystère sanglant , et en tracer de loin dans les livres saints, les symboles et les figures. L'alliance deSinaï, confirmée par le sang,
LA PASSION
nous annonçait que le sang de Jésus-Christ ratifierait l'alliance nouvelle, que le Seigneur devait contracter avec les hommes. L'amertume des eaux de Mara , adoucie par le bois mystérieux , nous figurait la corruption des nations, purifiée par le bois sacré de la croix. Le serpent d'airain élevé, et devenu le remède des plaies du peuple, n'était que le symbole de Jésus-Christ élevé en croix , et devenu le remède de nos plaies et de nos souillures. Enfin, on trouve que jusqu'aux moindres circonstances de la mort de Jésus-Christ, tout est prédit dans les livres saints , et dès le commencement annoncé aux hommes; le fiel dont il devait être abreuvé ; les crachats dont on le couvre; les clous, qui percent ses mains, et ses pieds sacrés ; le sort , qui partage ses vêtements , la perfidie du disciple, qui le livre, et qui déchoit de son apostolat; les deux malfaiteurs, au milieu desquels il expire; la lance qui ouvre son côté ; ses os , qui ne sont pas brisés; la forte clameur qu'il pousse vers son Père; de sorte que les prophéties ne paraissent plus qu'une histoire claire et anticipée des douleurs et des opprobres de la croix.
C'est ainsi que la mort de Jésus-Christ confirme tout, comme dit l'Apôtre , accomplit tout, justifie tout. C'est ainsi que ce mystère, qui révolte si fort la raison, et qui est la folie du Gentil, et le scandale du Juif, est pourtant lui-même la preuve de notre foi, la certitude de nos livres saints, et la confusion de l'incrédulité. C'est ainsi qu'il fallait que le Christ souffrît et mourût, afin que les Écritures fussent accomplies; que les peuples témoins de cet accomplissement, se soumissent à leur autorité; que ce livre divin se répandît dans toutes les nations, et qu'il fût jusqu'à la fin des siècles, le garant de notre foi , le fondement de nos espérances, la règle immuable de notre culte , le rocher mystérieux , où tous les efforts de l'orgueil humain , et toute la violence des superstitions et des sectes, viennent se briser ; et enfin le monument éternel des miséricordes du Seigneur sur les hommes. Que de grandeur dans la bassesse de nos mystères! C'est ainsi, ô mon Dieu , que vous avez toujours voulu confondre l'orgueil de la raison, et vous jouer de la vaine sagesse des hommes, en cachant la sagesse et la sublimité de vos voies , sous des apparences viles et insensées, en nous conduisant à la vérité par l'humanité , et révoltant les faibles lumières d'une vaine raison , pour eu éclaircir les ténèbres. Premier témoignage que Jésus-Christ rend aujourd'hui à la vérité des Écritures, en les accomplissant par sa mort.
Il rend en second lieu , un témoignage à la vérité de sa doctrine, en la confirmant par ses opprobres
et par ses souffrances. Il nous avait appris que bienheureux ceux qui souffrent, et que la violence qu'on se fait à soi-même était l'unique ressource du salut : toute sa doctrine semblait se réduire à humilier l'esprit et à mortifier les sens. Or, nul philosophe jusqu'à lui n'avait annoncé aux hommes qu'il faillit aller à la félicité par les humiliations et par les souffran* ces : c'était là ce secret du royaume des cieux , jusque-là inconnu aux enfants du siècle. Il fallait donc que son exemple confirmât la nouveauté de ses préceptes ; qu'il ne ressemblât point à ces faux sages qu i l'avaient précédé, lesquels, en prêchant pompeusement le mépris de tout , jouissaient avec plaisir de tout; et que les humiliations et les douleurs de sa mort, devinssent le grand témoignage de la vérité de sa doctrine.
Je dis les douleurs de sa mort ; et quelles douleurs ! le fiel et l'absinthe, dont on l'abreuve; l'infection des crachats, dont on couvre son visage adorable; les coups de fouet, qui déchirent son corps sacré; les soufllets barbares, qui le meurtrissent; la couronne d'épines, qui le perce; la pesanteur de la croix , qui l'accable ; les clous , qui l'y attachent ; les efforts inhumains, qui le crucifient. Quelles douleurs ! son esprit affligé , par l'horreur de nos crimes; son cœur contristé, par l'inutilité de ses souffrances; son amour accablé, par l'ingratitude de son peuple , et par les malheurs qui vont fondre sur cette nation si chérie. Voilà le grand modèle qu'on nous montre aujourd'hui, du haut delà montagne sainte, et la réponse décisive à tous nos vains prétextes.
Car, mes frères, que peut opposer notre impénitence à ce grand exemple ? Quoi ! notre innocence ! une vie régulière, exempte de certains excès, et qui semble nous dispenser de cette vie de larmes et de mortification, qui ne parait destinée qu'à punir les grands crimes? Mais Jésus-Christ, saint, innocent, séparé des pécheurs, ne remplit son ministère que par les souffrances; n'opère notre salut, que par la croix; ne devient homme, que pour devenir l'homme de douleurs : ne suffit-il pas d'être son disciple, pour ne pouvoir se dispenser de marcher sur ses traces ?
Mais d'ailleurs, notre innocence? Grand Dieu! vous nous connaissez : vous avez compté nos pas dès le sein de nos mères : vous avez suivi les routes les plus secrètes de nos passions : vous avez prévu nos chutes, avant même que nous fussions tombés : nos premières mœurs et nos dernières voies, tout est également présent à vos yeux : Tu cognovisti omnia novissima et antiqua (Ps. cxxxvm, 5) : et vous savez , grand Dieu ! quelle vie nous offrirons un jour à votre justice, quand le voile sera
DE NOTRE- SEIGNEUR
tiré; et que ce fantôme de vertu qui nous abuse, tombera et s'évanouira devant la lumière et l'éclat terrible de vos jugements et de votre justice.
Quoi encore ? notre rang et l'élévation où la Providence nous a fait naître? Mais Jésus-Christ, le successeur de tant de rois, le roi immortel des siècles , a-t-il cherché dans la grandeur de ses titres , des raisons qui le dispensassent de la croix et de la violence? Au contraire, il veut souffrir avec toutes les marques de sa grandeur, son sceptre, sa pourpre, sa couronne; comme pour nous apprendre que la pénitence est encore plus nécessaire aux grands qu'au peuple, parce qu'ils ont plus de crimes à pleurer, plus de passions à vaincre, plus de scandales à réparer, plus de voluptés à expier; que les marques même de leur grandeur ne sont que les sources et les instruments de leurs souffrances; et que le privilège de leur état n'est pas de jouir de plus de plaisirs, mais d'en avoir plus à sacrifier que le commun des fidèles.
Quoi encore? la faiblesse de la santé, et la délicatesse du tempérament? Mais le corps de Jésus- Christ, formé par l'Esprit saint, et le plus sensible à la douleur qui eût jamais paru sur la terre, est meurtri et brisé pour nous. Mais d'ailleurs quelle est cette faiblesse de tempérament, qui a tant de force pour soutenir la fatigue des passions, et pour courir dans les voies de l'iniquité; et qui n'est faible et sans courage, que lorsqu'il faut aller à Dieu, et faire un seul pas dans les voies de la justice ?
Quoi donc? la bonté de Dieu, qui n'est pas un maître si cruel , et qui nous aime trop , pour exiger que nous nous rendions malheureux pour lui plaire? Mais nous aime-t-il plus qu'il n'a aimé son Fils unique , et dans lequel seul nous sommes dignes de son amour? Et cependant , quel calice lui a-t-il ordonné de boire ? par quelles tribulations l'a-t-il fait passer? Si le juste est traité avec tant de rigueur, réserverat-il toute son indulgence pour les coupables ?
Quoi enfin ? les rigueurs et les difficultés de la pénitence ? Mais , mes frères , comparons la violence que la religion nous impose, aux souffrances de Jésus- Christ; et soutenons , si nous pouvons , ce parallèle. Hélas ! nos violences consistent plutôt à nous priver de quelque plaisir, qu'à souffrir quelque peine, à retrancher quelques superfluités , qu'à nous imposer des privations douloureuses ; à ne pas tout accorder aux sens, qu'à les mortifier : et encore ces privations légères, par combien d'endroits sont-elles adoucies? la grandeur qui nous environne, l'abondance qui nous suit, l'élévation qui nous flatte, la magnificence qui nous éblouit, tous les avantages au
milieu desquels nous sommes nés. Que souffronsnous , mes frères ? et si nous ne souffrons pas , que pouvons-nous prétendre aux promesses qui ne sont faites qu'à ceux qui souffrent? Second témoignage que Jésus-Christ, sur la croix, rend à la vérité de sa doctrine, en la confirmant par ses humiliations et par ses souffrances.
Il rend en troisième lieu , sur la croix , témoignage à la vérité de ses miracles, en les renouvelant. Mais ce n'est pas tant en ouvrant les tombeaux, en brisant les rochers, en obscurcissant le soleil, et couvrant toute la terre de ténèbres, qu'il confirme aujourd'hui sa puissance, et qu'il rend témoignage à la vérité de tous ses miracles : c'est en convertissant un scélérat qui expire à ses côtés : c'est en changeant le cœur du centenier même, qui préside à son supplice, et le forçant de confesser tout haut sa puissance et sa divinité : c'est en touchant les spectateurs de sa mort , et les obligeant de s'en retourner en frappant leur poitrine, et répandant des larmes de componction et de pénitence : Et revertebantur percutientes pectora sua. (Luc, xxm, 48.) Voilà le grand miracle de la mort de Jésus-Christ; la conversion des grands pécheurs : et remarquez en effet , dans le caractère des pécheurs qu'il convertit sur la croix , la grandeur de sa puissance dans sa faiblesse. Le premier est un scélérat qui expire, lequel jusque-là avait vécu sans Dieu dans ce monde, et n'avait point apporté d'autre disposition à la mort, que les horreurs de la vie la plus criminelle. Cependant cet heureux pécheur dans ce dernier moment où la conversion est presque toujours désespérée ; où les marques de repentir qu'on donne, on les donne plutôt à la punition qu'on craint, qu'aux crimes qu'on déteste ; où le pécheur est effrayé , mais où le cœur n'est presque jamais changé : dans ce dernier moment où Dieu jusque-là méprisé, méprise à son tour, et se retire; où la mesure est comblée, où les grâces de repentir sont d'ordinaire refusées : dans ce dernier moment où le pécheur est déjà jugé , et où la surprise de sa mort est d'ordinaire la juste punition de l'impénitence, et du désordre de toute sa vie : dans ce dernier moment, cet heureux pécheur trouve la grâce et le salut. La première aspersion du sang de Jésus-Christ, qui coule de la croix, purifie en un instant toutes les souillures de sa vie : il reconnaît la gloire et la divinité de son Libérateur, tout chargé d'opprobres qu'il le voit : après une vie toute de crimes , il reçoit en mourant , de la bouche même de Jésus-Christ, l'assurance du pardon ; et le dernier moment où il expire devient le prix de son salut éternel.
Voilà , mes frères , le grand miracle de la mort
LA PASSION
de Jésus-Christ;laeonversion d'un pécheur mourant: et cependant il n'est point de pécheur, qui ne se promette le même prodige en ce dernier moment. On croirait être insensé d'attendre que le soleil s'éclipsât encore; qu'on vît encore les tombeaux s'ouvrir, les morts ressusciter, le voile du temple se déchirer ; que tous les miracles qui s'opérèrent alors , se renouvelassent encore : quelle folie donc de se promettre le miracle de la conversion opéré sur un pécheur mourant; prodige plus grand et plus merveilleux , que tous les autres miracles qui se passent sur le Calvaire ! Il fallait que ce grand sacrifice, prédit dans tous les siècles et si nécessaire au genre humain, fût marqué par des circonstances uniques, et jusque-là inouïes; que tout y fût singulier; que tout y rendit témoignage par sa nouveauté, à la gloire et à divinité du Fils de l'Homme. Mais Jésus- Christ mort une fois , il ne meurt plus , dit l'Apôtre ; les rochers ne se brisent plus , les morts ne ressuscitent plus , toute la terre ne se couvre plus de ténèbres, le voile du temple ne se déchire plus, les pécheurs mourants ne se convertissent plus; et les conversions au lit de la mort , n'ont que cet exemple et ce prodige pour elles.
Le second pécheur, dont Jésus-Christ sur la croix opère la conversion, est un pécheur incrédule; un centenier gentil , qui jusque-là n'avait regardé Jésus- Christ qu'avec dérision, et sa doctrine comme une imposture. Cependant l'incrédulité, qui ferme le cœur à toutes les grâces, qui rend inutiles tous les secours de la religion , et change en poison les remèdes mêmes , l'incrédulité devient aujourd'hui le triomphe de Jésus-Christ mourant. Ce centenier est frappé des merveilles de sa mort : ce n'est pas en demandant des miracles, comme quelques-uns des spectateurs, qu'il arrive à la connaissance de la vérité , c'est en considérant Jésus-Christ , sa puissance dans ses opprobres , sa douceur envers ses ennemis , sa patience et sa majesté dans les tourments ; son amour pour les hommes , l'innocence de ses mœurs , la sainteté et la divinité de ses maximes ; voilà le grand miracle qui le touche. 11 comprend que l'imposture n'aurait pas eu recours à un moyen si triste et si rebutant, pour séduire les hommes; qu'elle aurait flatté, ou leurs passions, ou leur orgueil; qu'elle leur aurait proposé , comme les autres philosophes, une doctrine agréable aux sens, ou flatteuse à l'esprit et à la curiosité; mais qu'il n'y avait que le Fils de Dieu , qui pût se faire des disciples par la croix ; attirer les hommes, en ne leur proposant que des persécutions et des souffrances ; en leur interdisant tous les plaisirs, et ne leur promettant icibas point d'autre récompense de leur attachement
à sa doctrine, que les larmes, les croix, et les violences : mais qu'il n'y avait que le maître des cœurs qui pût prétendre d'attirer tous les hommes par une loi sévère et humiliante , qui les allait tous révolter, et venir établir un nouveau culte, par les voies les plus propres à le renverser et à l'éteindre : Ferè Filius Dei erat iste. (Matth. xxvir , 54.)
Enfin, la troisième sorte de pécheurs, que Jésus-Christ convertit sur la croix , est une troupe inutile de spectateurs que la seule curiosité avait attirés sur le Calvaire. Libres des passions qui animaient les scribes et les pharisiens, et n'opposant point d'autre obstacle à la grâce, qu'une indifférence coupable pour le salut , presque toujours plus difficile à surmonter, que les passions les plus criminelles ; touchés du spectacle des souffrances du Sauveur, et des grâces abondantes qui coulent avec son sang, ils sentent tout d'un coup leur cœur changé, et brisé d'une sainte componction : Et revertebantur perçut lentes pectora sua. (Luc,
xxiii, 48.)
L'oserai-je dire , mes frères ? Dans le caractère de ces trois sortes de pécheurs , ne retrouvons-nous pas l'image de ceux qui viennent assister au récit et au spectacle des souffrances du Sauveur? des pécheurs scandaleux, et chargés de crimes, comme les deux scélérats qu'on attache à la croix à côté de Jésus-Christ, qui ne viennent aujourd'hui sur le Calvaire , et à ce saint spectacle renouvelé dans nos temples, que comme à un supplice; qui regardent ces saints jours, ces jours heureux que l'Église consacre aux mystères douloureux de Jésus-Christ, et où la liberté des plaisirs publics est suspendue, comme un joug odieux qu'une vaine religion leur impose ; qui en murmurent , et en comptent tous les moments , comme s'ils étaient sur la croix euxmêmes : des pécheurs incrédules, et qui n'assistent, comme le centenier, à ce spectacle de religion, que pour satisfaire aux devoirs d'une charge, pour remplir les bienséances de leur rang , pour ne pas manquer à tout ce que le monde lui-même exige d'eux; mais qui en secret, regardent la croix comme une folie , et insultent peut-être aux souffrances de Jésus-Christ , et à la piété et au deuil public des fidèles : enfin des pécheurs mondains et oiseux, que la seule curiosité attire au récit de la mort du Sauveur, qui n'y apportent ni foi, ni componction, ni désir d'une vie plus sainte; qui suivent la multitude, et ne viennent sur le Calvaire que comme spectateurs , que parce que la foule y court , et que le monde luimême les y entraîne.
Renouvelez donc aujourd'hui à leur égard, ô mon Sauveur ! les miracles du Calvaire : le moment
DE NOTRE-SEIGNEUR
où vous expirez, est le moment des grâces et des miséricordes. Il sort de votre coté ouvert, des sources de bénédictions capables de purifier les âmes les plus souillées et les plus rebelles. Tout est favorable aux pécheurs au pied de votre croix : vos mains étendues pour le recevoir; votre cœur ouvert et prêta leur pardonner; la soif extrême que vous avez de leur salut ; la forte clameur que vous poussez pour eux vers le trône de votre Père. C'est aujourd'hui , ô mon Dieu ! le jour de vos miséricordes. Du haut de ce bois sacré, jetez encore quelques-uns de ces regards puissants sur les pécheurs qui vous environnent; et consacrez la mémoire de ce grand jour par quelques-unes de ces conversions éclatantes , qui fassent sentir la vertu de votre sang, et la perpétuité de votre sacrifice! Troisième témoignage que Jésus-Christ sur la croix rend n la vérité de ses miracles, en les renouvelant.
Il rend en quatrième lieu, témoignage à la vérité de son innocence et de sa sainteté , en priant pour ses ennemis. En effet, mes frères, le caractère le moins équivoque de la sainteté, c'est d'aimer ceux qui nous outragent, de prier pour le salut de ceux qui veulent nous perdre, et de combler de biens ceux qui nous chargent de malédictions et d'opprobres. Or, voilà le grand témoignage que Jésus- Christ rend aujourd'hui à son innocence : il meurt pour ceux qui le crucifient; il meurt en demandant grâce à son Père pour ses ennemis. Il ne méprise pas leur fureur et leurs outrages; c'eût été souffrir en philosophe : il ne leur reproche pas ses bienfaits et leur ingratitude; c'eût été souffrir en homme faible : il ne les menace pas de sa puissance, c'eût été souffrir en homme vain : il ne se console pas par l'espérance de leur punition ; c'eût été souffrir en homme piqué et sensible : il ne se plaint pas même de l'excès de leur barbarie; c'eût été souffrir en homme vulgaire. Il prie pour eux ; il n'est occupé que de leur salut : il semble oublier dans ce dernier moment, ses disciples les plus fidèles; il ne demande rien pour eux à son Père : il ne pense qu'à ses ennemis ; il ne prie, il ne parle que pour eux. Il ne demande que pour eux des grâces à son Père ; et c'est souffrir en Homme-Dieu : ils le maudissent, et il les bénit : ils demandent sa mort, et il demande leur grâce : ils veulent prendre sur eux et sur leurs enfants le crime de son sang répandu; et il ne veut pas qu'on le leur impute.
Père! pardonnez leur , dit-il, parce qu'ils ne savent ce qu'ils font. (Luc, xxm, 34.) Souvenezvous, ô mon Père! que le sang de cette nouvelle alliance, qu'ils répandent aujourd'hui, les met au nombre de vos enfants ; que par le prix du sacrifice
que je vous offre , mes bourreaux deviennent mes cohéritiers et mes frères ; que vous n'êtes plus un juge armé pour les perdre , mais un père toujours prêt à les sauver; et qu'en m' attachant à la croix, ils se sont élevé un asile , qui doit les mettre à couvert de vos foudres et de vos vengeances -.Pater, dimilte illis. Ne regardez pas les mains qui m'ont percé; ne regardez que le sang qui coule de mes plaies, pour apaiser votre justice, et effacer le crime de ceux qui m'immolent : Pater, dimilte illis. Ils ignorent encore que c'est vous qui m'avez envoyé : pardonnez à des aveugles , qui croient rendre gloire à votre nom, en me mettant à mort. Us ne savent pas que ce sang qu'ils répandent, va sanctifier tout l'univers ; que cette victime qu'ils immolent, est le prix du salut de tous les hommes; que cette croix, où ils m'ont attaché, va devenir la vie et la résurrection de ceux qui dorment dans les ombres de la mort , le remède des maux du genre humain ; qu'elle va répandre dans toute la terre , la connaissance de votre nom , et vous former parmi tous les peuples , des adorateurs en esprit et en vérité. Père saint! mais vous, qui voyez les grands avantages que le monde va retirer de ma croix , ne leur imputez pas une faute si heureuse; pardonnez-leur le crime de ma mort, en faveur des biens inestimables qui vont en revenir à la terre : Non enim sciunt quidfaciunt. Ils ne savent pas qu'en me faisant mourir, ils vont me rendre à moi-même la gloirede l'immortalité; qu'en effaçant mon nom de la terre des vivants , ils vont l'élever au-dessus des principautés et des puissances; qu'en me rejetant, ils vont me faire connaître de tous les peuples; qu'en refusant de me faire reconnaître pour roi, ils vont m'établir prince du siècle à venir, juge de toutes les tribus, seigneur de toutes choses, et m'assurer toute puissance dans le ciel et sur la terre. Père saint! mais vous, qui avez attaché la gloire que vous m'avez promise, à mes opprobres et à mes souffrances, pardonnez à des aveugles qui servent, sans le savoir, à l'exaltation de mon nom, et à l'agrandissement de mon royaume: Nonenim sciunt quid faciunt. Us ne savent pas que le crime de ma mort va combler la mesure de leurs pères; que vont venir des jours sur eux, où l'on appellera heureuses celles qui n'ont point enfanté; où Jérusalem va devenir une affreuse solitude; où son autel sera détruit, son temple abandonné et devenu une triste masure ; ses citoyens , errants et fugitifs ; et votre héritage qu'ils ont souillé dusang innocent, livré à une malédiction éternelle. Père juste! mais vous qui leur préparez cesjouis de visite et de colère, contentez-vous de ces calamités temporelles dont vous allez les affliger : sauvez les restes d'Israël;
LA PASSION
épargnez les branches d'une racine sainte; sauvez un peuple que vous avez choisi; ne perdez pas pour toujours mes frères selon le sang, les os de mes os, et la chair de ma chair : ne retirez pas votre salut de Juda, d'où le salut est sorti : épargnez les enfants des saints : rassemblez enfin un jour les dispersions d'Israël : réunissez-les dans les derniers temps au tronc dont ils se sont séparés : rappelezles dans l'enceinte de la véritable Jérusalem, afin qu'il n'y ait plus qu'un bercail et qu'un pasteur, et qu'ils vous offrent avec toutes les nations , non des boucs et des taureaux ; mais le renouvellement et les signes mystiques du grand sacrifice, que j'offre aujourd'hui à votre gloire. Quatrième témoignage que Jésus-Christ , sur la croix , rend à la vérité de 6on innocence , en priant pour ses ennemis. Enfin, il rend, en dernier lieu, témoignage à la vérité de sa royauté , en conquérant le monde par la croix. Le monde lui avait disputé la réalité et l'éclat de sa royauté : il ne l'avait traité de roi que par dérision : toutes les marques de sa royauté avaient été de nouveaux opprobres; le sceptre, un vil roseau; la pourpre, une robe d'ignominie; la couronne, une couronne de douleur; le trône, un bois infâme , et le lit de ses opprobres et de ses souffrances. Mais aujourd'hui ces marques honteuses d'une royauté si humiliante, deviennent les signes glorieux de sa puissance et de son empire. Ce faible roseau, qui lui sert de sceptre, va renverser tous les autels profanes , abattre toutes les idoles , confondre toutes les sectes , anéantir tous les empires, frapper les géants de la terre, et détruire toute science qui s'élève contre la science de Dieu. Cette couronne , qui le couvre de douleur et de confusion, va orner les têtes des césars plus pompeusement, que les lauriers et les diadèmes les plus superbes; et un roi du premier trône du monde, et du sang le plus auguste de l'univers, ira exposer sa vie et sa liberté, pour en rapporter en triomphe, les débris précieux dans sa patrie ; plus glorieux d'avoir enrichi son royaume de ce saint et précieux trésor, que s'il avait conquis un empire. Ce trône d'ignominie, où il est attaché, sera bientôt un trône de gloire, au pied duquel les princes et les souverains viendront courber leurs tètes superbes; un trône de puissance et d'autorité , sur lequel il jugera toutes les nations de la terre ; un trône de grâce et de miséricorde, au pied duquel tous les peuples trouveront la vie et le salut; un trône de sciences et de doctrine, sur lequel il instruira jusqu'à la fin tous les hommes, et leur apprendra les vérités de la vie éternelle; enfin, un trône de sagesse et de conseil , d'où ce nouveau Sa-
lomon gouvernera tous les peuples dans la justice, dans la paix et dans l'abondance. La puissance et le règne des rois de la terre finissent avec eux : le règne de Jésus-Christ ne commence à éclater que par sa mort, et ses opprobres sont la première source de ses grandeurs et de sa gloire. Père saint! votre Fils et véritable Joseph, que nous pleurons, vit donc encore : la malice de ses frères, qui l'ont livré, n'a donc servi qu'à faire éclater sa grandeur et sa puissance : il est sorti du puits fatal où l'envie l'avait enseveli ; et tous les peuples de l'Egypte et l'univers entier, reconnaît sa domination et son pouvoir suprême : Flllus tuus vlvit, etipse dominatur in omni terra sEgypti. ( Gen. xlv , 26. )
Mais, mes frères, tout reconnaît aujourd'hui la souveraineté de Jésus-Christ : sa croix triomphe du ciel et de l'enfer; de l'aveuglement des Juifs , et de l'incrédulité des gentils, de la barbarie des bourreaux,de l'endurcissement mêmed'unpécheur mourant. Toute la nature le confesse , toutes les créatures le reconnaissent; et nous lui fermerions tout seuls notre cœur, et nous nous obstinerions tout seuls à dire : Nous ne voulons pas que celui-ci règne sur nous : Nolumus hune regnare super nos ? (Luc, xix, 14.) Les morts entendent aujourd'hui sa voix, et sortent de leurs tombeaux ; et nous demeurerions encore ensevelis dans l'abîme de nos dissolutions , quoique sa voix puissante nous crie aujourd'hui au fond de nos cœurs, du haut de sa croix : Levezvous, ô vous qui dormez d'un sommeil de mort: sortez de la profondeur de vos crimes et de vos ténèbres ; et ce Jésus que vous voyez crucifié pour vous, vous rendra la vie et la lumière que vous avez perdue : Surge , qui dormis; et exsurge à mortuis, etil/uminabit te Chris/us. (Ephes. v, 14.) Les rochers se brisent, et nos cœurs plus insensibles ne sauraient s'amollir? le voile du temple se déchire; et le voile impénétrable, qui est sur notre conscience, sur ce sanctuaire d'iniquité, et qui nous empêche depuis si longtemps d'en manifester au prêtre les souillures secrètes , ne peut s'ouvrir et se déchirer ; et nous tenons encore cachés au dedans de nous ces mystères d'abomination , qui font de notre cœur le temple des démons , l'asile des esprits immondes , et un théâtre affreux de remords, de confusion et de trouble? Ne sortirons-nous pas enfin de ce royaume de ténèbres , où nous vivons , pour entrer dans un royaume de lumière? ne nous lasserons-nous pas enfin d'avoir été jusques ici les esclaves misérables d'un monde, qui n'a point de droit sur nous, qui n'est pas digne de nous, qui ne peut rien faire pour nous? et refuserons-nous de prendre Jésus-Christ, qui vient de mourir pour nous , pour notre roi et
DE NOTRE-SEIGNEUR
notre Seigneur véritable ? 0 mon Sauveur, quelles ressources peut-il rester à vos miséricordes infinies pour les pécheurs, si tout ce que vous faites aujourd'hui pour eux n'excite pas leur amour, leur componction et leur reconnaissance; et s'ils s'obstinent encore à périr, malgré la voie que vous leur ouvrez aujourd'hui par votre sang , pour arriver à
la vie éternelle?
Ainsi soit-il.
SUR LA RÉSURRECTION
DE NOTRE-SEIGNEUR
Traditus est propter delicta nostra , et resurrexit propicr jitsttficationem nos tram.
Il a été livré à la mort pour nos péchés , et il est ressuscité pour notre justification. (Rom. iv, 26.)
C'est avec raison, mes frères, que l'Église a célébré dès le commencement le grand mystère que noushonerons , comme le plus heureux de ses jours, et sa solennité par excellence. C'est aujourd'hui le grand jour du Seigneur, ce jour que le Seigneur a fait, et qu'il a fait plus glorieux pour lui et pour son Église, que tous les autres jours. Oui, mes frères, c'est en ce jour que le scandale est ôté; que tous les mystères ignominieux de Jésus-Christ se développent; que le secret de ses souffrances est éclairci ; que l'obscurité de ses paraboles est comprise, et le sens des Écritures manifesté. C'est en ce jour que sa mission est autorisée, son ministère reconnu, ses promesses confirmées, ses prédictions accomplies, sa doctrine justifiée, et tous ses travaux couronnés. C'est aujourd'hui que les disciples chancelants se rassurent , que leur tristesse sechange en joie , que leur incrédulité est guérie , que les ennemis de la religion sont confondus, que la foi de tous les siècles est établie, que la vérité de nos mystères est prouvée , que l'Église sort avec son libérateur triomphante du tombeau , que la docilité de tous les peuples du monde est préparée, et tous les esprits d'erreur, qui doivent s'élever un jour, convaincus de contradiction ou d'imposture. C'est aujourd'hui enfin, que l'immortalité nous est assurée ; les tribulations de la chair adoucies , les souffrances de notre exil consolées ; et une vie toute Spirituelle proposée aux chrétiens.
Oui, mes frères, Jésus-Christ était mort pour crucifier le vieil homme; il ressuscite pour former
le nouveau : il était mort pour délivrer des esclaves; il ressuscite pour apprendre aux enfants à user saintement de leur liberté; il était mort pour payer nos dettes ; il ressuscite pour nous combler de ses grâces : il était mort pour sauver des coupables; il ressuscite pour instruire et perfectionner des justes : il était mort pour fermer les portes de l'enfer; il ressuscite pour nous ouvrir celles du ciel : en un mot , il était mort pour nos péchés; il ressuscite pour notre justification : Traditus est propter delicta nostra, et resurrexit propter justijicationem nostram.
Pourquoi cela, mes frères? pour deux raisons que je vous prie d'écouter avec attention. Premièrement, il ressuscite pour notre justification; parce que sa résurrection renferme les motifs les plus pressants que la religion puisse nous fournir, pour persévérer dans la grâce de la justification, que nous venons de recevoir dans les sacrements , c'est mon premier point : en second lieu, parce que sa résurrection nous propose les moyens les plus sûrs d'y persévérer; c'est le second. La résurrection de Jésus-Christ nous anime à persévérer dans la grâce reçue ; nous apprend à y persévérer : elle est le motif et le modèle de notre persévérance. Voilà le sens des paroles de mon texte : Traditus estpropter de~ lie ta nostra, et resurrexit propter justijicationem nostram; c'est là tout le sujet de ce discours.