‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 145 sur 235 · rj · texte numérisé non relu

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tends avec une foi constante, persuadée que votre absence ne sera pas longue ; et qu'après m'a voir laissée quelque temps entre les mains de ma langueur, de mes ténèbres et de mon ennui , vous vous rendrez à moi avec toutes les lumières et les consolations de votre grâce.

*. 6. Reminiscerc mherationum ti/ariim, Domine, et misericordiarum Imirum qiUE à steculo stmt.

♦ .'6. Souvenez-vous de vos miséricordes, Seigneur; souvenez-vous des miséricordes que vous avez fait paraître de tout temps.

Je vous rappellerai toujours , ô mon Dieu ! le souvenir de vos miséricordes sur mon âme ! elles sont pour moi le sujet continuel de ma reconnaissance, et elles doivent être pour vous , grand Dieu , un nouveau motif de me les continuer : vous vous engagez par vos bienfaits envers ceux que vous en comblez : il semble qu'en les enriebissant de nouveaux dons, vous contractez avec eux de nouvelles dettes. Telle a été dans tous les temps votre conduite avec vos serviteurs; toutes vos voies sur eux ont été depuis le commencement des voies de miséricorde. Quand les voies ordinaires de votre providence ne suffisaient pas pour les délivrer des périls qui les menaçaient, et qu'il fallait que votre toute-puissance s'en mêlât, vous prodiguiez, pour ainsi dire, les prodiges en leur faveur : vous changiez l'usage des éléments; vous renversiez l'ordre de la nature; vous montriez à l'uni vers le spectacle du soleil arrêté dans sa course: votre bonté semblait disposer toute seule de votre puissance ; et vous ne paraissiez agir sur la terre , ou dans le firmament , et mouvoir tous ces vastes corps, que pour eux. Vous ne vous démentez point , grand Dieu, dans vos voies : vous êtes encore, à notre égard , ce que vous étiez autrefois envers nos pères ; et vos anciennes miséricordes sont pour nous un titre sacré qui nous en promet de nouvelles.

». 7. Deiic.ta jttvetUutis meœ , et ignarantias mens, ne mem incris.

». 7. Ne vous souvenez point des fautes de ma jeunesse , ni de mes ignorances.

Je sais , grand Dieu , que vos miséricordes anciennestombaientsouventsurdescœursingrats; et qu'après avoir éprouvé toutes les marques les plus éclatantes de votre protection , vous les voyiez avec indignation oublier le Dieu qui les avait délivrés de l'Egypte, et élever des autels sacrilèges aux idoles des nations. Mais au premier signe de repentir, le glaive dont vous aviez commencé à les frapper, vous tombait des mains : le courroux et les châtiments sont étrangers à votre majesté bienfaisante ; la bonté est comme le fonds de votre nature : c'est nous qui

fournissons les traits à votre vengeance, mais vous ne prenez qu'en vous-même les bienfaits que vous répandez sur nous. Ainsi , grand Dieu , ce n'est pas d'aujourd'hui que vos grâces sont tombées sur ceux sur qui vous ne deviez faire pleuvoir que vos foudres et votre indignation : j'en serai toujours un exemple consolant pour les âmes qui ont eu le malheur de vous oublier. Où étais-je, grand Dieu, quand vous commençâtes à me tendre la main pour me relever? dans quel abîme de dissolution et de folie étais-je [•longée! Mais, ô mon Dieu! effacez pour toujours ces images affreuses de votre souvenir : c'est assez que je m'en occupe sans cesse moi-même ; et si mes larmes ne peuvent pas en laver les souillures, et qu'elles revivent encore à vos yeux , je ne viens pas, Seigneur, justifler devant vous des crimes que je ne saurais jamais trop pleurer : mais souvenez -vous, ô Père miséricordieux! que l'emportement de l'âge et des passions y avait plus dé part que l'irréligion et le mépris de votre loi. Mon cœur s'était soustrait, il est vrai, à vos commandements; mais il n'avait pas secoué le joug de votre autorité sainte : il respectait encore le Dieu qu'il outrageait; il craignait encore le Juge dont il irritait la vengeance : les plaisirs l'entraînaient; mais la foi qui le suivait partout ne lui permettait pas de franchir la barrière de la religion , et l'arrêtait toujours sur le bord du précipice. Je me persuadais qu'il y avait une saison de la vie qu'on pouvait destiner aux plaisirs : les exemples et les préjugés communs semblaient autoriser mon erreur, comme si tous les temps ne vous appartenaient pas, ô mon Dieu! et que vous ne fussiez pas le Dieu de toutes les saisons et de tous les âges! Oubliez, grand Dieu, ces premières années de ma vie; oubliez des égarements qui prenaient leur source dans une ignorance encore plus criminelle : laissezm'en à moi seul le souvenir et le regret; et faites qu'en ayant sans cesse devant les yeux l'énormité de mes chutes je ne passe pas un moment sans me souvenir des merveilles de vos miséricordes, qui m'en ont retirée.

t. 8. Secundùm mitericordiam luam mémento mei tu, projeter bonitatem tuam, Domine.

t. 8. Souv«nez-vous de moi selon votre miséricorde; souvenez-vous-en , Seigneur, à cause de votre bonté.

Effacez, grand Dieu , cette partie de ma vie , que j'ai passée à vous offenser; effacez-la du livre de vos vengeances ; regardez-la comme si elle n'avait jamais été : ne commencez à compter mes jours que par celui où j'ai commencé à vous connaître ; je n'ai vécu en effet, ô mon Dieu! que lorsque j'ai commencé à vivre pour vous : ne rappelez de tout

DU PSAUME XXIV

Te cours de mes années que celles où vous avez commencé à faire éclater sur moi vos miséricordes. Ce souvenir, grand Dieu , engagera votre bonté à m'en accorder de nouvelles : vous ne verrez en moi qu'une créature qui est déjà en possession d'éprouver les marques les plus signalées de votre clémence ; et ce souvenir de tout ce que vous avez fait pour moi jusques ici , réveillera votre tendresse pour ce que j'en attends encore.

*. 9. Dulcis et reclus Dominus ; propter hoc legcm dabit delinquenlibus in vid.

». 9. Le Seigneur est plein de douceur et de droiture; c'est pour cela qu'il donnera à ceux qui pèchent , la loi qu'ils doivent suivre dans leur conduite.

Vous savez, grand Dieu , que l'homme pétri d'une masse corrompue, n'y trouve presque que des penchants infortunés qui l'éloignent de vous : la faiblesse, la misère, le péché, voilà son fonds; voilà le triste héritage qu'il a reçu en naissant. Est-il étonnant que venant au monde avec un poids de corruption qui l'incline sans cesse vers la terre, et trouvant d'ailleurs sur sa route tant de pièges et d'écueils, il y fasse quelques chutes ? Aussi , grand Dieu , votre bonté et votre justice n'ont rien oublié pour prévenir ces malheurs et pourvoir à sa sûreté : vous pouviez les livrer tous au crime et à l'infortune de leur naissance ; et proscrire pour toujours la malheureuse postérité d'un père qui vous avait désobéi, et qui l'avait toute souillée en vous désobéissant. Mais, ô Père plein de douceur! vous n'aviez pas placé sur la terre la multitude des hommes pour les laisser périr i vous aviez déjà gravé dans leur cœur une loi qui leur apprenait à fuir le mal et à s'attacher au bien; ils y trouvaient une lumière née avec eux , où étaient écrits en caractères éclatants, et les hommages qu'ils devaient à vous seul , et les devoirs d'équité et d'humanité qui les liaient aux autres hommes : cette loi secrète venant à s'effacer peu à peu de leur cœur, vous l'écrivîtes sur la pierre, afin qu'ils l'eussent du moins continuellement devant les yeux. Il est vrai , Seigneur, que ces secours étaient faibles pour des malades : ils leur montraient leurs maux ; ils n'en donnaient pas le remède : mais vous l'aviez promis, grand Dieu ; et la loi sainte du législateur qui devait leur apporter la vérité et la vie, la lumière et la grâce, agissait d'avance en eux, et vous formait des élus au milieu des abominations dont la terre était couverte. Tant de secours, 6 mon Dieu! que votre bonté a ménagés aux hommes depuis le commencement, et votre Fils lui-même et le Lihérateur tant désiré que vous leur avez enfin donné dans la plénitude des temps , ne montrent-ils pas assez que vous ne voulez pas la

perte, mais le salut des enfants d'Adam? pouviezvous leur donner des marques plus sensibles de votre amour? et de quoi peut se plaindre l'homme, quede son ingratitude et de sa dépravation, s'il vient à périr au milieu de tant de ressources qui auraient pu le sauver?

*. 10. Diriget mansuctos injudicio; docebit mites viassuas.

t. 10. Il conduira dans la justice ceux qui sont dociles; il enseignera ses voies à ceux qui sont doux.

Oui, grand Dieu, vous n'abandonnez que les cœurs rebelles qui s'obstinent à périr : vous ne vous refusez point à nos besoins; c'est nous seuls, ô mon Dieu! qui nous refusons aux secours et aux remèdes. Nous nous piquons d'avoir un cœur tendre pour les créatures ; et pour vous , ô mon Dieu ! nous nous faisons une espèce de gloire et de supériorité, de notre sécheresse et de notre insensibilité ; nous craignons toujours qu'il n'y ait une sorte de faiblesse à vous aimer trop ; et après que nous avons déshonoré notre raison par les excès les plus puérils des passions, nous croyons qu'il y a des mesures de décence à garder pour ne point excéder dans les devoirs que nous vous rendons. O mon Dieu ! quel est donc l'homme seul sage ici-bas? n'est-ce pas celui qui ne croit vivre sur la terre que pour sauver son âme en vous servant? et quel est l'insensé, sinon celui qui ne craint pas de la perdre en vous offensant ? Ce n'est que sous votre conduite, ô mon Dieu ! qu'on peut marcher dans les voies de la justice et de la sagesse : tout autre guide nous séduit et nous égare. Ce n'est pas du monde et de ses fausses maximes de prudence et de respect humain , qu'il faut apprendre à vous servir : il mêle toujours ses préjugés et ses ténèbres aux devoirs qu'il veut qu'on vous rende; il vous forme un culte tout mondain, et où ses abus et ses erreurs entrent presque autant que les préceptes et les vérités de votre loi sainte. On ne saurait être trop en garde contre l'autorité que sa doctrine corrompue acquiert tous les jours parmi les hommes : les justes eux-mêmes se laissent quelquefois entraîner au torrent; et à forée de voir ses maximes suivies, autorisées, vantées par la multitude, comme une loi de raison et de sagesse , ils auraient honte de ne pas s'y conformer : ils croiraient être bizarres et singuliers, s'ils s'obstinaient à vous être plus fidèles. Au milieu de toutes ces ténèbres , ô mon Dieu ! vous voyez combien il importe aux âmes qui vous cherchent avec docilité, que vous les guidiez sans cesse; que votre vérité les précède toujours, et qu'elle leur fasse discerner la sûreté et la droiture de vos voies, des voies obliques et dangereuses que tous les hommes presque regardent comme sûres.

PARAPHRASE MORALE

t. II. Vnivcrsa via Domini misencordia et verilas , requirentibus teslamenlum ejus , et testimonia cjus.

♦ .II. Toutes les voies du Seigneur ne sont que miséricorde et que vérité, pour ceux qui cherchent son alliance, et ses préceptes.

Au fond , dans les voies du monde , ô mon Dieu ! on ne trouve que dureté et mensonge. Ses adorateurs se déchirent, se diffament sans pitié, ne sont occupés qu'à se nuire et à s'élever les uns sur les ruines des autres; ils se donnent sans cesse le change : la duplicité y est honorée comme un talent d'un grand usage : la droiture et la fatuité y ont le même nom; et ils ne font cas de la vérité, que pour la faire servir plus sûrement de voile au mensonge et à la perfidie. Mais la miséricorde et la vérité, ô mon Dieu! sont au contraire les voies par lesquelles vous conduisez les enfants de votre alliance et de vos promesses : ils regardent la vérité comme le premier et le plus inviolable lien de la société publique, comme le devoir même le plus honorable à l'homme; ils la portent avec une noble simplicité sur le front : ils peuvent la méconnaître ; mais ils ne savent jamais la dissimuler, et encore moins la trahir : leur cœur ne désavoue jamais les paroles qui sortent de leur bouche : la duplicité leur paraît une bassesse qui avilit le chrétien et qui déshonore l'homme. La vérité fait donc toute la sûreté des liens qui les unissent au reste des hommes ; mais la charité et la miséricorde en font toute la douceur et la consolation. Sensibles aux misères et aux besoins de leurs frères , ils partagent avec humanité leurs afflictions, quand ils ne peuvent les soulager : l'ennemi qui les noircit , qui les persécute , peut leur arracher la vie; mais il ne leur arrachera jamais la charité, et le désir de lui rendre le bien pour le ma! : toujours prêts à cacher les fautes de leurs frères , ou à les excuser quand elles sont devenues publiques, ils adoucissent par mille endroits la honte dont la malignité tâche de les couvrir. Ainsi les partisans du monde si déchaînés contre les gens de bien, ne trouvent pourtant qu'eux seuls qui les excusent, qui les justifient, qui diminuent avec charité la honte d'une faute d'éclat; tandis que le monde qu'ils servent, les accable inhumainement de censures et d'opprobres.

*. J2. Propter nomen tmim, Domine , propitiaberis peccalo meo multùm est enim.

*. 12. Vous pardonnerez mon péché, Seigneur, parce qu'il est grand , et vous le ferez pour la gloire de votre nom.

Vous nous donnez vous-même l'exemple , ô mon Dieu ! de cette miséricorde dont vous nous ordonnez d'user envers nos frères : vous nous proposez, ô divin Père de famille, votre indulgence pour un ser-

viteur infidèle! comme le modèle de celle que nous devons exercer à l'égard de ceux qui nous outragent : et qu'y-a-il de plus glorieux à un Maître qui peut tout , et réduire même en poudre d'un seul regard les esclaves qui se révoltent contre lui, que d'oublier leur révolte, et les combler même de bienfaits? Voilà, grand Dieu, ma plus douce consolation, quand je rappelle la multitude et l'énormité de mes crimes : ce triste souvenir, il est vrai , couvre d'abord mon âme d'un nuage affreux ; c'est comme un coup terrible qui l'abat, et la laisse sans aucun rayon de lumière et d'espérance; et s'il lui reste encore quelque mouvement, ce ne sont plus que des agitations de crainte et de désespoir, qui lui montrent l'abîme ouvert sous ses pieds, et sont sur le point de l'y précipiter : mais la confiance succède à l'instant à ces pensées noires et sombres. Mes iniquités vous trouveront propice, ô mon Dieu! parce qu'il est bien plus glorieux au Tout-Puissant de pardonner que de punir; c'est pour vous, Seigneur, c'est pour la gloire de votre nom, que vous préférez à notre égard la miséricorde à la vengeance. Qu'y aurait-il de grand, de surprenant , et de digne de vous , quand on vous verrait exterminer des coupables ? ce serait une sévérité dans l'ordre naturel des événements, qui ne nous annoncerait qu'un juge irrité. Mais quand vous pardonnez, grand Dieu , et que vous pardonnez des outrages qui paraissaient indignes de toute indulgence, on sent que vous êtes l'Être suprême maître de ses grâces comme de ses châtiments, qui se détermine à pardonner ou à punir par des vues puisées dans l'immensité de sa gloire et de sa puissance , et infiniment supérieures à nos faibles lumières. Voilà, Seigneur, où éclate la gloire et la grandeur de votre nom : plus vous êtes puissant, plus vous êtes indulgent et miséricordieux; rien ne vous est plus aisé, et cependant rien ne paraît vous coûter plus que la

♦. 13. Quis est homo qui timet Dominum , legem slatuit et in via quant clegit ?

1. 13. Qui est l'homme qui craint le Seigneur, et à qui le Seigneur a établi une loi dans la voie qu'il a choisie ?

Qu'on est donc heureux , grand Dieu , quand on craint et qu'on sert un maître si bon et si puissant! non-seulement vous oubliez les infidélités passées de celui qui revient à vous; mais vous le soutenez, vous l'éclairez dans la nouvelle voie qu'il a choisie : vous aidez sa faiblesse dans ses premières démarches de changement, où les tentations sont si violentes, et les difficultés si fort à craindre pour le commençant qui n'est pas encore bien affermi : vous lui rendez votre loi aimable; vous lui en découvrez

BU PSAUME XXIV

chaque jour les beautés et la sagesse de ses préceptes; vous l'établissez solidement dans leur observance; et en fixant son cœur dans la justice, vous le délivrez de la vicissitude et de la tyrannie des passions qui le déchiraient tour à tour.

t. 14. Anima jus in bonis demorabilur, et semen ejus hœreditabit terram.

t. 14. Son âme demeurera paisiblement dans la jouissance des biens, el sa race aura la terre en héritage.

Oui, mon Dieu, au lieu que le pécheur avait mené une vie malheureuse et toujours agitée dans le crime; au lieu que son âme en essayant de tous les plaisirs injustes, n'y avait jamais rien trouvé qui pût la fixer, et que ses remords et ses inquiétudes la suivaient partout : revenue à vous , rentrée dans votre sein paternel , ô Père des miséricordes! elle y jouit d*une paix et d'un bonheur qui augmentent à chaque moment ses regrets sur les jours infortunés qu'elle a passés sans vous aimer et sans vous connaître ; elle ne sent plus d'autre inquiétude , que celle de ne pas vous aimer autant que vous êtes digne d'être aimé ; plus d'autre ambition , que de croître de jour en jour dans la possession des grâces et des biens inestimables dont vous l'avez enrichie; plus d'autre souci pour ses proches et pour ses enfants , que de leur obtenir par ses prières et par ses instructions la terre des vivants : c'est-à-dire , l'héritage le plus précieux qu'elle puisse leur souhaiter. Elle rougit de n'avoir jusque-là travaillé et fait des vœux, que pour leur élever une fortune périssable sur la terre , animée par des vues plus nobles et plus dignes de la foi , elle n'est plus occupée qu'à leur laisser la crainte de votre nom comme une succession qu'ils transmettront à leurs descendants , et un titre mille fois plus glorieux à leur nom que tous ces vains monuments que les temps ont respectés , qui flattent tant l'orgueil des familles, et qui le plus souvent sont autant les tristes restes de l'ambition que de la noblesse de leurs ancêtres.

*. 15. Firmamcntum est Dominus timentibus eum, et testumentum ipsius ut manifestetur illis.

*. 15. Le Seigneur est le ferme appui de ceux qui le craignent, et il doit leur faire connaître son testament.

En effet, ô mon Dieu! ce ne sont ni les riches possessions, ni les grandes dignités qui soutiennent les maisons : elles s'écroulent la plupart sous le poids même de leur prospérité : et la grandeur qui environne celles que nous voyons , ne s'est formée que des débris de ces races antiques dont l'éclat ne subsiste plus que dans nos histoires : aussi elles rendront bientôt à leur tour à des noms nouveaux, les dépouilles qu'elles avaient recueillies de la déca-

dence des noms illustres qui les avaient précédées; et jusques à la fin vous ferez sentir, ô mon Dieu ! dans la révolution perpétuelle des noms et des fortunes , l'instabilité et le néant des choses humaines. En vain, ô mon Dieu! les hommes travaillent à élever ici-bas un édifice de grandeur et de puissance; si vous n'y mettez vous-même la main, ce n'est plus qu'un édifice de boue, qui, loin de passer à nos descendants , souvent ne survit pas même au premier qui l'a élevé : et combien de fois , grand Dieu , avonsnous vu l'élévation d'une famille, et tout l'attirail pompeux de sa fortune, tomber et finir avec celui qui en avait été le premier artisan ! Ce sont les passions, qui font d'ordinaire les grandes fortunes; et ce sont les passions qui les renversent : votre crainte seule , grand Dieu , peut devenir une source de bénédictions durables dans une race fidèle; vous en êtes l'appui , et les contradictions l'affermissent : vous faites une alliance sainte avec elle et en rendant tous les efforts de ses ennemis, et tous les artifices de ses envieux , inutiles , vous voulez manifester à tous les hommes que l'innocence et la justice soutiennent les maisons ; et que dès que le crime et l'injustice y entrent, il y entre avec eux un ver secret qui en pique peu à peu les fondements, et qui leur prépare tôt ou tard de tristes ruines.

t. 16. Oculi mei semper ad Dominum, quoniam ipse eveU let de laqueo pedes meos.

*. 16. Je tiens mes yeux toujours élevés vers le Seigneur, parce que c'est lui qui retirera mes pieds du piège qu'on m'a dressé.

Rempli de cette confiance , ô mon Dieu ! je donne , il est vrai , aux soins de la terre et à l'arrangement de la famille dont vous m'avez chargé l'application et la vigilance que la sagesse chrétienne exige; mais ce n'est pas sur mes soins que je compte, ô mon Dieu! je les donne au devoir, plus qu'à l'espérance du succès. C'est de vous seul, grand Dieu, que je l'attends dans toutes les démarches que m'impose mon nom et mon état : aussi j'ai sans cesse les yeux levés vers vous; je ne daigne pas regarder sur la terre les pièges que les hommes peuvent m'y dresser. Vous veillez pour moi , grand Dieu : et si votre protection ne doit pas endormir ma vigilance, du moins elle la rassure, elle la console; elle ôte même à l'événement ce qu'il pourrait avoir de triste , par la persuasion où je suis que c'est vous seul qui l'avez ménagé , et que tout coopère au salut de ceux qui vous aiment.

t. 17. Respicc in me , et miserere mei, quia unicus et pauper sum ego.

*. 17. Jetez les yeux sur moi, et ayez compassion de l'état ou vous me voyez ; car je suis seul et pauvre.

Continuez donc, grand Dieu, à jeter sur moi les regards favorables de votre protection et de votre bienveillance : voyez toujours en moi l'ouvrage de vos miséricordes; c est-à-dire un pécbeurqui a eu le malheur de vous oublier la meilleure partie de sa vie, malgré vos lumières et vos inspirations secrètes qui le rappelaient sans cesse à vous; un pécheur qui a abusé si longtemps de tout , de vos dons , de ses talents , de ses dignités , dont il n'aurait dû faire usage que pour votre gloire; un pécheur qui , revenu de ses égarements , ne devrait pius vivre que pour souffrir, et expier l'énormité de ses crimes , et qui cependant ne vous offre que des regrets faibles et languissants , et une molle indulgence pour un corps de péché qu'il a fait servir si longtemps à l'injustice. Quel objet offrirais-je à vos yeux, grand Dieu , si vous ne me regardiez avec des yeux de compassion et de miséricorde? je devrais plutôt vous supplier de détourner de moi vos regards ; mais vous ne comptez point , grand Dieu , avec votre créature : ayez donc pitié de l'imperfection de ma pénitence, comme vous l'avez eu de l'horreur de mes désordres en m'en retirant; et faites de moi un exemple unique et singulier de vos miséricordes, comme je l'avais été de votre abandon. Ma vie a été si criminelle, qu'elle ne ressemble à aucune autre ; mais c'est cette affreuse singularité elle-même, grand Dieu, qui a ému sur mes malheurs vos entrailles paternelles : plus vous m'avez trouvé pauvre, misérable, et dans undénûment universel, où mes passions honteuses m'avaient laissé, plus vos secours ont abondé; et tout ce qui devait armer contre moi votre indignation, n'a servi qu'à exciter votre pitié et réveiller votre tendresse.

*. 18. Tribulationes cordis mei multiplhatœ sunt; de necessitalibus mcis crue me.

*. 18. Les afflictions se sont multipliées au fond de mon coeur; délivrez-moi des nécessités malheureuses ou je suis réduit.

Ce souvenir, grand Dieu, tout consolant qu'il est , excite cependant mille nouveaux troubles dans mon cœur ; je ne puis rappeler l'excès de vos miséricordes, sans rappeler en même temps l'excès honteux de mes désordres. Encore , grand Dieu, si mon amour et ma reconnaissance pour vous répondaient à la grandeur et à la singularité de vos bienfaits; si ma pénitence et ma sévérité sur mon corps allaient aussi loin que l'a été ma criminelle indulgence pour lui; si la vivacité de mon repentir égalait celle de mes anciennes passions, je pourrais vous offrir ces faibles compensations , et espérer que ie sacrifice de votre Fils suppléerait à l'imperfection de cette offrande. Mais ce qui redouble mes frayeurs , ô mon Dieu , c'est qu'après avoir sacrifié à mes passions

ce que j'avais de plus cher, le plus léger sacrifice que vous exigez de moi , m'attriste et me rebute; et que ne pouvant me dissimuler à moi-même tout ce que vous avez fait pour moi , je ne fais presque rien pour vous. Délivrez-moi, grand Dieu, de tant de nécessités humiliantes que j'aime encore, et que mon amour-propre multiplie tous les jours à l'infini : affaiblissez ces liens sensuels qui m'attachent encore par tant d'endroits à ce corps de péché, et qui font que mon âme , trop liée avec les sens et avec tout ce qui les flatte , ne peut pas prendre un essor généreux, et courir dans la carrière sainte avec le zèle qui seul fait qu'on ne court pas en vain.

t. 19. fide humilitatem meam et laborem rneum; et dimitte universel dclicta mea.

*. 19. Regardez l'état si humilié et si pénible où je me trouve, et remettez-moi tous mes péchés.

Regardez, grand Dieu, l'humiliation profonde où me laisse devant vous la vue de tant de faiblesses que je conserve depuis que votre miséricorde m'a retiré de mes égarements : regardez la peine et la douleur dont cet état d'imperfection et d'infidélité ne cesse d'affliger mon âme. Jetez les yeux, grand Dieu , sur cette pénible situation où je me trouve, désirant d'un côté vous être plus fidèle, faisant des efforts continuels pour le devenir; triste et inquiet de me retrouver toujours le même, et toujours renouvelant et mes efforts et mes infidélités. Achevez grand Dieu, de vous assurer la possession de mon cœur, que vous avez déjà arraché des mains de votre ennemi; ne souffrez pas qu'il conserve encore un reste de droit sur une créature que vous avez sauvée du naufrage et qui vous appartient par tant de titres. Si le souvenir de mes anciens égarements suspend encore vos miséricordes, et cette abondance de secours dont j'ai besoin pour marcher avec plus de ferveur dans la voie de vos commandements, effacez-les, grand Dieu, pour toujours du livre de votre justice. Je ne mérite pas ce pardon; la tiédeur de ma pénitence m'en rend indigne, il est vrai : mais consultez-vous nos mérites, grand Dieu quand vous pardonnez? et prenez-vous les motifs de vos miséricordes dans la dépravation de nos cœurs ou dans les trésors inépuisables de votre clémence? C'est ce qui me fait espérer, ô Dieu de bonté! que vous oublierez non-seulement les crimes de ma vie passée, mais encore les fautes dont je souille tous les jours les voies de la vertu où je suis entré. Je sens, ô mon Dieu, qu'au lieu d'expier mes iniquités anciennes, je grossis tous les jours le trésor de colère par de nouvelles infidélités, et que je n'ai pas moins besoin de votre indulgence pour la multitude

DU PSAUME XXIV

et la grandeur de mes fautes présentes . que pour l'insuffisance et la lâcheté de mon repentir.

*. 20. Respice inimicos meos, quoniam multiplicati sunl; et odio iniquo oderunt me.

+. 20. Jetez les yeux sur mes ennemis, sur leur multitude, et sur la haine injuste qu'ils me portent.

Mais, grand Dieu, ayez égard à ces penchants infortunés qu'une vie presque entière passée dans le crime a laissés dans mon cœur. Je n'en connaissais pas autrefois la violence, parce que je suivais avec plaisir leurs dangereuses impressions; mais depuis que j'ai voulu les réprimer , et soustraire mon cœur à leur tyrannie, ce sont comme des ennemis furieux, qui se multiplient tous les jours, qui sortent du fond de ma corruption où ils étaient cachés, et qui me font éprouver encore les effets les plus tristes de leur haine et de leur injuste pouvoir. Il est vrai , grand Dieu , qu'en vous faisant cet aveu , je cherche à émouvoir votre pitié par des motifs capables seulement de réveiller sur moi votre colère ; je vous rappelle , ô mon Dieu ! le long empire de mes passions criminelles, pour excuser les funestes impressions qui m'en restent encore : niais que pouvons-nous, grand Dieu, vous exposer que nos misères pour attirer vos miséricordes?

*. 21. Custodi animant meam, et erucmc; non crubescam quoniam speravi in te.

*. 21. Gardez mon Ame et me délivrez; ne permettez pas que je rougisse après avoir espéré en vous.

Oui , mon Dieu , c'est la profondeur même de mes maux, qui me donne le droit de vous réclamer, et l'espérance d'en obtenir le remède. Vous avez délivré mon âme de la mort et du péché ; défendezla, grand Dieu, contre sa propre faiblesse; conservez la conquête glorieuse de votre grâce; ne la laissez pas un seul moment entre les mains de sa fragilité : qu'elle ne sorte plus de celles de votre bonté et de votre puissance : si vous l'abandonnez un instant, l'ennemi est sans cesse autour d'elle pour en faire encore sa proie. Arrachez du fond de mon cœur, grand Dieu, tout ce que j'y conserve encore qui peut l'y rappeler : qu'un retour honteux à mes anciens désordres ne me fasse pas rougir devant les hommes, du parti que j'ai pris en leur présence, de renoncer aux plaisirs et aux espérances du monde , et de n'espérer plus qu'en vous ; que je ne déshonore point la piété par ces inconstances qui lui attirent les dérisions des impies , et qui sont un sujet de douleur et de confusion pour vos serviteurs. Épargnez, grand Dieu , à la gloire de votre nom, en continuant à me protéger, les blasphèmes que les faiblesses de quelques justes mettent tous

les jours dans la bouche des enfants d'incrédulité : la majesté de la religion , ô mon Dieu , est comme intéressée à ma fidélité et à ma persévérance : je l'ai autrefois assez déshonorée par mes débordements; faites, grand Dieu, que je n'achève pas de la couvrir d'opprobres, et de m'en couvrir moimême, par un désaveu public de mon repentir et de mes larmes.

t. 22. Innocentes et recti adhœserunl mihi, quia suslinui te.

t. 22. Les innocents et ceux dont le cœur est droit, sont demeurés attachés à moi , parce que je vous ai attendu avec impalience.

Un grand motif de consolation et de confiance pour moi, ô mon Dieu, c'est que malgré les faiblesses que je mêle tous les jours à la vertu , et qui me rendent indigne du nom et de la société des justes, ils s'attachent cependant à moi, ils me cherchent, ils ne dédaignent pas de m'associer à leurs assemblées, et mes intérêts leur sont aussi chers que leurs intérêts propres. Les amis que le monde et les passions m'avaient donnés, se sont retirés de moi : comme les plaisirs formaient le seul lien qui nous unissait, dès que j'ai paru y renoncer, ils sont devenus comme des étrangers à mon égard ; ils ne m'ont plus connu ; ou s'ils se sont encore souvenus de moi, ce n'a été que pour faire de ma nouvelle vie le sujet de leurs dérisions et de leurs censures. Oui, grand Dieu, ce sont les passions et les intérêts qui forment toutes les amitiés mondaines; et comme les intérêts et les passions changent sans cesse, les liens qu'elles unissent ne sont pas plus solides et plus durables qu'elles. Je n'ai trouvé d'amitié véritable, que parmi les gens de bien; les cœurs que la charité unit, sont les seuls dont l'union est à l'épreuve de tout, et plus forte même que la mort : ce sont ces amitiés saintes, que la jalousie ne refroidit jamais; que l'intérêt ne sait pas diviser ; que l'humeur et l'inconstance respectent; d'où la dissimulation est bannie, et où la sincérité rend aimable la vérité même qui nous reprend et nous contredit.

* 23. Libéra, Deus, Israël ex omnibus tribulutionibus suis. *. 23. Délivrez Israël , ô mon Dieu , de toutes ses afflictions.

Si nous n'avions à vivre sur la terre , ô mon Dieu , qu'avec ceux qui vous aiment et qui vous servent , quelle félicité! la terre serait l'image de la paix, de la joie, de l'union qui règne dans le ciel. Mais nous vivons au milieu d'un monde qui ne vous connaît point, ô mon Dieu, et qui méprise ceux qui vous servent; nous vivons au milieu du chaos des passions humaines, toujours exposés ou à la séduction,

PARAPHRASE MORALE

ou aux insultes, oui la persécution des méchants. Le démon qui est le dieu du monde, ne peut souffrir que vous y soyez encore servi publiquement; car il arme ses adorateurs contre ceux qui réservent pour vous seul, ô mon Dieu, leur culte et leurs hommages. C'est une nouvelle Babylone où ce petit nombre de vrais Israélites exilés et étrangers ici-bas qui y forment encore votre peuple, sont moqués, opprimés , foulés aux pieds ; le monde , qui n'est pas digne d'eux , fait des efforts continuels pour noircir et rendre suspects des exemples qui le condamnent; il traite les hommages qu'on vous rend , de superstitions ou de faiblesses, et la piété sincère de vos adorateurs, d'hypocrisie : il leur fait des crimes de leurs fautes les plus légères ; et tandis qu'il se pardonne, et qu'il se fait même honneur des excès les plus honteux, les faiblesses les plus inséparables de l'humanité dans les justes , ne trouvent en lui qu'un censeur impitoyable et barbare. Soutenez, grand Dieu, vos serviteurs au milieu de toutes ces tribulations, où leur innocence est sans cesse exposée : c'est pour éprouver leur foi, et pour donner un nouveau prix à leur vertu, que vous le permettez : abrégez du moins, grand Dieu, ce temps d'épreuves , si tristes pour des âmes qui craignent sans cesse que leur fidélité n'y succombe : hâtez-vous de les délivrer de ces périls innombrables, où un moment seul d'inattention peut leur faire perdre le fruit d'une vie entière d'innocence. Peut-on être tranquille et assuré, quand on peut encore vous perdre? Ils soupirent pour la sainte Jérusalem ; c'est dans l'enceinte seule de ses murs éternels, qu'ils jouiront d'une paix et d'une sécurité que rien ne sera capable de troubler.

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