‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 142 sur 235 · TO.ME II · texte numérisé non relu

TO.ME II

*. 18. Converlanturpeccatoresin infcrnum, omnes génies qias obliviscuntur Deum.

t. 18. Que tous les pécheurs soient précipites dans l'enfer, et toutes les nations qui oublient Dieu.

Mais , mon Dieu , si ces ressources que votre miséricorde leur offre sans cesse , ne les ramènent pas ; si la majesté, l'ancienneté, l'unanimité, la perpétuelle uniformité , l'éclat de la doctrine et de la vérité qui caractérise votre Église, les laisse encore obstinés et endurcis dans l'erreur, répandez sur leurs villes et sur leurs peuples la mort et la désolation ; frappez-les de ces calamités qui ont rappelé autrefois à la pénitence, les nations les plus criminelles; humiliez leur orgueil. Faites tarir la source de ces richesses périssables, qui les rendent si fiers et si obstinés dans leur séparation. N'épargnez pas des fléaux qui ne sont destinés qu'à ramener à vous , ô mon Dieu! ceux qui en sont frappés, à punir les crimes, et à sauver les pécheurs. Ces nations ont oubiié depuis trop longtemps le Dieu de leurs pères. L'empire de l'erreur y usurpe depuis tant d'années une autorité tranquille sur la vérité, qu'il n'y a qu'un grand coup qui puisse les réveiller de cette profonde léthargie. Les châtiments ordinaires leur paraîtraient de ces malheurs que la révolution des temps et des siècles amène sans cesse sur la terre. Mais appesantissez sur elles votre bras, qu'elles ne puissent pas douter que c'est vous seul qui , après avoir souffert depuis si longtemps leurs égarements , allez enfin exercer sur elles vos vengeances; que les mers et la terre leur refusent les secours qui les ont rendus si fiers et si puissants; que leur force et leur prospérité se changent en indigence et en faiblesse; qu'ils soient réduits à solliciter la générosité, et à mendier la protection de leurs voisins. Alors ils ouvriront peut-être les yeux; l'humiliation les conduira à la pénitence : l'affliction ouvrira à la vérité les cœurs que la prospérité y ferme toujours ; et en cherchant la cause de ces nouveaux malheurs, ils ne la trouveront que dans le crime d'une nouvelle doctrine.

t. 19. Quoniamnon inftnem oblivio erit pauperis , patientia pauperum non peribit infinem.

*. 19. Car le pauvre ne sera pas en oubli pour jamais : la patience des pauvres ne sera pas frustrée pour toujours.

Vous devez , grand Dieu , cette consolation à ce petit nombre de fidèles affligés, opprimés , qui conservent encore la foi de leurs pères au milieu de ces nations que l'hérésie a séduites. C'est une étincelle oue votre bonté fait encore luire dans le sein même des ténèbres, et dont vous vous servirez un jour pour en faire sortir la lumière qui les dissipera,

PARAPHRASE MORALE

Hâtez, grand Dieu, cet heureux moment. Vous n'oublierez pas sans doutejusquesà la fin, les vœux et les gémissements que ces fidèles, pauvres et désolés , ne cessent de vous offrir pour l'obtenir. La constance de leur foi; la persévérance généreuse avec laquelle ils en conservent la pureté, malgré la contagion de l'erreur qui les environne de toutes parts; la patience et la soumission qui leur fait souffrir paisiblement tous les maux que leur fidélité leur attire de la part des puissances protectrices de l'erreur, et sous le joug desquelles ils sont obligés de vivre , tout cela , grand Dieu , ne doit-il pas hâter le secours qu'ils attendent ? Vous les éprouvez depuis assez longtemps. Les jours de tribulation et de détresse finiront : leur confiance ne sera pas vaine ; vous leur rendrez enfin les temples et les autels dont l'hérésie les a chassés pour s'en emparer, et vous y offrir un encens profane. Ils auront la consolation de vous invoquer publiquement , et de ne plus cacher dans les ténèbres une doctrine qui doit être annoncée sur les toits. Vous rassemblerez en un nouveau peuple ces dispersions d'Israël. L'erreur périra ; mais l'espérance ferme et patiente de ces pauvres fidèles, aura enfin l'effet tant souhaité de votre protection et de vos promesses.

*. 20. Exsurge, Domine! non confortetur homo :judicenlur gentes in conspectu tuo.

*. 20. Lerez-vous , Seigneur ! que l'homme ne s'affermisse pas dans sa puissance : que les nations soient jugées devant vous.

Levez-vous donc, grand Dieu; déployez encore la force de ce bras qui soumit autrefois tout l'univers à votre loi sainte. Ne permettez pas qu'une doctrine humaine se fortifie de plus en plus, et croisse en audace et en puissance, et que l'homme l'emporte sur vous-même. Lin seul souffle de votre nouche dissipera ce brouillard épais que l'erreur a répandu sur une partie de votre héritage. Renouvelez les prodiges des premiers temps; suscitez à votre Église de nouveaux apôtres, des hommes puissants en œuvres et en paroles, qui changent encore une fois la face de la terre. N'attendez pas à la fin pour envoyer ces anges de lumières, ces docteurs instruits comme Paul dans le ciel ; et ordonnez-leur d'arracher cette zizanie et ces scandales de votre royaume. Préparez à ce changement les nations infectées de l'erreur, par le renouvellement de la foi et de la piété dans votre Église. Faites que l'exemple de nos mœurs les convainque de la bonté et de la vérité de notre cause. Qu'ils sentent l'égarement de leur culte, en voyant l'innocence, la pureté, la ferveifr, l'esprit de foi et de charité, dont celui que nous vous rendons est accompagné et animé. Alors nous

aurons droit de les appeler en jugement devant vons^ de leur reprocher leur obstination et leur folie; et ils souhaiteront d'avoir le même Dieu et le même Seigneur que nous, dès que nous n'aurons plus avec eux des mœurs et des dissolutions semblables.

*. 21. Constitue, Domine, legislatorem super eos , ut sciant gentes quoniam homines sunt.

*. 21. Établissez, Seigneur, un législateur sur eux, atin que les nations connaissent qu'ils sont hommes.

Vous savez , grand Dieu, que l'illusion dont l'erreur se sert le plus pour flatter l'orgueil de ses sectateurs, c'est de leur persuader qu'eux seuls usent de leur raison et de leur liberté, en secouant le joug lumineux de l'autorité des pasteurs, auxquels nous faisons gloire d'être assujettis. Mais, grand Dieu, apprenez-leur qu'ils sont hommes , sujets à l'erreur, prenant presque toujours le change sur les choses qui les intéressent le plus, ne trouvant d'ordinaire que dans leurs préjugés, les vraisemblances qui les déterminent; toujours divisés entre eux de langage, de sentiments, de principes sur les dogmes essentiels que vous nous avez révélés, et que vous nous proposez comme l'objet nécessaire de notre foi : et ils sentiront qu'ils ont besoin d'une règle et d'une autorité qui les fixe. Faites baisser leurs têtes orgueilleuses sous le joug aimable de votre Fils , ce législateur descendu du ciel, et qui a laissé en dépôt toute sa puissance à son Église. Qu'ils redeviennent les membres de ce chef divin, les disciples dociles de ce docteur des peuples et des nations; et que la faiblesse et l'inconstance de la raison humaine leur apprenne le besoin qu'ils ont d'un législateur qui la fixe. Établissez sur eux des guides fidèles qui les conduisent dans les voies de la vie et de la vérité. Otez du milieu d'eux ces prophètes de mensonge, qui n'ont hérité de leurs prédécesseurs dans un ministère usurpé, que la mauvaise foi et l'esprit imposteur qui les anime. Ils refusent à votre Église une autorité, une infaillibilité qu'ils ne rougissent pas de s'attribuer à eux-mêmes. C'est bien peu connaître ce que nous sommes, grand Dieu , que de vouloir être nous-mêmes les arbitres et les juges de vos vérités et de vos secrets adorables ! Vous les avez enfermés dans vos divines écritures; mais l'épouse seule de l'Agneau a reçu de lui la clef de ce livre céleste. Il n'appartient à aucun mortel de l'ouvrir pour en expliquer sûrement les mystères. L'Église seule a ce droit; et c'est dans sa seule bouche, que nous devons recevoir, sans examen, les vérités qu'elle y découvre, et dont elle nous instruit. C'est par ce canal sacré tout seul , que le ciel se communique à la terre. C'est la voix seule de cette colombe , qui nous fait entendre les ordres et les

DU PSAUME IX

oracles du sanctuaire éternel : toutes les autres voix sortent de la terre. Cen'est plus la voix de la colombe ; c'est celle du milan qui cherche sa proie , et qui ne trouve d'ordinaire d'asile que dans les âmes que l'orgueil ou les passions honteuses ont déjà infectées et disposées à préférer l'erreur à la vérité. Ce sont des voix humaines qui peuvent nous imposer par la douceur artificieuse de leurs paroles ; mais qui , venant de l'homme seul, ne sauraient jamais avoir le privilège d'assujettir les autres hommes.

Comment pourrais-je, grand Dieu, publier toutes ces merveilles de votre miséricorde, qui éclatent tous les jours dans votre Église; et raconter assez dignement , et les ressources que votre bonté laisse encore à ceux que l'erreur tient séparés d'elle , et les jugements sévères que votre justice prépare à ceux que tant de motifs n'auront pas ramenés, et qui se trouveront hors de cette arcbe sainte au jour de votre colère et de vos vengeances !

SUITE DU PSAUME IX

Prière d'une âme affligée qui se console devant Dieu à la vue de la prospérité des méchants, et de l'oppression où il laisse presque toujours les justes.

*. 22. Ut quid, Domine, recessisti longe; despicis in opportunitatibus , in tribulalione !

*. 22. Pourquoi , Seigneur, vous étes-vous retiré loin de moi , et dédaignez-vous de me regarder dans le temps de mon besoin et de mon affliction !

Vous nous avez appris, grand Dieu, que ce n'est pas ici le temps des châtiments et des récompenses, et que les biens et les maux passagers de la terre ne méritent pas d'entrer dans vos conseils éternels de justice ou de miséricorde sur les hommes. Aussi, grand Dieu, il semble que vous vous éloignez ici-bas de vos serviteurs. On dirait que vous les méprisez , et que vous êtes insensible aux peines et aux tribulations où vous les voyez presque toujours gémir. Us ont beau réclamer votre protection : ce secours puissant qu'ils attendent dans le temps où il paraîtrait le plus nécessaire, ne vient pas. Vous êtes, ce semble, ici-bas, pour eux un Dieu cruel, et vous les laissez dans l'oppression et dans l'obscurité, comme si leur délaissement et leurs afflictions étaient pour vous un spectacle agréable.

*. 23. Dum superbitimpius, ineenditur pauper: comprehendïinturin consiliis quibus cogitant.

* 23. Tandis que l'impie s'enfle d'orgueil , le pauvre est brûlé : ils sont trompés dans les pensées dont leur esprit est occupé.

Quel surcroît de douleur, grand Dieu, pour ces âmes fidèles et affligées qui vous servent , de voir l'impie environné d'orgueil et de prospérité, jouissant avec insolence d'un bien acquis par des voies injustes, regardant avec des yeux de mépris la condition pauvre et modeste du juste, et lui reprochant, ce semble, par le faste qu'il étale à ses yeux , sa fidélité pour un Maître qui ne saurait rendre heureux ceux qui l'adorent, et qui l'ont pris ici-bas pour leur partage! Mais, 6 mon Dieu! vous confondrez un jour l'impiété et l'extravagance de ces pensées. Vous surprendrez les hommes iniques, si enivrés de leur grandeur et de leurs richesses, dans le temps même où arrivés au comble de leurs souhaits, ils s'applaudissaient du succès de leurs projets et de leurs mesures. Vous renverserez en un clin d'oeil cet édifice pompeux d'orgueil et d'injustice qu'ils avaient élevé sur les larmes et sur la misère de votre peuple, et où ils se croyaient pour toujours à l'abri de toutes les révolutions de la fortune. L'illusion s'évanouira ; et surpris enfin lorsqu'ils s'y attendaient le moins , et qu'ils méditaient peut-être de nouveaux moyens d'accroître leurs richesses immenses , ils sentiront, dans ce dernier moment que tout cet amas de biens périssables n'est qu'un monceau de boue qui s'écroule, une fumée qui se dissipe , une ombre vaine qui les avait séduits et qui leur échappe des mains, et qu'il n'y a rien de réel et de durable pour l'homme que l'innocence et la justice : c'est-à-dire les biens invisibles de la grâce, qui doivent l'accompagner devant vous.

*. 24. Quoniam laudatur peccator in desideriis animœ suœ , et iniquus benedicitur.

*. 24. Parce que le pécheur est loué dans les désirs de son âme , et que le méchant est béni.

Est-il étonnant, ô mon Dieu! que ces hommes injustes et dissolus vous oublient dans la prospérité? tout ce qui les environne , les séduit et les endort par des adulations éternelles. Leurs désirs les plus ini* ques, leurs démarches les plus criminelles, trouvent toujours des éloges dans des bouches viles et mercenaires. On donne à leurs vices les plus criants, les noms respectables de la vertu. Ils se croient tout permis , parce que tout ce qu'ils se permettent est applaudi. Vous le permettez ainsi, grand Dieu; vous punissez la corruption de leur cœur par les applaudissements mêmes qui la justifient et qui la leur cachent. Ils ne méritent pas de connaître la vérité, parce qu'ils ne l'aiment pas. Vous les laissez s'applaudir eux-mêmes de leurs passions, et jouir paisiblement de leur erreur ; ils aiment à être séduits, et la séduction des adulations ne manque jamais à

PARAPHRASE MORALE

roux qui l'aiment, et qui peuvent se l'attirer par des récompenses.

* 25. Exaccrbavit Dominant peccator : sccundum mttltititdinem irœsuœ, non quœret.

, *. 25. Le pécheur a irrité lo Soigneur; et à cause de la Rrandeur de sa colère , il ne se mettra plus en peine de le chercher.

Aussi, grand Dieu, l'homme criminel dans l'élévation et dans la prospérité , est si enivré des éloges que l'adulation lui prodigue sans cesse; il se connaît si peu , ou plutôt il est si rempli de lui-même , qu'il vous regarde comme si vous n'étiez pas. Il ne compte pour rien de vous irriter tous les jours par de nouveaux outrages. Rassasié de plaisirs, il cherche de nouveaux crimes dans le crime même. Les désordres ordinaires sont usés pour lui ; il faut qu'il en cherche d'affreux par leur singularité, pour réveiller ses liassions. Il se fait même honneur de cette distinction monstrueuse, comme si les crimes vulgaires ne vous offensaient qu'à demi. Il s'applaudit d'avoir trouvé lui seul, pour vous outrager, des secrets inconnus au reste des hommes. Il tâche de se persuader que tout le poids de votre colère n'est qu'un épouvàntail dont on fait peur aux âmes simples et crédules. Il débite tout haut, que vous êtes trop grand pour vouloir abaisser votre majesté jusques à ce qui se passe parmi les hommes ; que loin de rechercher un jour la vie du pécheur, vous l'oublierez lui-même, comme s'il n'avait jamais été; que, content de jouir de vous-même, vous n'avez préparé ni des châtiments au crime, ni des récompenses à la vertu. C'est cette impiété, grand Dieu, qui outrage votre providence, qui déshonore votre sainteté et votre justice, qui vous dégrade de tout ce que nous adorons en vous de divin, et qui vous fait un Dieu impuissant ou injuste. C'est elle qui achève de vous rendre inexorable envers l'impie, et qui attire sur lui le plus redoutable de vos châtiments : vous l'abandonnez à lui-même , vous le laissez marcher tranquillement dans ses voies; vous lui laissez goûter à longs traits la douceur empoisonnée du crime. Mais vous lui ferez bientôt sentir que vous êtes plus terrible , quand vous souffrez ici-bas , et que vous dissimulez les outrages du pécheur, que lorsque vous les punissez.

*. 26. Non est Deus in conspectu cjus; inguinalœ sunt viœ illius in ontni tempore.

*. 26. Dieu n'est point devant ses yeux; ses voies sont souillées en tout temps.

En effet , grand Dieu , dès que votre patience poussée à bout l'a livré à toute la corruption de son cœur, il fait une profession publique de vous oublier, de

vous mépriser, de parler de votre Être infini et adorable comme d'une chimère que l'erreur et la crédulité des hommes a réalisée. Il vit et agit comme s'il ne dépendait que de lui-même, comme s'il ne tenait que de lui seul tout ce qui le fait exister sur la terre, et qu'il n'y eût point au-dessus de lui une Essence suprême et éternelle, en qui nous vivons, par qui nous sommes, et qui donne le mouvement à tout. Et il faut bien , grand Dieu , que l'impie tâche de se persuader que vous n'êtes rien , pour se calmer dans des dissolutions qu'il sent bien ne pouvoir demeurer impunies, s'il y a au-dessus de nos têtes un vengeur du vice, et un rémunérateur de la vertu. Sa conscience et sa raison se soulèvent en secret contre cette impiété; il ne peut étouffer ce cri de la nature . qui réclame sans cesse son Auteur : mais il le regarde comme un préjugé de l'enfance, et un reste de vaine terreur, que l'éducation , plutôt que la nature, a laissé dans son âme. Le crime n'a point ici-bas d'autre ressource. Il faut secouer tout joug de religion , quand on veut secouer sans remords tout joug de la vertu, de la pudeur, de l'innocence , et jouir tranquillement du fruit de ses iniquités. C'est le dérèglement tout seul, grand Dieu, qui fait les impies. La religion ne saurait s'allier avec une vie dissolue : ses menaces empoisonnent tous les plaisirs criminels. Il faut ou abandonner ces plaisirs, ou soutenir sans cesse des remords et des frayeurs qui nous troublent et nous déchirent. Le choix est bientôt fait : on ne croit plus rien; et l'on vit tranquille dans le crime. C'est alors, grand Dieu, que toutes les voies de l'impie deviennent abominables! il laisse partout des traces de ses souillures ; il profane tous les lieux les plus sacrés , les temples les plus saints et les plus destinés à votre culte : l'âge lui-même, qui mûrit tout, ne change rien à la dépravation de son cœur. La vieillesse l'endurcit dans le crime : à mesure qu'elle le rend incapable de goûter les plaisirs, elle en augmente les désirs; etcette dernière saison de la vie, qui est d'ordinaire celle des réflexions et du repentir, devient comme la consommation et le dernier degré de son impénitence.

*. 27. Aafcruntur judicia tua afacie ejus : omnium inimicorum suorunt dominabilur.

t. 27. Vos jugements sont otés de devant sa vue : il dominera tous ses ennemis.

Comment pourrait-il, grand Dieu, dans cet abîme de dissolution et de ténèbres, entrevoir seulement vos jugements terribles de vengeance, prêts à éclater sur lui! Si quelquefois votre miséricorde, toujours inépuisable envers le pécheur, fait encore luire au dedans de lui quelque rayon de grâce et de lumière, il la rejette à l'instant, et redouble ses crimes pour

DU PSAUME IX

t'en débarrasser, et achever de l'éteindre. Les afflictions , les contre-temps que votre bonté pourrait lui ménager, ne serviraient qu'à le révolter contre vous, ô mon Dieu ! et vous attireraient de sa part de nouveaux blasphèmes. Il n'avait point voulu vous connaître et vous bénir dans vos bienfaits : il vous maudirait dans vos châtiments. Aussi votre sagesse lisant dans le dérèglement de son cœur, qu'ils lui seraient inutiles, le laisse jouir paisiblement de sa prospérité. Ses succès surpassent même ses désirs. Il écrase, par son crédit, ses envieux et ses concurrents. Tout ce qui ose s'opposer à son élévation, devient la victime de sa haine et de sa tyrannie. Il a le plaisir de dominer, et de voir à ses pieds ceux qui voulaient s'élever sur ses ruines. Vous lui aplanissez, ce semble , grand Dieu, les voies de la faveur et de la fortune; et s'il y rencontre des obstacles, ils se changent pour lui en des facilitésqui hâtent et qui assurent le succès.

*. 28. Dixit enim in corde suo : Non movebor: a générations in generationem sine nialo.

*. 28. Car il a dit en son cœur : Je ne serai point ébranlé ; jamais je ne souffrirai aucun mal.

En l'état où je suis, dit-il en lui-même, qui pourrait jamais ébranler ma fortune? Et voici, grand Dieu , où se manifeste votre justice dans les faveurs temporelles dont vous comblez le pécheur. Enivré de sa grandeur et de son opulence, la voyant établie sur des fondements solides et propres à délier la durée des siècles, il se dit en lui-même, que rien désormais ne sera plus capable de la renverser. II. regarde comme un événement certain la perpétuité de sa fortune et de son élévation dans sa race. II croit que ses plus reculés neveux se la transmettront de génération en génération jusqu'à la fin. Il ignore que les biens que l'orgueil et l'injustice ont amassés , portent avec eux l'indigence et la malédiction dans les familles; et qu'accumuler à grands frais des richesses iniques, c'est préparer de grands malheurs à sa postérité. L'abondance et les plaisirs qui l'environnent, lui cachent ces tristes vérités. Il se dit sans cesse : Mon âme, reposez-vous ; jouissez, au milieu de vos biens immenses , du fruit de vos soins et de vos peines. Il vous en a assez coûté pour vous faire ici-bas une destinée heureuse et brillante. Il a fallu dévorer bien des amertumes , et éviter bien des périls. Le temps des fatigueset desdangers est passé; vous n'avez plus rien à craindre. Vous pouvez défier le monde entier de renverser ce que tant de soins et d'années ont si solidement élevé ; et il ne vous reste plus qu'à goûter à longs traits des plaisirs qui se sont fait acheter assez cher, pour ne pas vous y livrer sans réserve.

t. 29. Cttjus malcdictione ospléniùn est, et amaritudine et dolo , sub liii'jua ejus labor et dolor.

*. 29. Sa bouche est pleine de malédictions, d'amertume et de tromperie; le travail et la douleur sont sous sa langue.

Ses discours ne sont que malédictions, que railleries amères, que mensonges artificieux. Il ne parle que dans la vue de faire de la peine, et de causer du mal. L'insolence et la dureté sont toujours, ô mon Dieu! lefruit d'une prospérité mal acquise. L'homme injuste, né dans la boue et dans l'obscurité, et que ses rapines et ses vexations ont tiré de la poussière , et comblé ensuite d'honneurs et de richesses , se méconnaît dans l'élévation. Loin de rougir de la pompe odieuse qui l'invironne, et de se reprocher tout bas les bassesses et les crimes auxquels il en est redevable, il la rend encore plus odieuse par sa fierté, et par ses dédains orgueilleux pour les autres hommes qu'il voit au-dessous de lui. 11 regarde comme un malheur et une malédiction, une médiocrité innocente. Il n'a que des discours amers et piquants pour ceux que son crédit et sa fortune forcent d'avoir recours à lui; et s'il leur fait espérer quelque protection , c'est pour ajouter le mensonge et la mauvaise foi à l'insolence , et achever d'accabler de douleur les malheureux en rendant leurs sollicitations et leurs peines inutiles. Us ont beau réclamer ses promesses, leurs plaintes ne leur attirent que des injures et des imprécations. Sa bouche ne s'ouvre que pour les insulter; et il s'applaudit de les avoir abusés, comme si c'était une gloire pour lui d'avoir dépouillé tout sentiment d'humanité et de bonne foi envers les autres hommes.

*. 30. Sedet in insidiis ciatn divitibus in occultis, ut inlerficiat innocentem.

*. 30. Il se tient assis en embuscade avec les riches dans les lieux cachés, afin de tuer l'innocent.

Ce n'est pas encore là , grand Dieu , toute la perversité de l'homme injuste. Si l'héritage d'un innocent est à sa bienséance, si sa fortune met quelque obstacle à la sienne, ou s'il craint qu'instruits de ses malversations il ne se fasse une obligation de conscience de les découvrir, il brigue la faveur des grands, il fait de nouvelles liaisons avec ceux qui sont en place pour le perdre. Il prodigue pour cela en secret ses biens et ses trésors. Il met des hommes puissants d'intelligence avec lui; et s'il paraît se reposer et ne plus agir, ce n'est que lorsque tous ses pièges sont tendus, que la perte de l'innocent est sûre , et qu'il ne peut plus échapper à la malignité de ses artifices.

*. 31. Oculi ejus in pauperem respiciunt : insidiaturin abscondito, quasi leo in speluncasua

PARAPHRASE MORALE

*. 31. Ses yeux regardent toujours le pauvre : il lui dresse des embûches dans le secret, ainsi qu'un lion dans sa caverne.

Il a sans cesse les yeux attachés sur le pauvre pour trouver le temps de l'opprimer. C'est un lion caché à l'entrée de sa caverne, qui attend sa proie avec impatience. Comblé et jamais rassasié de richesses , il regarde de tous côtés pour découvrir des hommes destitués de tout crédit, et qu'il puisse opprimer plus sûrement, sans rien craindre. Malheur à ceux qui tombent sous ses yeux ! Quelque médiocrement partagés qu'ils soient des biens de la fortune, ils en ont encore assez pour irriter la soif de ce lion altéré du sang des pauvres. Il lui suffit qu'ils soient sans appui et sans défense. Ils tombent tôt ou tard dans /espiéges qu'il leur prépare en secret, et ils deviennent sa proie.

*. 32 et 33. Insidiatur ut rapiat pauperem, rapere pauperem diim attrahit eum : in laqiteo suo hnmiliabit eum : inclinabit se, et cadet quum dominatus fuerit pauperem.

*. 32 et 33. Il n'y a point de ruse qu'il n'emploie pour attirer à lui celui qui est sans appui , dans le dessein de le dépouiller : il le fera tomber dans ses pièges ; et quand il l'aura en sa puissance, il se jettera sur lui , pour assouvir sa fureur.

L'irijuste sent-il qu'il serait trop dangereux pour lui d'opprimer publiquement ses frères , et que l'éclat serait à craindre, il a recours à la ruse; il n'en est aucune dont il ne s'avise. Les plus basses, les plus indignes sont employées sans remords, dès qu'elles peuvent faciliter ses desseins criminels. Pourvu qu'il parvienne à dépouiller le malheureux, et à se revêtir de ses dépouilles, la fraude, l'artifice, la perfidie, le parjure ne sont comptés pour rien. Ceux qu'il veut opprimer, il les attire dans ses filets par dc-s paroles douces , et par tous les semblants de l'amitié. II leur laisse croire qu'ils vont trouver en lui un protecteur et un asile. II les leurre de mille apparences frivoles. S'il faut employer votre nom saint et redoutable , ô mon Dieu ! pour confirmer ses promesses et rassurer leur défiance , il n'en fait pas de scrupule. Mais quand une fois ils se sont fiés à lui, et qu'il les tient dans ses pièges, il dépouille tous ses vains dehors de douceur et d'humanité; ce n'est plus qu'un maître cruel et farouche, qui se croit tout permis sur son esclave. Il tombe sur lui avec une barbarie que rien ne peut adoucir : il l'écrase; et rien ne peut assouvir sa fureur, tant qu'il reste encore au malheureux quelque ressource pour sortir de l'abîme où il l'a précipité.

*. 34. Dixil enim in corde suo : Oblitus est Dcus ; avertit faciem suarn , ne vident infinem.

*■ 34. Car il dit dans son cœur : Dieu oublie ce qui se passe; il en détourne les yeux, il n'en verra jamais rien.

La source de tant d'injustices si criantes, c'est

que l'impie se persuade que Dieu ne pense ni à lui , ni au juste; et qu'il ne daigne jamais jeter les yeux sur ce qui se passe ici-bas. Tant de dépravation , grand Dieu, peut-elle entrer dans le cœur d'un homme qui vous connaît encore! peut-il croire un Dieu vengeur de l'innocence, et se permettre tranquillement ces excès d'inhumanité envers ses frères! Aussi, grand Dieu, il se fait une affreuse ressource en tâchant de se persuader, ou que vous n'êtes rien, ou que vous ne comptez pour rien ce qui se passe sur la terre. Comme ses crimes s'effacent l'un l'autre de son souvenir, à force de les accumuler sans cesse il est assez insensé et assez impie pour se dire à luimême, que les horreurs qui ne se présentent plus à sa mémoire', et qui sont pour lui comme si elles n'étaient plus, ne sont plus aussi présentes aux yeux de votre justice. Il pense qu'à la fin le sort du juste et de l'impie sera le même; qu'il n'y a qu'à mettre à profit le présent, et ne rien refuser à des passions qui ne subsisteront pas plus après nous que nos vertus.

*. 35. Exsurge , Domine Deus! exaltetur mantis tua ! ne obliviscaris pauperum.

t. 35. Seigneur mon Dieu, levez- vous! déployez la force de votre bras : ne délaissez pas plus longtemps ceux qui souffrent.

Paraissez, grand Dieu ! sortez de ces ténèbres respectables qui vous cachent à l'impie. Montrez-lui un vengeur qu'il craint encore malgré lui en secret, et qu'il fait semblant tout haut de ne vouloir pas connaître. Il n'est pas nécessaire de déployer sur ce ver de terre toute la force de votre bras : un seul regard de votre indignation va l'écraser. Ne souffrez pas plus longtemps que les pauvres et les malheureux soient la victime d'un monstre que la terre elle-même gémit de porter encore. Les grands crimes échappent rarement ici-bas à votre justice : et en est-il de plus grand devant vous, Seigneur, que de dépouiller la veuve et l'orphelin, etd'élever une fortune malheureuse sur les larmes et sur les ruines de mille malheureux? leurs gémissements, leurs souffrances ne sollicitent-elles pas tous les jours votre justice? et ne vont-elles point vous arracher les foudres des mains contre les auteurs barbares de leur infortune ? Il faut , grand Dieu , à des iniquités si grandes et si criantes , de grands exemples de châtiment et de sévérité. Les hommes sont si corrompus que le désir d'amasser peuplerait la terre de ces tyrans, si une chute soudaine, si l'écroulement total et imprévu de toute leur fortune, si un coup frappé par une main invisible, ne jetait l'épouvante et la consternation parmi leurs imitateurs, et n'apprenait aux hommes qu'il y a au-dessus de nous un Être suprême qui pré'

DU PSAUME IX

s-ide aux choses de la terre. Vous devez , grand Dieu , de temps en temps de ces leçons terribles à l'univers : vous devez cette consolation à ceux qui sont opprimés : vous devez cette réparation publique a la religion, dont la charité est comme l'âme, le fond, et le plus précieux ornement; et dont ces hommes iniques et cruels sont la honte et l'opprobre sur la terre.

*. 36. Propter qttid irrita/oit impius Deum ? dixit enim in corde suo : Non requiret.

*. 36. Pourquoi l'impie ose-t-il offenser Dieu? c'est qu'il s'est flatté que Dieu n'en tirera point de vengeance.

Alors, grand Dieu, leurs complices vous voyant appesantir votre main avec éclat sur ces têtes criminelles, témoins du revers qui les a rejetés en un clin d'œil dans la boue dont ils étaient sortis, n'oseront plus se flatter que tout demeure impuni ici-bas, et que votre justice n'est qu'un nom dont on se sert pour intimider les âmes faibles et crédules. Votre longue patience ne leur sera plus une occasion de vous outrager. Ils ne se croiront plus innocents , parce qu'ils sont impunis : ils craindront du moins les châtiments d'un Dieu dont ils méprisent les lois; et si cette crainte ne fait pas en eux de véritables vertus, elle arrêtera du moins et diminuera leurs crimes.

v. 37. Vides : quoniam tu laborem et dolorem considéras , vt tradas eos in manus tuas.

*. 37. Il se trompe, Seigneur; vous avez toujours les yeux ouverts sur le juste : vous mesurez ses peines et ses douleurs , atin qu'après l'avoir éprouvé vous livriez vos ennemis à votre bras vengeur.

Us connaîtront, enfin, que vous êtes attentif à tout ce qui se passe ici-bas; et que rien n'échappe à cet œil invisible qui perce même de ses regards les plus profonds abîmes. Us verront que loin d'oublier le juste, vos yeux ne se reposent que sur lui : vous comptez ses peines et ses souffrances ; vous en marquez les termes et la mesure ; et lorsque vous l'avez assez éprouvé, votre vengeance éclate sur les instruments odieux dont vous vous êtes servi pour l'affliger. Vous n'aviez livré vos serviteurs opprimés qu'entre les mains des hommes; mais leurs oppresseurs tombent enfin entre vos mains redoutables, et sont livrés à vos châtiments toujours terribles, quand ils sont destinés à venger l'innocence qui gémit dans l'oppression.

*. 38. Tibi derelictus est pauper : orphano tic eris adjutor.

*. 38. Le pauvre délaissé de tout le monde est uniquement abandonné à vos soins : il trouvera en vous l'assistance que les hommes lui refusent.

Et au fond , grand Dieu , quelle ressource resterait au pauvre délaissé de tout le monde, s'il ne la

trouvait pas en vous seul? Vous préparez la nourriture aux plus vils animaux, et vous livreriez pour toujours à l'indigence et à l'oppression des créatures qui vous servent et qui vous adorent? N'est-ce pas en vous seul que les justes affligés, et abandonnés des hommes, peuvent mettre leur confiance? Oui, grand Dieu , c'est là , pour ainsi dire , la portion des hommes que votre providence s'est spécialement réservée. Us forment sur la terre ce peuple séparé qui vous appartient de plus près , dont vous êtes le Dieu et le père , à un titre spécial et privilégié. Votre secours est leur patrimoine; c'est un bien héréditaire auquel ils ont droit , et sur lequel ils peuvent s'assurer. Heureuses souffrances, précieuses infortunes, ô mon Dieu ! qui ont le droit de vous donner à nous , qui remplacent par votre protection la faveur méprisable des hommes, et qui vous unissent aux justes affligés par des liens si sûrs , si consolants , si intimes !

v. 39. Confère brachittm peccatoris et muligni : quœretur peccatum illius, et non invenictur.

t. 39. Vous abattrez la puissance des méchants qui l'oppriment, et l'on cherchera en vain sur la terre des vestiges du pécheur et de son péché.

Assuré de votre secours , je dédaignerai toujours, grand Dieu, tous ces appuis humains et frivoles, qui n'ont pour ressource qu'un bras de chair et de sang. Ces pécheurs ne sont pas dignes de secourir et de protéger ceux qui vous servent : leur puissance , née du crime et de l'injustice , n'est destinée qu'à les opprimer. Vous ne les élevez que pour les faire servir à la sanctification des justes , par les peines et les persécutions qu'ils leur suscitent. Vos serviteurs sortiraient de l'ordre de la Providence, s'ils cherchaient auprès d'eux une vaine protection : ils n'en doivent attendre que des rebuts et des outrages : mais le temps des épreuves ne durera pas toujours. Il partira enfin des trésors de votre colère, le coup terrible qui réduira en poudre la puissance et la grandeur de l'homme inique. Ses vexations et ses injustices seront exposées au grand jour. Les lois publiques lui en demanderont un compte sévère. Ou arrachera de ses entrailles ces richesses qu'il avait arrachées lui-même au sein des pauvres. Il ne lui en restera que la honte et l'opprobre. Ses protecteurs l'abandonneront; et pour faire oublier l'indignité de leur protection , ils seront les premiers à publier et à détester ses rapines. Cette foule d'adulateurs qui l'environnait, se dissipera comme un vain nuage. Il se trouvera tout seul chargé du poids de son indigence et de ses iniquités. On cherchera autour de lui quelques restes du moins de son ancien faste et de sa magnificence odieuse, et il n'en paraîtra pas:

PARAPHRASE MORALE

J;t plus légère trace ; et l'on n'y trouvera que sa confusion et son désespoir. Voilà, grand Dieu , les spectacles que votre justice donne tous les jours à ia terre ; et l'impie après cela peut-il se flatter que vous ne rechercherez point ses injustices ; qu'elles disparaîtront à vos yeux, et qu'il n'en restera pas plus de vestige après lui, que de lui-même, et des choses qui n'ont jamais été !

f. 40. Dominas regnabil in œternum : et in seculum seculi peribitis, ijenles, de terra illius.

}. 40. Le Seigneur régnera éternellement sur le peuple qui l'adore : mais vous, nations rebelles à sa loi, vous serez à jamais bannies de la terre qui lui est consacrée.

Non, grand Dieu, c'est en vain que l'impie nourrit cette espérance détestable dans son coeur : vous exercerez jusques à la fin des siècles, par des exemples éclatants, votre empire de justice et de miséricorde sur les hommes. Vous ne les avez pas créés pour les laisser entre les mains du hasard ou de leurs passions, se déchirer, se dévorer les uns les autres, sans prendre aucune part à ce qui les regarde. Pas un cheveu de leur tête ne tombe à votre insu : vous voulez en cela être le modèle des rois de la terre , et, par les soins continuels que vous prenez de tous les hommes, dont vous êtes le Roi éternel et invisible, leur apprendre ce qu'ils doivent aux peuples sur lesquels vous les avez établis. Les impies de tous les siècles ont eu beau vouloir secouer votre joug, vous leur avez fait sentir que vous étiez le Maître de l'univers, et le Dominateur suprême de toutes les créatures; et qu'en voulant se soustraire à votre empire, ils aggravaient leur servitude, et se trouvaient accablés du poids de votre gloire et de votre redoutable Majesté. Mais, Seigneur, quoique votre souveraineté s'étende sur tous les hommes, c'est sur le cœur des justes surtout que vous exercez un empire paisible et absolu. Cest là principalement que vous établissez votre règne, et que vous en étalez toute la grandeur et toute la magnificence. Ils composeront eux seuls cette nation choisie sur laquelle vous régnerez éternellement. Ils errent icibas comme des voyageurs dans une terre étrangère ; ils soupirent après ce ciel nouveau, et celte terre nouvelle que vous leur préparez, et qui doit être leur patrie éternelle. C'est de ce lieu saint, de cette véritable terre de promesse, grand Dieu, que ceux qui vous ont refusé ici-bas les hommages d'amour, de respect et de fidélité qui vous sont dus, seront éternellement exclus. Ils avaient voulu se faire sur la terre périssable qu'ils habitaient, une cité permanente, elle s'écroulera sous leurs pieds ; et, engloutis dans cet abîme, ils disparaîtront pour toujours, comme s'ils n'avaient jamais été.

y. 4 t. Desiderium pauperum exaudivit Dominas : préparationcm cordis eorum audivit auris tua.

jr. 41. Le Seigneur exaucera les vœux des justes affligés : les saintes dispositions de leur cœur vous feront, Seigneur, écouter leurs prières.

0 mon Dieu ! tous les désirs de vos serviteurs affligés se réunissent à cet accomplissement de vos promesses. S'ils souhaitent la fin de leurs peines, ils savent bien qu'il ne faut pas l'attendre sur la terre, et que oe n'est pas ici pour eux le séjour heureux, où il n'y aura plus ni deuil, ni travail, ni gémissement, ni douleur. Ils ne soupirent qu'après cette parfaite délivrance qui approche, et que la foi, l'amour et le désir, leur rendent encore plus présente. Vous voyez, ô mon Dieu ! dans le fond de leur cœur la pureté et la sincérité de ce désir ; et cette disposition sainte et secrète de leur âme, est comme une prière continuelle que vous écoutez avec plus de plaisir, et que vous exaucez plus sûrement , que la multitude inutile des paroles. Car, ô mon Dieu ! c'est le cœur seul qui a droit de vous prier ; et vos oreilles ne sont ouvertes qu'aux cris et aux gémissements tout seuls que le cœur vous adresse.

,t. 42. Judicare pupitlo et humili, ut non aponat ultra m«gnificare se homo super terrain.

>. 42. Vous rendrez justice aux petits et aux faibles, pour mettre des bornes sur la terre à l'orgueil de l'impie.

Cependant, ô mon Dieu! vous commencez quelquefois ici-bas même à exaucer la prière de vos serviteurs opprimés, et vous n'attendez pas toujours la fin des temps pour venger la cause de l'orphelin et du pupille. Souvent le méchant vit assez longtemps pour voir la décadence de son injuste prospérité, et une misère affreuse succéder à cette abondance et à cette gloire dont il était enivré. Il n'a travaillé qu'à élever sa maison; et il a la douleur de voir qu'il ne s'est préparé que de tristes ruines. Souvent ses crimes longtemps cachés, mais enfin dévoilés et exposés au grand jour, attirent sur sa tête, dès cette vie, des maux qui lui annoncent d'avance ceux que votre justice lui réserve dans l'autre; et votre providence l'ordonne ainsi, ô mon Dieu ! pour soutenir la foi des justes, et mettre des bornes à l'orgueil des pécheurs. En effet, si vos vengeances étaient toujours renvoyées aux siècles futurs, la foi des justes qui ne vous veraient jamais faire usage de votre puissance en leur faveur, s'affaiblirait; leur confiance diminuerait; et peut-être douteraient-ils à la fin, si vous êtes assez puissant pour les venger de ceux qui les oppriment, et pour récompenser leur patience. Les méchants, uniquement touchés du présent, et sur qui l'avenir ne faitaucuneimpression, assurésd'une entière impunité en cette vie, se livreraient à des

DU PSAUME X

excès qui dérangeraient bientôt tout l'ordre de la société nécessaire pour la formation de vos élus. Le monde ne serait bientôt plus qu'un chaos informe par le bouleversement général qu'ils y causeraient. Us en banniraient toute bonne foi , toute sûreté , toute pudeur; et les seuls crimes qu'ils ne commettraient point, ce seraient ceux qu'ils se trouveraient dans l'impuissance de commettre. Mais lorsque, sortant de temps en temps, ô mon Dieu ! de votre secret, vous frappez ces grands coups qui étonnent l'univers , et qu'abattant ces têtes altières qui s'élevaient dans les nues , comme pour aller vous outrager jusque dans votre demeure sainte , vous agissez en maître et en souverain : alors vous faites voir que vous êtes également le Dieu de la terre et le Dieu du ciel , le Dieu du siècle présent et le Dieu du siècle à venir; que c'est vous qui faites le pauvre et le riche, qui abaissez et qui élevez. Le méchant effrayé , s'il ne dépouille pas la volonté de mal faire, en suspend du moins les effets. Il craint que la foudre qui gronde encore ne vienne le frapper à son tour. Le juste s'affermit dans l'humble confiance qu'il a en votre secours : sa foi se fortifie ; et voyant que vous commencez à lui faire justice dès ce monde, il attend avec paix et soumission , le prix que vous promettez dans l'autre à sa persévérance.

PSAUME X

Prière d'une âme persécutée qui s'excite à mettre sa confiance en Dieu, au lieu de chercher les moyens de se venger.

*. l./fl Domino confido; quomodo dicilis animœmcce : Transmigra in montem , sicut passer?

*. I. J'ai mis ma confiance au Seigneur; pourquoi donc me dites-vous : Gagnez , comme un oiseau , las montagnes , pour vous dérober à la poursuite de vos ennemis?

Grand Dieu ! ne permettez pas que j'ouvre l'oreille aux conseils pernicieux que des amis trop peu chrétiens osent me donner. Ils veulent que je prenne des mesures pour me venger du mal que m'ont fait mes ennemis : mais comment oserais-je ensuite me présenter devant vous, la haine et la vengeance dans le cœur, pour implorer votre miséricorde, vous conjurer de n'entrer point en jugement avec votre serviteur, et de me remettre ces dettes immenses que j'ai contractées envers votre justice, par des infractions continuelles de votre sainte loi , après que vous nous avez déclaré si expressément , que si nous ne pardonnons point à nos frères, vous ne nous pardonnerez pas non plus , et que vous avez mis à ce prix la rémission des plus grands crimes? Non , mon

Dieu , je ne veux d'autre vengeur que vous seul , de tous les traitements injustes que j'ai reçus. Et c'est vous seul en effet, qui êtes en droit de punir les injustices, parce que c'est proprement vous seul qu'elles offensent; que vous seul pouvez les punir sans passion, et sans vous rendre vous-même injuste. Ou plutôt je ne vous demande point de me venger, à moins que la vengeance que vous tirerez de mes ennemis ne tourne à la gloire de votre nom , et n'opère leur conversion, en leur donnant pour moi un cœur de frère, tel que je l'ai pour eux. Que si vous voulez être glorifié par mes souffrances et par mes humiliations, votre volonté soit faite! je ne murmure point ; j'accepte de bon cœur, malgré son amertume , le calice qui m'est présenté : j'espère que vous avez écrit mon nom dans le livre de vie ; et cette espérance me fait regarder tout ce qui m'arrive de bien et de mal , comme les moyens que votre sagesse a préparés dans ses décrets éternels pour ma sanctification. Car ce ne sont pas les hommes que nous devons regarder dans les biens et les maux qui nous arrivent; c'est vous, vous seul, ô mon Dieu! qui êtes la cause unique et l'auteur de tous les événements heureux et malheureux. Les hommes peuvent vouloir nous nuire ou nous faire du bien , mais leur bonne ou mauvaise volonté demeure stérile et impuissante, tant qu'elle n'entre pas dans l'exécution de vos jugements de justice ou de miséricorde sur nous. C'est donc vers vous, ô mon Dieu ! que je lèverai les yeux dans tous les événements de ma vie. Au lieu de me mettre en colère contre mes frères dans les peines et les tribulations qu'ils me suscitent, et de chercher à leur rendre le mal pour le mal , je les plaindrai, je serai touché de compassion pour le mal infiniment plus grand qu'ils se font à eux-mêmes, et je m'humilierai sous la main vengeresse de votre justice, qui se sert justement de leur haine injuste pour me châtier, parce que je suis coupable : mais vos châtiments eux-mêmes , en me faisant redouter votre justice, me rempliront de confiance en votre miséricorde ; car, comme un bon père , vous ne châtiez vos enfants sur la terre, que parce que vous les aimez, et que vous voulez les rendre éternellement heureux dans le ciel.

t. 3. Quoniameccc pecca tores intenderunt arcum : paravernnt sagittas suas in pharetra , ut sagittent in obscuro rectos corde.

t. 2. Voilà les pécheurs qui ont déjà tendu leur arc : ils ont préparé leurs flèches dans leur carquois , afin d'en tirer dans l'obscurité contre ceux qui ont le cœur droit.

Que n'ai-je point encore à craindre, ô mon Dieu! de la rage de mes persécuteurs! leur haine est infatigable; elle leur fournit sans cesse de nouveaux

PARAPHRASE MORALE

moyens de me nuire. Ils semblent avoir épuisé les ruses, la violence, la calomnie; cependant je les vois tout prêts à lancer encore mille nouveaux traits contre moi. Et comment pourrais-je les éviter, ô mon Dieu ! je n'oppose point la ruse à la ruse , ni la violence à la violence; la douceur, la droiture, la simplicité sont les seules armes par lesquelles je me suis défendu jusques ici, et je veux me défendre à l'avenir.

t. 3. Quoniam quœ perfecisti destruxcrunt : Justus autan , quidfecit?

*. 3. Us ont détruit tout ce que vous avez fait de plus grand : mais le juste , qu'a-t-il fait?

Vous savez, grand Dieu, que loin de leur avoir jamais nui dans leurs biens, ni dans leur honneur, ni dans leur personne , j'ai toujours eu le cœur rempli de tendresse pour eux : j'ai saisi avidement toutes les occasions de leur faire du bien. Je n'ai cessé de vous conjurer de répandre sur eux vos miséricordes, de les éclairer sur le tort effroyable qu'ils font à leur âme par une conduite si peu charitable; et vous voyez, vous, ô mon Dieu! qui sondez les reins et les cœurs, que mes supplications ont toujours eu moins en vue ma propre délivrance que leur salut; et que je consentirais, ce me semble, avec joie , de souffrir encore davantage , si mes souffrances pouvaient effacer le crime dont ils se rendent coupables auprès de vous. Je ne me glorifie point de ces dispositions si rares parmi les enfants des hommes , comme si je les tenais de moi-même. C'est à vous, c'est à votre grâce que j'en suis redevable : c'est elle qui les a formées dans mon âme. Car qu'ai-je de moi-même , que la faiblesse et le penchant au mal? c'est elle qui m'a donné un cœur sensible aux besoins et aux misères du prochain ; et qui ne me permet pas de renvoyer sans secours ceux que votre providence m'adresse, dès que je ne suis pas dans l'impossibilité de les secourir. Cependant mes ennemis, non contents de ne répondre eux-mêmes à mes bienfaits que par une noire ingratitude , s'efforcent encore d'anéantir, autant qu'il est en eux, le bien que j'ai fait aux autres, en me prêtant des intentions corrompues dans les services que je leur rendais.

*. 4 et B. Dominus in tcmplo sancto suo, Dominus in cœlo sedes ejus : oculicjusin paupercm respiciunt, palpcbrœ ejus interrogant fdios hominum.

*. 4 et 5. Le Seigneur habile dans son saint temple, le frone du Seigneur est dans le ciel : ses yeux sont altenlifs à regarder le pauvre, ses paupières interrogent les enfants des hommes.

Mais contre tous les maux que l'on m'a faits, et contre ceux dont je suis menacé encore, voilà ce

qui me rassure; voilà ce qui m'empêche de me livrer à l'impatience, à la colère et à la vengeance. Mon protecteur n'est point un homme faible, dont la bonne volonté est souvent inutile , faute de pouvoir. C'est le Dieu tout-puissant dont le trône est dans le ciel ; qui voit sous ses pieds le monde et tout ce qu'il renferme; qui dit, et à sa seule parole tout se fait, tout s'exécute, sans que ses désirs puissent jamais trouver le moindre obstacle. Et ce Dieu puissant est en même temps un Dieu souverainement bon, le père et le consolateur de tous ceux qui souffrent injustement. Il n'habite pas dans le ciel sans se mettre en peine de ce qui arrive sur la terre ; son œil clairvoyant voit et considère avec soin, du haut de son trône, tout ce qui s'y passe. Ses regards les plus tendres retombent sur les pauvres et sur les opprimés. Oui , mon Dieu ! loin d'être indifférent à ce qui les regarde, vous prenez comme fait à vous-même le bien et le mal que l'on fait au moindre d'entre eux; et si vous ne laisserez pas sans récompense un simple verre d'eau qu'on leur aura donné en votre nom , aussi ferez-vous rendre un compte terrible devant votre tribunal à ces hommes fiers et insolents qui semblant oublier qu'ils sont hommes, tous sortis (ie la même tige , tous pétris de la même boue , osent traiter leurs semblables comme s'ils étaient d'une nature différente.

t. 6. Dominus interrogat justum et impium. t. 6. Le Seigneur interroge le juste et l'impie.

Oui , hommes injustes qui avez dépouillé tout sentiment d'humanité pour vos frères, vous comparaîtrez devant le tribunal redoutable du souverain Juge, et ceux que vous avez persécutés y comparaîtront aussi. Mais ils y seront pour y être consolés, pour voir leurs larmes essuyées delà main même du Père céleste, et leur patience couronnée d'une couronne de gloire et d'immortalité. Mais vous, vous y serez pour voir manifester à la face de tout l'univers vos vexations iniques, vos violences, vos injustices; et cette confusion accablante dont vous y serez couverts, sera suivie de l'arrêt terrible qui vous condamnera à des supplices éternels.

+. 7. Qui au/cm diligit iniquitatem, odit animam suam : pltiet super pecca tores laqueos :ignis ctsulphur, etspiritus procellarum , pars caticis corum.

*. 7. Celui qui aime l'iniquité, hait son Ame. Il fera pleuvoir des pièges sur les pécheurs : le feu , le soufre et le vent impétueux des tempêtes, sont le calice qui leur sera présenté pour leur partage.

Rentrez donc en vous-mêmes, vous tous qui aimez l'iniquité. Si vous croyez une autre vie et des biens à venir, comment pouvez-vous les sacrifier au

DU PSAUME XI

plaisir barbare et inhumain que vous trouvez à faire souffrir des innocents? Quel est l'ennemi qui peut vous faire autant de mal que vous vous en faites à vous-mêmes? En nourrissant dans vos cœurs des haines cruelles, vous amassez sur vos têtes un trésor de colère, et des charbons de feu qui vous tourmenteront éternellement. Cette satisfaction diabolique que vous goûtez dans le mal sera bientôt dissipée, comme une fumée légère que le vent emporte, et vous vous trouverez tout à coup accablés d'un déluge de maux auxquels vous ne vous attendiez pas. La longue patience de Dieu lassée enfin de vos excès, se changera en fureur; et vous reconnaîtrez, mais trop tard , combien c'est une chose terrible de tomber entre les mains du Dieu vivant, qui n'aura différé de vous punir, que parce que vous ne pouviez échapper à sa vengeance. Que les choses changeront bien alors de face! Ceux que vous avez persécutés, après avoir été éprouvés quelque temps dans le feu des afflictions comme on éprouve l'or dans la fournaise, brilleront comme le soleil. Leur affliction a été légère, parce que tout ce qui passe n'est rien; mais leur récompense, mais leur félicité sera grande, et infiniment grande, parce qu'elle sera éternelle. Pour vous, oppresseurs de l'innocence, vous serez alors saisis de trouble et d'une horrible frayeur, à la vue de votre Juge, qui , les yeux étincelants de colère et de fureur, vous prononcera l'arrêt affreux de votre malheur éternel. Quel sera votre étonnement de voir ces hommes que vous jugiez dignes de toute sorte d'opprobres et de mauvais traitements, que vous fouliez aux pieds comme la boue, de les voir nager alors dans un torrent de délices, élevés au rang des enfants de Dieu, et partager son royaume! Alors, plus tourmentés en quelque sorte de la vue de leur bonheur, que de votre propre supplice; quels seront vos soupirs! quel sera le serrement de vos cœurs! combien déplorerez-vous alors votre égarement et votre folie !

*■. 8. Quoniam justus Dominus , et justifias dilexit : œquitalem vidit vultus cjus.

*. 8. Le Seigneur est juste, el il aime la justice est appliqué à regarder l'équité.

son visage

Et n'est-ce pas là à quoi vous deviez vous attendre, si la corruption de votre cœur ne vous avait aveuglés, et n'avait renversé en vous ces idées de justice et d'équité que les hommes les plus sauvages retrouvent en eux-mêmes, lorsqu'ils veulent consulter leur raison? Ne saviez-vous pas que le Dieu que nous adorons est un Dieu juste, ou plutôt qu'il est la Justice même? Mais que serait cette justice, combien serait-elle différente de l'idée que

tous les hommes s'en sont toujours formée, si l'oppresseur et l'opprimé n'avaient pas un sort différent après cette vie auprès du juste Juge? et n'est-ce pas en cela même que consiste la justice, à rendre à chacun selon ses œuvres ? Prévenez donc ce moment de rage et de désespoir, tandis que le bras qui doit vous écraser demeure encore suspendu sur vos têtes, et que la bonté du Seigneur vous invite à la pénitence. Cessez de faire le mal : réparez celui qui est déjà fait. Dieu ne compte pour rien de ne faire du bien qu'à ceux de qui nous en recevons; songez donc comment il traitera ceux qui oppriment les innocents, et qui rendent le mal pour le bien qu'ils ont reçu. Pour moi, ô mon Dieu! dans l'attente de ce jour où vous distribuerez vos châtiments et vos récompenses avec une équité souveraine; si mes ennemis ne se lassent point de me persécuter, je ne me lasserai point de souffrir leur injuste persécution : et je me garderai bien de perdre le prix et le fruit de mes tribulations en livrant mon cœur à la vengeance, qui me rendrait aussi coupable à vos yeux que mes persécuteurs eux-mêmes.

PSAUME XI

Prière d'une âme qui gémit devant Dieu sur la dépravation générale du monde, au milieu duquel elle est obligée de vivre.

t. I. Salvum mefac, Deits! quoniam defecit sanctus ; quoniam diminutte sunt verilatcs afiliis homiuum.

*. I. Prenez-moi sous votre protection , ô mon Dieu ! car il n'y a point de probité sur la terre : les vérités ont été toutes altérées par les enfants des hommes.

Grand Dieu! que ne m'avez-vous mis de bonne heure à couvert dans la sûreté d'un saint asile , éloigné des périls et de la corruption générale du monde ! je n'aurais à craindre que de moi-même; et ma faiblesse n'aurait pas besoin d'un secours si puissant, pour se soutenir. Mais, ô mon Dieu! vos conseils éternels sur mon âme ne m'ont point préparé une destinée si souhaitable. Me voici engagé au milieu du monde, par des liens que votre main elle-même a formés; mais quel monde, grand Dieu! quel déluge de crimes et de dérèglements ! et sans cesse environné de la contagion de ces exemples , portant dans mon cœur et dans mes passions des penchants qui les favorisent , puis- je , grand Dieu , me promettre que mon âme n'en sera pas à la fin infectée, si vous ne la préservez de ce malheur par une protection singulière et continuelle? Hélas! Seigneur, je cherche en vain autour de moi des exemples de vertu qui me soutiennent : je n'y trouve que des attraits

PARAPHRASE MORALE

et des exemples de tous les vices. Vos saints , les âmes qui vous servent, se cachent, se font une solitude au milieu du monde, se bannissent de toutes les sociétés publiques : ils sont pour nous comme s'ils n'étaient plus. On a beau les chercher dans le commerce du grand monde, pour lier avec eux une amitié sainte et solide; ils le fuient. Et comment pourraient-ils s'y plaire, grand Dieu , et ne pas s'en éloigner? votre saint nom n'y est plus connu. Toutes les vérités de votre doctrine y sont effacées. La foi n'y est plus que le partage des esprits faibles et crédules. La religion est devenue un simple culte d'appareil et de bienséance : les devoirs les plus justes et les plus essentiels, des singularités dont on aurait honte; la vertu, un ridicule dont on ne peut se laver que par le libertinage. Venez à mon secours, grand Dieu, et ne vous contentez pas de préserver mon âme de cette dépravation universelle; donnez-moi des larmes pour en gémir à vos pieds , et implorer sur votre peuple , qui semble vous avoir abandonné pour toujours , vos anciennes miséricordes.

*. 2. Fana locutisunt unusquisquc ad proximum suum lia dolosa in corde et corde locuti sunt.

la-

*. 2. Chacun ne parle et ne s'entrelient avec son prochain que de choses vaines : leurs lèvres sont pleines de tromperie, et ils parlent avec un cœur double.

Pourquoi avez-vous, ô mon Dieu! donné l'usage de la parole aux hommes? c'est, sans doute, afin qu'unis entre eux par ce lien aimable de la société, ils pussent en quelque sorte prêter leur voix à toute la nature, pour célébrer en commun les louanges et les bienfaits de celui qui les a comblés de ses dons avec tant de magnificence et de profusion. Vous vouliez, en leur donnant ce moyen si doux et si facile de se communiquer leurs pensées et leurs réflexions, qu'ils pussent s'encourager l'un l'autre dans la voie pénible du salut, et s'aider mutuellement dans les peines auxquelles le péché les a assujettis. Car quelle autre fin pouvait se proposer votre sagesse éternelle, qui a présidé à tous vos ouvrages? Cependant, ô mon Dieu! sur quoi roulent la plupart des entretiens du monde? hélas! ceux-là sont les plus innocents où l'on n'est occupé que de choses vaines et frivoles, et où vous êtes entièrement oublié; puisque s'il arrive que votre saint nom y soit proféré, c'est presque toujours poiir y être déshonoré et outragé par des impiétés et des blasphèmes. Les discours que l'on y tient, sont-ils propres à inspirer l'amour de la vertu? hélas! l'on n'y entend que des maximes pernicieuses et antichrétiennes. La vanité, l'ambition, la ven-

geance, le luxe, la volupté, le désir insatiable d'accumuler; voilà les vertus que le monde connaît et estime, voilà les vertus auxquelles il porte ses partisans : pour les vertus de l'Évangile, la fuite des plaisirs et des honneurs, l'humilité, la mortification, le mépris des richesses, ces vertus par lesquelles seules nous pouvons arriver au royaume des cieux, ah! elles y sont ou inconnues ou décriées. Loin de se regarder tous comme ne faisant entre eux qu'une même famille, dont les intérêts doivent être communs, il semble, ô mon Dieu! que dans ce monde corrompu les hommes ne se lient ensemble que pour se tromper mutuellement et se donner le change. La droiture y passe pour simplicité. Être double et dissimulé est un mérite qui honore. Toutes ces sociétés sont empoisonnées par le défaut de sincérité. La parole n'y est pas l'interprète des cœurs ; elle n'est que le masque qui les cache et qui les déguise. Les entretiens n'y sont plus que des mensonges enveloppés sous les dehors de l'amitié et de la politesse. On se prodigue à l'envi les louanges et les adulations; et on porte dans le cœur la haine, la jalousie et le mépris de ceux qu'on loue. L'intérêt le plus vil arme le frère contre le frère, l'ami contre l'ami ; rompt tous les liens du sang et de l'amitié : et c'est un motif si bas,, si indigne de la fin à laquelle nous sommes destinés,, qui décide de nos haines et de nos amours. Les besoins et les malheurs du prochain ne trouvent que de l'indifférence, de la dureté même, dans les cœurs, lorsqu'on peut le négliger sans rien perdre, ou qu'on ne gagne rien à le secourir. O mon Dieu ! quel besoin n'ai-je pas de votre grâce et d'une protection singulière, pour préserver mon cœur au milieu d'une corruption si universelle!

v. 3 et 4. Disperdat Dominus universa labia dolosa , el linguam mai/niloquam , qui dixerunt : Linyuani nostra7n magniftcabimus : labia nostra a nobis sunt : quis noster Dominus est?

t. 3 et 4. Le Seigneur exterminera toutes les langues flatteuses : il réprimera l'insolence de ces superbes, qui disent: Nous nous ferons valoir par la force de nos discours; nous sommes les maîtres de dire ce qu'il nous plaît : qui est-ce qui sera au-dessus de nous?

Voilà la vie du monde, ô mon Dieu! et d'un monde qui se dit chrétien, où l'on ne professe point d'autre religion que celle que vous avez donnée aux hommes , dont le fondement est de croire un Dieu rémunérateur de la vertu , et vengeur du crime. Qui ne croirait donc que la rigueur de vos jugements dont vous menacez si souvent les hommes dans vos Écritures, et par la voix de vos ministres, serait une digue suffisante pour arrêter ce torrent de crimes qui se déborde continuellement?

DU PSAUME XI

Les supplices que vous préparez aux infracteurs de votre sainte loi, devraient sans doute les effrayer : et si cette crainte toute seule n'est pas suffisante pour opérer leur conversion, parce que c'est votre amour qui convertit véritablement les cœurs; ah! du moins elle devrait suffire pour réprimer la violence et l'emportement de leurs passions, et les empêcher de se livrer aux excès les plus criants et les plus honteux. Mais aujourd'hui , ô mon Dieu ! la foi de vos jugements n'alarme plus personne; et les peintures effrayantes qu'en font vos ministres, n'aboutissent souvent qu'à fournir la matière à quelques railleries impies , au lieu de jeter la terreur et la consternation dans les consciences. On a beau dire aux chrétiens , que parole et actions, que jusqu'au moindre désir, tout est écrit dans le livre de vosjustices en caractères ineffaçables; qu'au jour de vos vengeances, ce livre sera produit; que le temps de la miséricorde étant passé, tout y sera discuté et pesé avec une rigueur et une sévérité inflexible. Les uns croient ces vérités effrayantes, et continuent de vivre comme s'ils ne les croyaient point, et qu'ils fussent bien convaincus qu'ils n'ont aucun compte à vous rendre : les autres poussent l'insolence et le blasphème jusques à faire une profession impie de ne reconnaître aucun Maître au-dessus d'eux. Ils affectent une indépendance orgueilleuse : et aulieu de songer que ne tenant point d'eux-mêmes leur âme, et les membres de leur corps, c'est à celui de qui ils les ont reçus , qu'ils sont responsables de l'usage bon ou mauvais qu'ils en feront; ils se croient en droit de se permettre tout, comme s'ils tenaient tout d'eux-mêmes. Ainsi, ô mon Dieu! ne reconnaissant d'autre juge de leurs actions et de leurs paroles qu'eux-mêmes; n'ayant d'autre règle de leur vie, que leur caprice; vivant sans joug et sans frein ; les excès dans lesquels ils se précipitent , ne cessent d'étonner, que parce qu'ils sont bientôt suivis de plus grands et de plus étonnants encore.

*. 5 et 6. Propler miscriam inopum , et gemitum pauperum , mine exsurgam, dicit Dominas : ponam in salutem ;Jiducialiter agam ineo.

* . 5 et 6. Je me lèverai maintenant, dit le Seigneur, à cause de la misère de ceux qui sont sans secours , et du gémissement des pauvres : je les mettrai en sûreté , et je serai lidèle à ma promesse.

Que cet aveuglement des hommes est déplorable ! combien surtout est inconcevable la tranquillité de ceux qui, faisant profession de croire un paradis et un enfer, passent leur vie dans le crime, comme si l'avenir ne les regardait pas, ou comme si une vie passée dans le crime pouvait jamais leur procurer autre chose qu'un avenir malheureux ! Ah !

voici , grand Dieu , ce qui les rassure ; voici la cause de cette affreuse tranquillité. Les maux dont vous les menacez, sont des maux à venir; ils ne sont pas présents; il est rare que vous sortiez de votre secret en cette vie. Vos jugements sont redoutables , mais ce n'est guère en cette vie que vous les exercez ; presque toujours ici-bas le sort des méchants paraît à l'extérieur plus heureux que celui des justes : vous les laissez s'engraisser comme des victimes pour le jour de vos vengeances. Pour craindre avec fruit des maux qui ne se feront sentir qu'après cette vie , il ne suffit pas de les croire, il faudrait les croire d'une foi vive; et la foi de la plupart des hommes n'est qu'une foi morte et sans action. Uniquement frappés des objets sensibles , tout ce qu'ils ne voient pas ne fait sur eux aucune impression : sacrifier à la crainte d'un mal futur qu'ils ne voient point, qu'ils ne sentent point, le présent qu'ils voient, qu'il» tiennent, dont ils jouissent, leur paraîtrait le comble de ia folie. En vain leur représente-t-on que ce présent dans lequel ils renferment toute leur félicité, est si court qu'il ne mérite pas qu'on s'y attache ; que l'espace de notre vie, durât-elle mille ans et des millions d'années, comparé à l'éternité, est moins qu'un point imperceptible dans une étendue immense, que c'est donc vers cette éternité que nous devons porter toutes nos vues , et prendre des mesures efficaces pour y être heureux. Us croient ces vérités; mais cette foi morte ne les empêche pas de se jeter tête baissée, avec une espèce de férocité, sans crainte, sans espérance, dans cet avenir où leur sort va être fixé pour toute l'éternité.

Ne permettez pas, ô mon Dieu! que ces vérités terribles trouvent la même insensibilité dans mon cœur; et quoique vos jugements me remplissent déjà de frayeur, augmentez cette crainte salutaire, plutôt que de l'affaiblir. Ranimez en moi, ô mon Dieu! la foi de vos jugements. Que les délais dont vous usez en cette vie envers ceux qui vous offensent , qui sont un dernier trait de votre miséricorde, quoiqu'ils ne servent le plus souvent qu'à les endurcir, ne me fassent pas moins redouter votre justice, que si un châtiment subit suivait chaque infraction de votre loi. Que la foi qui a la force de rendre présentes les choses futures, me transporte dès cette heure devant votre tribunal redoutable. Eh! ce moment peut-il être éloigné, puisque l'intervalle qu'il y a entre la vie la plus longue et la mort, est toujours si court? Que la crainte du compte que vous m'y ferez rendre, surmonte toutes les répugnances que je trouve en moi pour marcher dans la voie étroite, quoique je reconnaisse qu'elle seule peut me mener à vous. Et si

PARAPHRASE MORALE

mon cœur, ce cœur si faible, séduit par les fausses apparences de bien et de plaisir que le monde ne cesse de faire briller à mes yeux , était tenté de retourner en arrière, et de se rengager dans les voies empestées du siècle; que la terreur de vos jugements, ô mon Dieu ! étouffe en moi ces désirs naissants; qu'occupé sans cesse du compte rigoureux que vous me demanderez peut-être demain, peut-être, hélas! dès aujourd'hui, de tout ce que j'aurai dit, fait et pensé de contraire ou de conforme à votre loi, je m'y prépare sans cesse, et que je ne mette au nombre des jours heureux de ma vie, que ceux où j'aurai travaillé efficacement à me rendre mon juge favorable.

Mais, ô mon Dieu ! est-ce là le seul effet que l'attente de votre jugement doit produire en moi , de me remplir de terreur ? Si ce jour sera le jour de vos vengeances à l'égard des pécheurs , ne sera-t-il pas pour les justes le jour de vos miséricordes et de leur triomphe? Si dans ce jour où l'univers entier doit comparaître devant votre tribunal pour y entendre la décision de son sort éternel , vous y serez un juge terrible et sans miséricorde pour les méchants; si vous n'y aurez pour eux que des foudres et des tonnerres; n'y serez-vous pas un père tendre , affable, prévenant pour vos élus? et ne leur prodiguerez-vous pas tous vos trésors et toutes vos richesses ? et cette espérance ne doit-elle pas me faire mépriser, détester le monde avec toutes ses vanités et ses faux biens; me remplir d'ardeur pour la vertu, et me faire supporter avec joie toutes les peines et les difficultés qui l'accompagnent? Grand Dieu ! si j'ai le bonheur d'être du nombre de ceux sur qui vous répandrez vos miséricordes, pourrai-je regretter alors ce qu'il m'en aura coûté de dégoût, d'ennui, de gêne, de contradiction, pour ne pas m'écarter de cette voie étroite que les pas de votre Fils adorable nous ont tracée ? A la vue de cette éternité bienheureuse , de cet océan de délices dans lequel je me verrai tout près d'entrer, trouverai-je, ô mon Dieu! que vous m'ayez fait acheter trop chèrement ou attendre trop longtemps le prix et la récompense de ma fidélité? Mon cœur pourra-t-il suffire aux transports de ma reconnaissance pour un Dieu qui ne consulte que sa bonté et sa magnificence , dans la manière de récompenser le peu que j'ai fait pour lui, où j'ai toujours mêlé tant de faiblesses et d'imperfections? Que me paraîtront alors les discours de ces insensés qui me répètent sans cesse que la vie ne nous est donnée que pour en jouir ; que c'est la perdre, de ne l'employer qu'aux exercices de la piété et de la religion ? Ah ! si je pouvais penser maintenant comme je penserai dans ce moment , que le monde me paraîtrait vil et haïs-

sable! que tout ce qui a quelque apparence de mal me serait odieux ! que je trouverais de charmes dans la vertu! combien la pratique des devoirs les plus pénibles qu'elle me prescrit, me serait-elle facile, douce, délicieuse!

Grand Dieu , gravez donc dès à présent dans mon âme ces vérités si propres à me consoler dans cette vallée de larmes , et à mefaire avancer dans la vertu : elles ne doivent effrayer que ceux qui vous abandonnent , Dieu de mon cœur, mon tout , source unique de tous les biens ! que , toujours présentes à mon esprit , elles me servent de préservatif contr e les censures du monde, contre la séduction de ses exemples , et les charmes trompeurs de ses faux biens ; surtout contre tant de maximes diaboliques auxquelles il veut assujettir vos serviteurs fidèles, parce qu'un usage universel les autorise : comme si le mensonge pouvait jamais prescire contre la vérité , et mériter nos hommages !

* . 7. et 8. Eloquia Domini , cloquia casta : argenlum igné examinatum , probalum terrœ , purgatum septuplum. Tu , Domine, servabis nos, et custodies nos a générations fuie in œternum.

t. 7 et 8. Les paroles du Seigneur sont des paroles chastes et pures ; c'est eomme un argent éprouvé au feu , purilié dans le creuset , et raffiné sept fois. C'est vous , Seigneur, qui nous garderez, et qui nous mettrez éternellement à couvert de celte nation corrompue.

Que je le comprenne bien , ô mon Dieu! que les maximes et les usages du monde ne sont qu'erreur et corruption, puisqu'ils sont opposés à votre loi, cette loi si vraie, si pure et si sainte; qu'ainsi les prendre pour la règle de ma conduite , c'est m'engager visiblement dans un chemin qui ne peut aboutir qu'à la perdition et à la mort : car l'erreur pourraitelle jamais me conduire au véritable bien? la vérité sans aucun mélange de faux ne se trouve que dans votre loi sainte. Eh ! pourriez-vous nous enseigner la fausseté , vous qui êtes le Dieu de vérité , et la Vérité même? Que je marche donc dans la voie qu'elle me trace; car la voie de la vérité ne peut manquer de me conduire à vous, qui êtes le seul véritable bien. Que je la consulte dans tous mes doutes; que je condamne ce qu'elle condamne ; que j'approuve ce qu'elle approuve ; que j'aime ce qu'elle m'ordonne d'aimer. C'est par là , ô mon Dieu ! que vous me sau . verez; et que, me faisant éviter les écueilsque l'on rencontre dans cette mer orageuse du siècle , malgré les orages et les tempêtes que le monde y excite contre vos serviteurs, vous me ferez enfin arriver au port du salut et de la félicité.

*. 9. In circuilu impii ambulant : sccundùm Altitudiaem tuam multiplicastifllios hominum.

y . 9. Les impies nous environnent de toute pari ; et vous en lais-

DU PSAUME XII

sez croître le nombre par un effet de la profondeur de vos jugements.

Oui, mon Dieu, j'ai grand besoin de me tenir attaché invariablement à la vérité de votre loi , et de la consulter sans cesse. Les efforts que fait le monde pour me séduire sont continuels : les moyens dont il se sert pour réussir sont infinis; et à chaque pas queje fais, je le trouve, ce monde séducteur, acharné à ma perte , sans qu'il me soit possible de m'en séparer entièrement. Car, mon Dieu , si les méchants faisaient un peuple à part et distingué des justes , je n'aurais qu'à ne pas rechercher leur société, pour me garantir de leur séduction. Si leur nombre était peu considérable, l'impression que ferait sur moi l'exemple contraire du plus grand nombre, rendrait au moins leur séduction moins dangereuse. Si du moins ils étaient tous distingués de vos serviteurs par quelque caractère visible et non équivoque , je pourrais m'en donner de garde et me précautionner contre leurs artifices , quoique obligé de vivre au milieu d'eux. Mais hélas! les méchants vivent au milieu des gens de bien, et confondus avec eux, ils sont leurs parents et leurs amis ; le nombre en est si grand, que les bons, comparés avec eux, sont comme ces grains de raisin épars çà et là , qui ont échappé à l'attention et à l'avidité du vendangeur. Souvent , loin qu'on puisse les démêler pour s'en garantir, ils couvrent des vices réels sous l'apparence de tant de vertus , qu'il est presque impossible de les reconnaître et de s'en défier : et ce sont là , ô mon Dieu ! les plus dangereux de tous. Ceux qui font une profession ouverte de désordre ou d'irréligion , sont peu à craindre pour vos serviteurs. Mais qu'il est difficile de se défendre de ceux qui paraissent d'accord avec nous sur les devoirs essentiels , qui condamnent hautement tout ce qui est grossier et visiblement mauvais ! A les entendre , ils seraient bien fâchés de nous porter à faire le mal et à violer vos commandements: ils ne sont pas moins jaloux que nous du salut de leur âme; mais ils croient pénétrer mieux que nous l'esprit de votre loi : ils pensent que. nous sommes trop alarmés de votre justice , et que nous ne faisons pas assez de fonds sur vos miséricordes infinies. Voilà , ô mon Dieu ! le monde le plus dangereux pour les gens de bien. Il n'attaque pas la vertu de front; il sent bien qu'il serait rebuté. Il se contente d'abord de l'affaiblir; tantôt en lui faisant retrancher chaque jour quelque chose de ses pratiques ordinaires, tantôt en lui jetant adroitement dans l'esprit des doutes sur les règles de conduite et sur les maximes qui lui avaient paru jusques alors incontestables : il lui fait entendre qu'il faut donc damner tous les hommes, si la voie austère dans laquelle elle a

marché jusques à ce jour, est la seule qui puisse mener au ciel , puisqu'elle y marche presque seule. Enfin il opère si efficacement , qu'il vient à bout de ne laisser plus à vos serviteurs qu'une apparence de piété , et de leur en ôter toute la réalité.

Au milieu de tantde pièges dressés avec tant d'artifice, mon salut, ô mon Dieu ! ne peut être que l'ouvrage de vos mains; et ma perte est inévitable, si vous m'abandonnez un moment à ma propre faiblesse.

PSAUME XII

Prière d'une âme que la grâce sollicite depuis longtemps de renoncer à ses habitudes criminelles , et de se donner entièrement à Dieu.

v.l. Usquequô , Domine , oblivisceris me inflnem? usquequà avertis faciem tuam a me?

1. 1. Jusques à quand enfin , Seigneur, m'oublierez- vous? jusques à quand détournerez-vous vos yeux de dessus moi?

Grand Dieu, vous voyez les tristes agitations et les remords continuels que ma vie criminelle et mondaine ne cesse d'exciter dans mon âme. J'y reconnais, ô mon Dieu ! les marques de votre infinie bonté , qui ne veut pas permettre queje vive tranquille dans cet état d'infidélité. Combien de pécheurs moins coupables que moi, grand Dieu! croupissent sans remords dans le crime, ne daignent pas même lever les yeux quelquefois vers vous, et tâcher du moins de vous fléchir par quelques faibles désirs d'une vie chrétienne! Votre miséricorde, grand Dieu, me dispute cet affreux bonheur. Le crime laisse dans mon cœur une amertume qui empoisonne tous mes plaisirs . J'ai beau les diversifier, je ne diversifie que mes remords et ma tristesse secrète : le reproche de la conscience me suit partout , et je traîne partout avec moi le désir stérile de finir mes désordres, et la honte d'y persévérer encore. Mais, grand Dieu, ces désirs toujours renaissants au fond de mon cœur, et toujours inutiles pour ma conversion, ne me rendent-ils pas plus coupable à vos yeux? vos inspirations saintes dont j'abuse depuis si longtemps, et qui sont toujours suivies des mêmes égarements, ne seraient-elles pas de nouveaux titres que votre justice se prépare pour ma condamnation ?Ne semblet-il pas , grand Dieu , que vous ne vous souvenez de moi que dans votre colère, puisque les sollicitations de votre grâce, dont vous me favorisez sans cesse, ne font qu'ajouter à mes désordres l'abus et le mépris ingrat des secours que vous ne cessez de m'offrirpour en sortir? Me laisserez-vous, grand Dieu,.

jusques à la fin , rempli de bons désirs, et vide d'œuvres saintes ? oublierez-vous encore longtemps le danger de mon état? ne me regarderez-vous que pour voir dans mon cœur vos grâces toujours méprisées, et mes passions toujours victorieuses de vos grâces? Jetez sur moi, grand Dieu, ce regard de miséricorde qui inspire le désir de vous aimer et de vous servir, et qui fait qu'en même temps on vous sert et on vous aime. Ne vous contentez pas de troubler mon âme par les remords du crime ; purifiez-la par l'amour effectif delà justice et de la vertu. Souvenez-vous de moi ; mais de sorte que je ne vous oublie plus, ô mon Dieu, mon bien souverain et mon unique bonheur ! Montrez-moi votre face adorable , vos vérités éternelles , votre sainteté, votre justice, votre bonté incompréhensible pour l'homme; et que ces grands objets, toujours présents à mon âme, ferment pour toujours mes yeux à tous les objets frivoles et contagieux du monde et des passions.

*. 2. Quamdiù ponant consilia in anima med : dolorem in corde tneo per diem?

*. 2. Jusques à quand , flottant entre mille résolutions , passerai-je les jours entiers dans la douleur?

N'est-il pas temps enfin, grand Dieu, que ces désirs stériles de sortir du crime soient suivis d'un retour sincère vers vous? Passerai-je tout le jour de la vie présente à former des projets de conversion, et à persévérer toujours dans les mêmes faiblesses ? Ce moment heureux qui changera mon cœur, qui brisera mes chaînes, qui finira mes égarements, qui commencera ma pénitence; ce jour heureux, grand Dieu, ne viendra-t-il jamais? Si je vivais tranquille dans les engagements du monde et des passions, le délai que j'apporte à me donnera vous , ô mon Dieu! serait moins étonnant. Mais vous qui sondez les cœurs , vous voyez que la douleur , le trouble et les remords habitent toujours dans le mien avec le crime. Au sortir même de l'ivresse des plaisirs, le ver dévorant se réveille, me déchire le cœur, me rend sombre, triste, inquiet; et je me reproche les chutes mêmes que j'aime et queje cherche. O mon âme! faut-il tant délibérer pous vous assurer un bonheur éternel? peut-on différer un seul moment une démarche d'où dépend la décision de votre éternité, et qu'on manque toujours quand on la diffère? J'ai couru avec joie et sans perdre un moment, me jeter dans le précipice, sans y regarder ; et quand il s'agit de sortir de cet abime , ô mon Dieu! je balance à accepter la main miséricordieuse que vous me tendez pour me retirer du gouffre : je me figure mille obstacles chimériques qui m'arrêtent, qui m'épouvantent, qui me retien-

PARAPIIRASE MORALE

nent dans le fond de l'abîme; et rien n'avait été capable ni dem'arrêter , ni de m'effrayer en m'y précipitant.

*. 3. Usqueqvô exaltabitur inimicus meus super me ? respice et exaudi me , Domine Deus meus.

*. 3. Jusques à quand mes ennemis se prévaudront-ils de ma faiblesse? Seigneur mon Dieu , considérez l'état ou je suis , et exaucez ma prière.

Faut-il, grand Dieu, que l'ennemi de mon salut l'emporte encore sur vous dans mon cœur? exercera-t-il encore longtemps cet empire honteux sur ma faiblesse ? Il n'ignore pas ces penchants de vertu qui me rappellent à vous; ces traits de lumière et de miséricorde partis de votre sein, et répandus dans mon âme, qui me montrent sans cesse, et les biens que je perds , et les maux que je me prépare. Faut-il , grand Dieu , que votre protection et les secours dont vous me favorisez, le rendent plus fier et plus insolent de ma défaite? Il ose se mesurer avec vous dans mon cœur. O mon Dieu ! la profonde confusion dont je me sens pénétré , me permettra-telle de confesser en votre présence que mon cœur n'est plus qu'un théâtre de honte pour vous , où vous prenez ma défense, mais où la victoire demeure toujours à mon ennemi ? Mais je me trompe , grand Dieu, mon âme n'est un lieu d'opprobre et de confusion que pour moi seul ; c'est moi seul qui prête des armes au démon , et qui le rends maître de mon cœur : c'est ma faiblesse seule qui fait toute sa force. Son règne en moi est le seul ouvrage de mes passions : il ne faut qu'un seul de vos regards puissants pour l'abattre et le chasser d'un lieu qui vous appartient , qui vous est consacré , et qui doit être votre temple et votre demeure éternelle. Que tardez-vous donc, grand Dieu, mes maux pressent : plus j'avance dans ma course, plus je m'égare et m'éloigne de vous : plus je diffère de recourir au remède, plus mes plaies vieillissent et deviennent incurables : plus je me promets un changement, moins je prends de mesures efficaces pour changer. Mes désirs d'une vie plus chrétienne ne font que m'endormir et me calmer dans mes désordres; et mes projets continuels d'un repentir avenir, ne sont qu'un artifice ordinaire des passions qui conduisent toujours parla à l'impénitence. Voilà, grand Dieu, l'état déplorable de mon âme. Jetez sur elle un regard puissant de miséricorde, et vous en ferez une créature toute nouvelle. Voyez, ô mon Dieu! ce qu'elle vous a coûté, les grâces infinies dont elle a abusé,les faiblesses honteuses où elle a jusques ici persévéré, les cris continuels de sa conscience qu'elle a toujours méprisés , les penchants de vertu que vous aviez mis en elle, et qu'elle a comme forcés de se

DU PSAUME XII

livrer au vice. Plus je vous expose ses- ingratitudes et ses infidélités , plus vous voyez le besoin qu'elle a de vos regards et de vos miséricordes infinies. Je les attends, grand Dieu; je suis indigne de lever les yeux vers vous et de vous lesdeinander ; mais l'extrémité de mes maux vous les demande. Ce ne sont plus des maux que j'aime, je n'en sens plus que la honte et le danger. Ouvrez vos oreilles, grand Dieu, à cette voix de ma confusion et de ma douleur.

*. 4. Illumina oculos meos, ne unquàm obdorrniam inmorte: nequandà dicat inimicus meus : Pravalui adversus eum.

*. 4. Éclairez-moi, afin que, découvrant l'artiiiee de mes ennemis, je puisse éviter le coup de la mort qu'ils me destinent ; et qu'ils ne puissent pas dire : Enfui nous l'avons abattu.

Je me suis flatté jusques ici, Seigneur, qu'enfin je prendrais tout de bon le parti de mener une vie chrétienne ; cette illusion a toujours calmé mes remords, et je continuais plus tranquillement mes crimes. C'est une erreur qui séduit, et précipite enfin dans un malheur éternel toutes les âmes infidèles : car est-il un seul pécheur, ô mon Dieu ! qui se propose de mourir dans l'impénitence ? Tous se promettent leur conversion , et par là tous presque meurent impénitents. Ne permettez plus , grand Dieu , qu'une illusion si grossière m'aveugle , et me fasse prendre le change sur mes intérêts éternels. Éclairez les ténèbres dont mon âme est encore environnée ; et qui reprennent sans cesse le dessus , sur les traits de lumière dont vous me favorisez. Je vois clair en certains moments sur le danger inséparable du délai de ma pénitence. Je me dis à moi-même, que la mort surprend toujours avant qu'on ait commencé. Mais le monde, mais les passions élèvent bientôt de nouveaux nuages autour de mon cœur, et font évanouir ce rayon de lumière. Je me replonge dans les ténèbres de ma première sécurité. Grand Dieu , dissipez-les de manière qu'elles ne puissent plus reparaître : ou plutôt purifiez la terre de mon cœur, qui est le fonds bourbeux d'où ces brouillards sortent sans cesse. Ouvrez-moi les yeux ; rapprochez-en vos jugements terribles sur les âmes qui diffèrent leur conversion , afin que la mort ne me surprenne pas, comme elles , dans le crime , et dans des projets à venir, et toujours inutiles, de pénitence. C'est alors, grand Dieu, c'est dans ce dernier moment, où le délai de la conversion conduit toujours le pécheur, que le démon qui l'avait toujours flatté de l'illusion d'une conversion à venir , triomphe du succès de ses artifices. C'est alors que voyant le pécheur prêt à expirer, et tous ses vains projets de pénitence rendus inutiles par la surprise de la mort; c'est alors qu'il le regarde comme une proie qui ne peut

MASSIJ.LON. — TOME II

plus lui échapper, et qu'il s'applaudit de sa victoire. Grand Dieu , faites que je ne lui donne jamais ce sujet affreux de triomphe et d'allégresse. Que les projets dont je m'abuse depuis si longtemps, se changent enfin aujourd'hui en des démarches sincères de repentir : que je ne renvoie plus à un lendemain qui n'arrive jamais; et que le dernier moment qui terminera ma course, ne commence pas des regrets et des larmes éternelles, inutiles alors à l'âme impénitente, indignes de votre gloire et injurieuses même à votre clémence.

*. 5. Qui trihulant, exsultabunt si motus fiiero : ego autem in misericordiâ tud speravi.

*. B. Ceux qui me persécutent seront ravis de joie si je suis ébranlé : mais pour moi, j'ai une ferme espérance en votre miséricorde.

Mon changement, ô mon Dieu! va m' attirer des dérisions de la part du monde. Les complices mêmes de mes passions seront les premiers censeurs de ma nouvelle vie. Car, ô mon Dieu ! l'amitié des hommes pécheurs n'est pas plus solide que les passions elles-mêmes qui la forment. Ils applaudissaient à mes égarements , ils donnaient à mes vices les noms honorables de vertu ; et ils vont avilir les dons inestimables de votre grâce par des titres de mépris et de risée. Toutes mes démarches vont devenir le sujet de leur attention et de leur plus impitoyable critique. S'ils me surprennent seulement en certains moments d'inattention inévitables aux plus justes, ce sera pour eux un sujet de joie et de triomphe. S'ils découvrent en moi des faiblesses que mes désordres passés n'auront que trop laissées dans mon âme, ils en feront des réjouissances publiques; ils me croiront déjà ébranlé, et tout près de revenir à eux. Quel spectacle agréable pour eux , ô mon Dieu ! si j'étais assez malheureux que de retomber , et s'ils pouvaient être témoins de ma chute ! Il ne tiendra ni à leur séduction, ni à leurs instances, ni à leurs dérisions insensées, que je ne rentre dans l'égarement de mes premières voies. Mais , ô mon Dieu ! vous soutiendrez en moi l'ouvrage de vos miséricordes. Vous n'avez cessé de m'avertir jusqu'ici par des inspirations secrètes : vous m'avez poursuivi avec une bonté constante, lorsque je vous fuyais : m'abandonneriez-vous, grand Dieu, lorsque je serai revenu à vous? Mes crimes ne pouvaient suspendre vos secours et votre protection sur mon âme : mon repentir et mes larmes m'en rendraient-ils plus indigne? Vous ne m'avez pas rejeté lorsque je ne voulais pas de vous, et que j'étais l'adorateur insensé du monde; ne voudriez-vous plus de moi lorsque je serai uniquement à vous, et que vous serez mon Dieu et mon unique partage? Si je ne con-

PARAPHRASE MORALE

sultais que ma faiblesse et mon inconstance , je devrais sans doute tout craindre de mon cœur. Le long empire que les passions ont eu sur moi ne sera pas si tôt affaibli : les penchants malheureux qui m'entraînaient au vice , se réveilleront à la présence des objets qui les allumaient : j'aurai de rudes combats à soutenir. Mais, grand Dieu, que peut-on craindre, quand on combat avec vous? Vous connaissez mes besoins et mes misères : si la nouvelle voie où vous me faites entrer offre trop de difficultés à ma faiblesse , et que la lassitude me décourage , vous me porterez sur vos ailes, vous me mettrez sur vos épaules corn me le bon pasteur; vous ne vous éloignerez pas de moi. Cette confiance, qui me soutient, ne sera pas confondue, parce que je ne la mets pas en moi-même , mais dans vos miséricordes.

t. 8. Exsultabit cor meum insalutari luo, cantabo Domino qui bona tribuit mihi, et psallam nomma Domini allissimi.

t. 6. J'aurai la joie, Seigneur, de me voir délivré par votre secours; je chanterai les louanges de mon bienfaiteur, elje célébrerai le nom du Très-Haut.

Mais, grand Dieu, ce n'est pas ici le moment de m'occuper de mes craintes et de mes défiances. En ce moment heureux, où vous venez de changer mon cœur, où je sens tomber les chaînes honteuses dont il était lié; en ce moment qui commence ma délivrance et mon salut, je ne dois être sensible qu'au bienfait inestimable de votre grâce. Mes larmes et mon repentir doivent être mêlés de transports de joie et de reconnaissance. Vous m'avez retiré de l'abîme, grand Dieu : vous êtes le Très-Haut, et vous seul pouviez opérer ce prodige. Que ma bouche ne s'ouvre plus que pour bénir votre saint nom , et célébrer les triomphes de votre grâce ! Vous comblez de vos faveurs la plus indigne de vos créatures, 6 Bienfaiteur adorable et magnifique ! Que les pécheurs sont à plaindre de ne pas connaître l'excès de votre bonté envers les âmes qui reviennent à vous, et de se disputer si longtemps la consolation de rentrer dans votre sein paternel , et de goûter la paix et la joie qu'ils cherchent en vain , et qu'ils ne sauraient jamais trouver dans le crime!

PSAUME XIII

Prière d'une âme qui s'afflige devant Dieu sur l'esprit d'incrédulité et d'irréligion si répandu aujourd'hui dans le monde.

*. I. Dixit insipiens in corde suo : Non est Deus.

♦. l. Les insensés ont dit dans leur cœur : Il n'y a point de Dieu.

L'impiété, ô mon Dieu! commence toujours par

le cœur. Dès que l'homme s'est livré aux passions les plus honteuses, et qu'il les a poussées jusques aux excès les plus énormes, il cherche à se les justifier à lui-même, en se disant en secret, que vous n'êtes point, vous, grand Dieu, par qui tout existe. Ce n'est pas dans sa raison, que ses doutes sur votre Être adorable naissent; vous y avez mis un rayon de lumière qui vous montre partout à l'homme, et qui lui fait porter partout avec lui le témoignage intime et ineffaçable de la Divinité : c'est dans la dépravation de son cœur : il désire que vous ne soyez point : il s'efforce de se le persuader, il se fait même un honneur affreux d'en paraître convaincu : il insulte avec dédain à la crédulité de ceux qui sont effrayés de ses blasphèmes. Mais c'est un imposteur : sa bouche toute seule vous renonce, et publie que vous n'êtes rien; tandis que sa raison vous reconnaît, et malgré lui vous rend hommage. Se peut-il, 6 mon Dieu! que l'homme soit capable de tomber dans cet abîme d'extravagance ? Il voudrait anéantir l'idée de votre Être dans l'esprit des autres hommes ; et il ne peut effacer celle qu'il porte au dedans de lui-même. Il prêche l'impiété, et il ne peut réussir à devenir lui-même totalement impie. Il s'érige en docteur de l'athéisme, et il n'en est pas encore un disciple bien affermi. Aussi , grand Dieu , il ne peut soutenir longtemps ce contraste où éclatent également l'extravagance et l'impiété. Il est effrayé de se révolter tout seul contre tout le genre humain , et de se trouver seul dans l'univers qui ne veuille et ne reconnaisse point de Dieu. Il parle le langage de tout le reste des hommes, il confesse que vous êtes; mais en vous laissant votre être, il en ôte tout ce qui vous rend souverainement sage , juste et adorable ; il se fait un Dieu de sa façon. Il vous dispute la gloire d'avoir tiré le monde du néant, et le soin de le gouverner. Il vous laisse comme une idole oisive sur le trône de votre Majesté, ne prenant aucune part à ce qui se passe dans l'univers, et abandonnant au hasard et au concours fortuit des causes secondes les destinées des hommes. Il se persuade que vous ne leur avez jamais parlé , ni par vousmême, ni par vos prophètes, ni dans les derniers temps par la bouche de votre Fils. Il regarde toutes les religions comme le fruit des préjugés et de la superstition des peuples. L'histoire même des merveilles que vous avez opérées en faveur de l'ancien peuple, pour y conserver la connaissance de votre nom , ne lui paraît qu'un récit fabuleux , inventé pour flatter la vanité, et amuser la crédulité d'une nation grossière et superstitieuse. L'établissement même de votre Évangile, grand Dieu, les prodiges qui ont éclaté à la face de tout l'univers, les travaux

DU PSAUME XIII

des hommes apostoliques et de tant de martyrs , qui ont purgé le monde de l'idolâtrie ; et répandu partout la sainteté et la sagesse de votre doctrine ; tant d'événements merveilleux où votre puissance se manifeste d'une manière si visible, ne sont, selon lui , que le projet insensé d'un petit nombre d'hommes, ou crédules, ou imposteurs.... •

Des hommes crédules ou imposteurs, grand Dieu, qui cependant ont eu la force d'imposer silence à tout ce qu'il y avait de plus sage et de plus éclairé sur la terre, de changer la face de l'univers , de rendre témoignage par les tourments les plus affreux , et par leur mort, à la vérité, et au Dieu qui les envoyait; de corriger les hommes des vices et des dérèglements publics où ils croupissaient depuis longtemps; et d'annoncer la doctrine la plus sage, la plus sainte, la plus sublime, la plus conforme aux besoins de l'homme, la plus opposée à ses passions; en un mot, la plus digne de l'Être souverain, dont on eût jamais ouï parler sur la terre! Voilà , ô mon Dieu ! la sagesse tant vantée ; c'est-à-dire, le délire le plus méprisable, de ce que le monde appelle esprits forts, et dont le nombre en ces jours de perversité se multiplie de plus en plus parmi votre peuple.

*.2. Corrupti sunt et abominabiles facti sunlin siudiis suis : non est qui facial bonitm, non est usque ad unum.

*. 2. C'est qu'ils sont esclaves des plus infâmes et des plus abominables désirs , et qu'il n'en est pas un seul qui fasse le bien.

Aussi, grand Dieu, il n'y a qu'à regarder leurs mœurs, pour avoir horreur de leur doctrine impie. En vain ils veulent nous persuader, que la force et la supériorité seule de la raison les a élevés au-dessus des préjugés vulgaires, et fait prendre le parti affreux de l'incrédulité ; c'est la faiblesse et la dépravation seule de leur cœur. Leur vie déshonore nonseulement la religion, mais même l'humanité. Les vices les plus infâmes ne sont pour eux que des penchants innocents que la nature nous transmet, et que la nature justifie. Les désirs les plus abominables, dès que leur cœur corrompu les a formés, n'ont pas besoin d'autre titre pour être légitimes. Les passions que chacun trouve en soi, sont pour eux la seule règle infaillible et immuable que la première institution de la nature a laissée aux hommes. Us regardent les violences que l'homme juste se fait pour les réprimer, comme une contrainte injuste qu'on exerce envers l'humanité, et une tyrannie qui la prive des droits qui sont nés avec elle. Ainsi toute leur vertu se borne à se livrer sans réserve à tout ce que la profonde corruption de leur cœur demande d'eux , de peur de contredire ou de contraindre la nature en ne s'y livrant pas. Ils affectent quelquefois

les dehors de la sagesse et de la régularité ; c'est pour s'accommoder aux préjugés communs : mais ils se moquent en secret de l'estime que la prévention des hommes attache aux dehors mêmes de l'innocence et de la vertu. On nous vante souvent leur probité, et les maximes sévères d'honneur dont ils se piquent; mais, grand Dieu, quelles vertus même humaines peuvent rester dans des hommes qui se croient permis tout ce qu'ils désirent, qui regardent les crimes les plus honteux comme des penchants innocents , qui ne croient rien devoir qu'à eux-mêmes , qui sont persuadés que vous regardez d'un œil égal les vices et les vertus, et qui ne connaissent point d'autre règle de leurs mœurs que les passions mêmes qui en font tout le dérèglement et tout le désordre? Plus ils sentent que leur vie les rendrait l'opprobre des autres hommes, si elle était connue, plus ils affectent au dehors de modération et de philosophie. Us se piquent des vertus extérieures qui honorent la société. Us veulent passer pour amis fidèles, rigides observateurs de leurs promesses; ils font une vaine ostentation de droiture et de sincérité; mais il n'en est pas un seul, ô mon Dieu! qui ne soit en secret dévoué à tous les vices; pas un qui ne soit parjure et trompeur, quand il peut l'être sûrement, et sans que sa gloire en souffre ; pas un qui soit capable de faire un bien, si son intérêt ou sa réputation ne l'exigent ; pas un enfin qui se refuse un crime utile ou agréable, qui ne pourra jamais être connu que de lui seul. Qu'ils nous reprochent après cela, d'un air insultant, notre crédulité et notre déférence puérile aux préjugés vulgaires : heureuse crédulité, grand Dieu, qui nous apprend à vous craindre, à vous servir, à vous aimer, à obéir à vos lois saintes et justes, à régler nos mœurs par elles , à être charitables envers nos frères ; patients dans les injures , soumis dans les afflictions, modestes dans la prospérité , fidèles à nos maîtres , doux et affables à nos inférieurs , équitables envers tous les hommes ! Conservez-moi , grand Dieu , cette sainte crédulité qui me soumet à vos lois adorables , et inspirez-moi toujours toute l'horreur que mérite une impiété qui rend l'homme le vil esclave de toutes les passions, et le jouet éternel des variations bizarres et honteuses de son propre cœur.

t. 3 et 4. Dominus de cœlo prospexit super ftlios hominumy ut videat si est intelligens aut requirens Deum. Omties dcclinaverunt, simul inutiles facti sunt : non est qui facial bonum, non est usque ad unum.

t. 3 et 4. Le Seigneur, du haut du ciel, a regardé ces criminels enfants des hommes , pour voir si quelqu'un d'eux n'ouvrait pas enfin les yeux, et ne se mettait pas en devoir de retourner à lui. Mais non, ils s'éloignent toujours de plus en plus du sentier de la justice; ils ne sont plus bons à rien :

iOO

PARAPHRASE MORALE

il n'en est pas un seul dont on puisse attendre autre chose que des fruits d'iniquité.

Oui, grand Dieu, vous regardez pourtant encore du haut du ciel ces ennnemis de votre vérité et de votre gloire ; vous voulez bien jeter encore sur eux quelques regards de miséricorde. Vous troublez souvent leur fausse sécurité par des impulsions secrètes de votre grâce. Vous attendez qu'ils ouvrent enfin les yeux à l'abîme qu'ils se creusent eux-mêmes ; qu'ils sentent enfin l'extravagance d'une raison qui met toute sa gloire dans une affreuse singularité, et à se former des systèmes monstrueux et bizarres , plus incompréhensibles que les mystères mêmes de la foi. Vous attendez que l'excès même de leur frénésie les ramène à l'intelligence de la vérité, qui crie encore du fond de leur cœur, cette vérité que tous les efforts de leur impiété n'ont pu étouffer. Vous attendez que détrompés par les horreurs secrètes que l'incrédulité laisse dans leur âme, et que toute leur prétendue fermeté ne peut calmer; vous attendez, 6 Dieu dont les miséricordes sont plus merveilleuses que toutes vos autres œuvres! qu'ils cherchent enfin le bonheur et le véritable repos, non en doutant si vous daignez être témoin de leurs crimes ; mais en vous appelant dans leur cœur, après en avoir banni les vices qui vous en éloignent, et qui, en vous éloignant d'eux, les laissent à euxmêmes livrés à la tyrannie et à toute la fureur de leurs passions. Mais vous l'attendez en vain : l'impiété mène dans des routes si égarées, que le retour en est très-rare. On revient des faiblesses de l'âge, l'on ne revient guère de la dépravation impie de la raison. Les années mûrissent les passions, mais l'orgueil de l'incrédulité renaît et se fortifie avec les années. Plus les années deviennent sérieuses, plus elles donnent du crédit et une sorte de bon air à la philosophie de l'impiété; et la vieillesse est le temps où l'impie s'en fait plus d'honneur, et où elle lui attire aussi plus d'éloges de la part de ses imitateurs. Vous les cherchez en vain, grand Dieu, ces hommes insensés : ils prennent les remords et les terreurs secrètes que votre grâce excite encore dans leur âme, pour des restes de préjugés vulgaires que l'éducation a laissés en eux, et que les réflexions ne peuvent plus effacer. Ils deviennent comme inutiles à tous vos desseins de miséricorde; inutiles à leurs frères, puisqu'ils ont secoué le lien de la religion qui les unissait à eux; inutiles à la société, qu'ils regardent comme un amas de créatures que le hasard a assemblées , et où chacun n'a point d'autre loi que soi-même; inutiles à la patrie, puisqu'ils envisagent l'autorité publique comme une usurpation sur la liberté des hommes; inutiles à

leurs proches, puisqu'ils croient me les titres de père, d'enfant, de frère, d'époux, sont des titres qui n'engagent à rien, à moins que l'inclination aveugle n'en ratifie les devoirs : enfin inutiles à euxmêmes, puisque la raison que vous leur avez donnée, ô mon Dieu! pour vous connaître, est la lumière même dont ils abusent pour vous disputer toutes vos perfections adorables : hommes inutiles et inhabiles à tout bien, hommes contagieux, l'opprobre de la religion et de la société, qui ne devraient trouver aucun asile sur la terre, et qui trouvent cependant, ô mon Dieu! au milieu d'une nation qui fait gloire de confesser votre saint nom et les vérités de votre doctrine, des apologistes et des admirateurs.

*. 5. Sepulchrum païens est guttur eorum, linguis suis dolosè agebanl; venenum aspidum sub labiis eorum.

t. 5. Leurbouche , comme l'ouverture d'un sépulcre , fait bien • tôt apercevoir la corruption de leur cœur; leur langue est dévouée au mensonge : ils cachent sous leur parole le poison le plus subtil.

Leur bouche, semblable à un sépulcre plein d'infection et de pourriture, ne s'ouvre que pour exhaler toute la corruption de leur cœur. Les blasphèmes les plus affreux sont devenus leur langage ordinaire. Ils ne se souviennent de vous, grand Dieu, que pour vous dégrader de tout ce qui vous rend le souverain Modérateur de l'univers, et l'Arbitre des destinées des hommes. Vous seriez banni de leurs entretiens , comme vous l'êtes de leur cœur, si leurs blasphèmes ne mettaient sur leur langue impie votre nom adorable. Ils infectent tout ce qui les approche des maximes du libertinage. Ils protestent d'abord que c'est sans intérêt qu'ils ont secoué le joug de la religion , et que la vérité seule les a forcés de se défaire des erreurs communes; mais leurs mœurs, ô mon Dieu! découvrent l'artifice et la fausseté de leurs discours. Qu'on les approche de près, qu'on entre dans leur confiance, qu'on paraisse adhérer comme eux à la doctrine de l'impiété : alors ils se démasquent, ils se montrent au naturel ; on découvre en eux un fonds de mœurs abominable, une vie dont les dérèglements même du commun des hommes rougiraient; une singularité de débauche encore plus affreuse que celle de leur doctrine, un abandonnement qui ne connaît plus ni règle, ni pudeur, ni bienséance, une façon de penser sur le détail de la conduite, qui fait qu'en ne respectant plus ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes, on ne se respecte plus soi-même. Voilà où les mène cette prétendue vérité qui les a détrompés des préjugés vulgaires ! Et cependant , ô mon Dieu ! cette impiété dont toute l'attention devrait être de se dérober aux

DU PSAUME XIII

regards publics, se montre avec ostentation. Elle a enfin accoutumé les yeux et les oreilles des chrétiens à voir et à entendre sans indignation ses horreurs et ses blasphèmes. Ce n'est pas assez, ô mon Dieu! elle se fait des sectateurs, elle ose répandre le venin de sa doctrine; elle trouve tous les jours des cœurs qui viennent s'offrir eux-mêmes à la morsure contagieuse de l'aspic. lis s'en font une supériorité de raison , et une distinction où ils ne croient pas la plupart des hommes capables d'atteindre; et la vanité toute seule fait et multiplie des incrédules que la honte devrait cacher dans les ténèbres les plus profondes et les plus impénétrables.

*.6. Quorum os malcdiclione et amariludïne plénum est, veloces pedes eorum ad cffuadeudum san'juinem.

*. G. Leurs discours r?e sont que malédictions, que railleries amères; on les voit courir* avec ardeur au meurtre de l'innocent.

Ce n'est pas assez, ô mon Dieu ! pour ces hommes impies, de vivre sans mœurs et sans règle. Ils publient que vos serviteurs n'ont par-dessus eux que plus d'adresse et de ménagement pour dérober leurs désordres secrets aux yeux du public. Ils traitent toute piété d'artifice et d'hypocrisie. Leurs railleries les plus amères, leurs médisances les plus atroces, ne tombent que sur les gens de bien. Si vous permettez que quelqu'un tombe et se démente, ils se hâtent d'insulter à sa chute; ils le percent de mille traits barbares. Les plaies et le sang de cet infortuné sont pour eux un spectacle de joie et un déplorable triomphe. Il faut bien pour se calmer sur l'infamie de leurs mœurs qu'ils tachent de se persuader que tous les hommes, et ceux mêmes qui paraissent les plus saints, leur ressemblent. Quelle idée, grand Dieu ! faut-il qu'ils se fassent du genre humain , pour n'être pas effrayés de ce qu'ils sont eux-mêmes? Il faut que tout ce que votre grâce a formé dans tous les siècles de martyrs généreux , de vierges pures , d'anachorètes pénitents, de pasteurs respectables et qui ont donné leur vie pour leur troupeau , de docteurs célèbres des Églises, de justes qui ont été l'édification et l'ornement de leur siècle, d'hommes miraculeux, et encore plus merveilleux par leur vie que par leurs prodiges; il faut que tous ces hommes, que les infidèles même avaient été forcés de respecter, et qui ont mené sur la terre une vie si digne des anges du ciel , aient été des scélérats et des monstres, pour que l'impie puisse se justifier à lui-même ses abominations et ses crimes : c'est cependant ce qu'il ose penser. Quelle fureur, grand Dieu! et que faudrait-il pour guérir l'incrédule de son impiété, que l'abîme d'extravagances et de con-

tradictions où il est obligé de se jeter pour se cacher l'horreur de sa doctrine?

*. 7. Conlritio et infelicitas in viis eorum, et viam pacis non cognoverunt; non est timor Dei ante oculos eorum.

t. 7 . Ils portent partout l'affliction et le trouble ; ils n'ont point connu la voie de la paix : et cela, parce qu'ils ne craignent pas les jugements de Dieu.

Malheur, 6 mon Dieu ! aux maisons et aux familles qui donnent accès chez elles à ces ennemis de tout bien! les troubles et les calamités, les dissensions domestiques y entrent bientôt. Elles deviennent bientôt des écoles où les maximes du libertinage sont enseignées. L'épouse fidèle regarde bientôt la fidélité d'un lien sacré, comme un vain scrupule que la tyrannie des hommes sur son sexe a établi sur la terre. Dès que la crainte de Dieu n'est plus qu'une terreur panique, comme l'impie le prêche, tous les devoirs s'évanouissent, il n'y a plus dans ces maisons infortunées ni ordre, ni subordination , ni confiance. L'enfant se croit autorisé à secouer le joug paternel. Le père croit que laisser agir les penchants de la nature, c'est toute Téducation, qu'il doit donner à ses enfants. L'épouse se persuade que son goût doit décider de ses devoirs. Quelle paix et quelle union, ô mon Dieu! peut-il y avoir dans un lieu où le libertinage seul et le mépris de tout joug lient ceux qui l'habitent? Quel chaos, quel théâtre d'horreur et de confusion deviendrait la société générale des hommes, si les maximes du libertinage prévalaient parmi eux, et étaient érigées en lois publiques! Quelle affreuse république, s'il pouvait jamais s'en former une dans l'univers, toute composée d'impies, et où les hommes ne pussent mériter que par l'impiété le titre de citoyens!

*. 8. Nonne cognoscent omnes qui operantur iniquitatem , qui dévorant plebemmeam sicul escumpanisP

+. 8. Ne verrai-je jamais , dit le Seigneur, rentrer en eux-mêmes ces endurcis à qui le crime ne coûte plus rien, et qui oppriment mon peuple comme ils mangeraient un morceau de pain?

Une doctrine si monstrueuse , ô mon Dieu ! peutelle séduire des hommes en qui toute raison n'est pas encore éteinte? l'âge , les exemples , les occasions , la faiblesse multiplient tous les jours les prévaricateurs au milieu de votre peuple; ce sont là les sources funestes de la corruption des hommes. Mais qu'il s'en trouve , grand Dieu , qui opèrent l'iniquité par système et par principe, en qui le crime devient un dogme, et qui, regardant comme une folie et une crédulité la doctrine sainte qui nous prêche l'innocence et la vertu , ne trouvent de bon sehs et de supériorité de raison, que dans celle qui leur fait une leçon continuelle et comme un devoir même de tous

PARAPHRASE MORALE

les vices : ô Dieu ! dans quel nuage épais et ténébreux permettez-vous qu'un cœur endurci s'enveloppe et se plonge! C'est un châtiment terrible, mais juste , que l'homme qui refuse de vous connaître, ne se connaisse plus lui-même. Encore si son aveuglement se bornait à lui cacher l'infamie et les horreurs de son âme , nous adorerions en secret vos jugements sur les coeurs impénitents. Mais cet aveuglement lui change en vices les vertus mêmes des autres hommes. Il déchire vos serviteurs, et leur prête tous les crimes dont il se sent coupable lui-même. Il ne peut se persuader qu'il y ait un seul juste sur la terre, et il tâche de le persuader en secret à ceux qui l'écoutent. Ses dents cruelles s'acharnent sur l'innocence, et voudraient en exterminer même le nom du milieu des hommes. C'est là leur pain de tous les jours et l'aliment le plus ordinaire et le plus agréable dont se nourrit la noirceur de son impiété et de sa malice.

* 9. Dominvm non invocaverunt , illic trepidaverunt timoré ubi non erut timor.

*. 9. Ces aveugles n'invoquent pas le nom du Seigneur, mais ils sentiront un jour les effets de sa puissance , lorsque , pressés de leurs ennemis, ils trembleront dans les lieux mêmes qui devraient leur inspirer plus de sécurité.

Quelle ressource, grand Dieu ! peut-il rester à ces impies dans leurs afflictions ? Vous êtes le consolateur des âmes affligées; et elles trouvent dans la soumission aux ordres adorables de votre providence, dans les biens que votre sagesse sait tirer en leur faveur de leurs maux mêmes, dans les secours de votre grâce, et enfin dans la foi qui leur fait regarder ces souffrances comme la juste expiation de leurs crimes ; elles y trouvent un grand adoucissement à leurs peines. Mais l'impie, qui ne vous connaît point, qui ne vous invoque point; qui croit, ou que vous n'êtes point, ou que vous ne vous mêlez point de ce qui le regarde, à qui peut-il avoir recours dans les maux et les contre-temps qui l'affligent, quel être dans l'univers peut-il invoquer? Il se regarde comme le seul arbitre de sa destinée. Il croit ne tenir qu'à lui seul sur la terre , et ne connaît point de liens qui l'attachent à une Puissance invisible qui soit au-dessus de lui. Il faut qu'il combatte seul dans ses souffrances contre toutes les créatures qui se soulèvent contre lui. Dans quelle solitude affreuse se trouve alors l'impie, sans Dieu; sans le témoignage de sa conscience , qui achève de l'accabler par les horreurs qu'elle lui offre; sans espérance que ses peines lui seront utiles, puisqu'il ne connaît de bonheur que dans le temps présent; sans secours du côté des hommes, qui peuvent être touchés de ses maux, mais qui ne sauraient y remédier; seul dans l'univers avec lui-même, comme un infortuné qui se voit seul

accablé de maux au milieu d'un chaos vide et ténébreux! où lèvera-t-il les yeux? à qui tendra-t-il les mains? Il ne lui reste qu'à s'envelopper dans son désespoir, et se dévouer au hasard , divinité monstrueuse , en qui il a aimé mieux , grand Dieu , mettre sa confiance , que dans votre bonté et votre sagesse , et se précipiter sans savoir où il va , ni d'où il vient , dans les ténèbres hideuses de l'incrédulité qui l'environnent. Aussi , grand Dieu, les impies, qui font tant d'ostentation de leur fermeté , sont les plus lâches et les plus timides des hommes, dès qu'ils entrevoient seulement les approches de la mort. Le danger le moins sérieux les trouble et les alarme. Comme leur vie est l'unique bien qu'ils connaissent et qu'ils attendent, tout ce qui la menace même de plus loin , leur rapproche un spectre affreux qui les glace. Hommes faibles et insensés, ils craignent pour leurs corps, destinés à la pourriture, et qu'ils ne sauraient toujours conserver; et ils ne craignent pas pour leur âme, à laquelle il ne tient qu'à eux d'assurer la gloire et l'immortalité qui lui est préparée ! ils craignent les maux de la vie présente, qui ne sont que d'un moment, et qui peuvent nous mériter des biens éternels; et ils ne craignent pas des malheurs qui les attendent, et qui ne doivent jamais finir !

*. 10. Quoniam Dominas in génération e. justa est : consilin m inopis confudislis , quoniam Dominus spcs ejusest.

t. 10. Car le Seigneur n'abandonne pas les justes : insensés ! lorsque vous avez vu le juste, vous vous êtes moqués de ce qu'il espérait au Seigneur.

Mais que la destinée des âmes qui vous servent et qui vous aiment, ô mon Dieu ! est différente ici-bas de celle des impies! La race des justes a la consolation de vous avoir toujours au milieu d'eux; c'est dans leur cœur que vous versez abondamment les secours les plus puissants de votre grâce. Les jugements de votre justice peuvent les alarmer à la mort : mais vous y êtes présent pour calmer l'orage , et rétablir la tranquillité et la confiance. Ils peuvent être accablés de maux, d'opprobres, de persécutions, de souffrances en cette vie; car la voie de la croix par où vous avez fait passer votre Fils même, est la voie la plus ordinaire par où vous conduisez ses frères pour les faire arriver à la gloire : mais quelle ressource et quelle consolation ne trouventils pas dans cette espérance? Ils savent que le temps de la captivité va finir en un instant ; qu'ils sortiront triomphants de Babylone , pour jouir d'une éternelle paix dans la nouvelle Jérusalem ; que , là , il n'y aura plus pour eux ni larmes, ni deuil, ni douleur; et que les tribulations de la vie présente sont bien rapides et bien légères , comparées au poids éternel

DU PSAUME XIII

de gloire qui les attend, et qu'elles-mêmes leur ont préparé. S'il y a quelque ressource solide sur la terre dans les malheurs qui nous arrivent, on ne peut la trouver que dans la religion : sans elle l'homme porte seul tout le poids de son infortune : il porte de plus le poids de son impiété ; et rien ne peut le soulager que le fardeau même qui l'accable. Cependant, ô mon Dieu! l'impie insulte aux souffrances de vos serviteurs, quand il voit des justes opprimés, accablés d'adversités ici-bas. Il leur demande avec dérision : Où est donc le Dieu qu'ils servent, et quel secours il donne à ses adorateurs? Il traite d'illusion l'espérance qu'ils ont en vous , ô mon Dieu ! et les regarde comme insensés de renoncer à tous les plaisirs pour un Dieu, ou qui ne peut les secourir, ou qui est insensible à leurs peines. Mais l'espérance qui est cachée dans le cœur de ces âmes fidèles , et qui est pour elles une source féconde de consolations , confond l'impiété de ces reproches. L'aveuglement de l'impie qui les fait , est plus douloureux pour elles , que tous les maux dont vous les affligez , ô mon Dieu ! elles souffrent avec soumission et avec joie la perte de leurs biens et de leur fortune; mais une sainte indignation les saisit et les transporte à la vue seule des outrages qu'on fait à votre gloire. L'impie , qui avait prétendu les couvrir de confusion comme des hommes simples et crédules, se trouve confondu par la magnanimité de leur foi, par la fermeté de l'espérance qui les soutient, et par le courage héroïque qui leur fait mépriser les adversités que l'impie ne voit même de loin qu'en tremblant, et qui les met au-dessus des passions et de toutes les honteuses faiblesses dont il est lui-même le vil esclave.

*. II. Quis dabit ex Sion salutare Israël ? cùm converterit Dominus captivitatem plebis suce , exsultabit Jacob et lœtabitur Israël.

t. 1 1. Vous avez dit en insultant : Qui viendra de Sion porter du secours à Israël ? Mais laissez venir le terme que Dieu a prescrit à votre injuste domination : c'est alors que Jacob sera dans l'allégresse, qu'Israël verra succéder la joie à ses larmes.

Que les ennemis de votre nom et de votre doctrine sainte, grand Dieu, cessent donc de nous demander d'un ton impie et ironique : Quand est-ce donc que vous descendrez de la céleste Sion, pour venir récompenser ceux qui renoncent à tout ce qui flatte les passions pour vous plaire? et quand est-ce que vous leur apporterez la gloire et le salut qu'ils attendent? Ces hommes livrés au crime ne trouvent de véritable sagesse qu'à jouir du présent , et regardent comme une folie de se priver de ce qui est certain, et dont il ne tient qu'à nous de jouir, dans l'espérance d'un avenir, ou qui n'est pas , ou dont personne ne peut nous répondre. Insensés! comme si

vos promesses , grand Dieu , n'étaient pas plus sûres et plus infaillibles que tout ce que nous voyons de nos yeux ; comme si sous un Dieu juste la même destinée pouvait être réservée au delà du tombeau aux justes et aux impies; comme si la rapidité des biens et des maux présents était capable de punir le crime ou de récompenser la vertu; comme si l'homme qui porte en lui une âme immortelle, créée à votre image , n'était fait que pour ramper, comme la bête , un petit nombre de jours sur la terre dans la boue , se vautrer comme elle dans les plaisirs des sens, et disparaître pour toujours sans qu'il reste aucune trace dans les livres de l'éternité, ni de lui-même, ni de ce qu'il a été pendant sa vie! Ne sentons-nous pas, ô mon Dieu ! que nous sommes faits pour quelque chose de plus grand que tous ce que nous voyons icibas? les plaisirs, la gloire, les honneurs accumulés sur nos têtes, peuvent-ils jamais rendre l'homme heureux ? ne porte-t-il pas toujours un vide inséparable de son cœur, au milieu de tout ce qu'il croyait le devoir remplir! son âme tout entière n'est-elle pas comme empreinte du désir et de la pensée de l'immortalité? ne faut-il pas qu'il s'arrache, pour ainsi dire, à lui-même pour se persuader que tout ce qui est en lui mourra avec lui? peut-il jamais, à force d'entasser crimes sur crimes, anéantir le sentiment intérieur de sa conscience, qui le force malgré lui à ne pas donner les mêmes noms aux vices et aux vertus, et à distinguer ce qu'il s'efforce de confondre ? est-il parvenu à se persuader que les vertus et les vices sont des chimères auxquelles la crédulité a donné des noms différents pour les réaliser; que l'inceste et le parricide n'ont rien qui les distingue de la piété filiale et de la pudeur, et qu'on doit les regarder comme des êtres aussi fabuleux et aussi peu réels que les dieux infâmes du paganisme, qui en donnèrent l'exemple aux hommes?

Que les impies, grand Dieu, nourrissent, s'ils peuvent, leur sécurité de ces idées noires et abominables; qu'ils marchent, s'il est possible, d'un pas ferme sur des abîmes si affreux, et dont la raison même est épouvantée; qu'ils insultent aux macérations , aux violences et aux larmes de vos serviteurs; qu'ils regardent comme une peine inutile tout ce qu'ils souffrent pour vous plaire : leurs dérisions seront bientôt changées en désespoir. Nous n'avons qu'un moment à attendre; vous allez venir délivrer pour toujours les âmes fidèles de la servitude de leur corps, et des peines inséparables de leur exil. Ce peuple choisi, cet Israël séparé de tous les endroits de la terre, chantera éternellement les louanges de votre grâce. La joie, la paix , un bonheur qui ne finira plus, sera son partage; et les impies, prccipi-

PARAPHRASE MORALE

tés dans ua goufîïe de feu , iront enfin expier par des tourments et des remords éternels, par des larmes de fureur et de désespoir, leur impiété et leurs blasphèmes.

Page 1