‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 148 sur 235 · AVIS · texte numérisé non relu

AVIS

La paraphrase du Psaume XXX finit ici dans le manuscrit, soit que l'auteur ne l'ait pas poussée plus loin, soit que le reste ait été égaré.

PSAUME XXXI

Sentiments d'une âme pénitente qui admire l'indulgence avec laquelle Dieu en use à son égard, et qui exhorte les pécheurs à l'imiter dans sa pénitence.

*. X.Beali quorum remisses sunt iniquitales, et quorumtecta sunt peccata.'

t. 1. Heureux celui dont l'iniquité est pardonnée, et dont le péché est couvert !

Que mon sort est heureux ! que vos miséricordes , ô mon Dieu! sont incompréhensibles ! Qu'il est vrai

que vous ne voulez pas la mort du pécheur, mais qu'il revienne à vous pour y trouver la vie! Auraisje pu me plaindre justement, ô mon Dieu! quand vous m'auriez fait acheter la rémission de mes crimes par les supplices les plus longs et les plus affreux; ou même , quand vous auriez rejeté toute satisfaction de ma part? Vile créature, j'ai osé me révolter contre vous , mon Créateur et mon Roi , qui d'une seule parole pouviez m'écraser, ou m'abîmer dans un étang de feu et de soufre! Perfide, j'ai violé le serment solennel qui m'engageait à votre service , tandis que vous étiez si fidèle aux engagements que vous aviez daigné prendre avec moi pour m'attacher à vous, vous, ô mon Dieu! à qui toutes les créatures sont inutiles , qui n'avez pas besoin de nos biens : car que pourrions-nous vous donner, qui ne vous appartienne, que vous ne possédiez déjà, que nous n'ayons reçu de votre main bienfaisante, vous qui n'exigez que nous nous attachions à vous , que pour pouvoir répandre sur nous les trésors de vos miséricordes! J'avais été lavé de toutes mes souillures dans le sang de votre Fils; ce Fils qu'un excès d'amour vous a fait livrer à la mort , pour suppléer par son sacrifice à l'impuissance où étaient les hommes de jamais satisfaire votre justice : et comme un animal immonde , j'ai été me vautrer de nouveau dans mon ordure; j'ai foulé aux pieds ce sang précieux, l'unique fondement de mon espérance, et le gage de mon salut! O mon Dieu! que méritais-je en cet état, que des foudres et des anathèmes de votre part? et soit que votre justice sévère m'eût traité dans toute sa rigueur, et sans miséricorde; soit qu'elle eût exigé de moi, pour me faire grâce, les satisfactions les plus affreuses à la nature : que me resterait-il , sinon d'adorer vos jugements; toujours également remplis d'équité, toujours également adorables, et dans la punition des pécheurs, et dans l'indulgence dont vous usez quelquefois à leur égard?

Mais, ô mon Dieu! vous avez oublié en quelque sorte tous les droits de votre justice dans la conduite que vous avez tenue sur moi. Qu'ai-je fait pour mériter si promptement le pardon de tant de crimes? par quelles œuvres de pénitence, par quelles satisfactions ai-je pu attirer sur ma misère le regard favorable de mon Dieu? Hélas! tout ce qui a précédé de ma part le moment de votre miséricorde , ne me rendait que plus digne de votre colère : je multipliais chaque jour mes prévarications; chaque jour je m'éloignais de vous de plus en plus; je m'enfonçais de plus en plus dans l'abîme: tout à coup vous me tendez une main secourable, vous me faites sortir de ce bourbier affreux; et j'en-

PARAPHRASE MORALE

tends au fond de mon âme une voix miséricordieuse qui me dit : Vos péchés vous sont remis; allez en paix, et ne péchez plus.

t. 2. Beatus vir cui non imputavit Dominus peccatum , nec est in spiritu ejus dolus !

*. 2. Heureux l'homme à qui Dieu n'a point imputé de péché, et dont l'esprit est exempt de dissimulation !

Qu'un homme aitété offensé par un autre homme, hélas! souvent les regrets les plus sincères , les humiliations les plus profondes, les satisfactions les plus pleines et les plus abondantes ne peuvent rien pour adoucir son cœur irrité. Il est inexorable ; il n'écoute rien; il veutse venger. Cependant, ômon Dieu! quel outrage aussi grand peut-il recevoir de la part de son semblable ? Us ont été pétris l'un et l'autre de la même boue. Ce vindicatif d'ailleurs ne devrait-il pas faire réflexion qu'il peut à son tour avoir besoin d'indulgence; et qu'il s'expose à éprouver la même rigueur dont il use envers les autres ? De plus, peut-être s'est-il attiré l'offense dont il se plaint , et qu'il voudrait laver dans le sang de son ennemi , par ses hauteurs , par sa dureté , par son peu de ménagement , par ses injustices. Mais le Dieu que j'ai eu l'audace d'offenser, est autant élevé au-dessus de moi, que l'être l'est du néant : souverainement juste , toutes ses œuvres sont l'équité et la justice même ; infiniment bon, hélas ! il n'a jamais répondu à mes outrages que par de nouveaux bienfaits : et mon ingratitude n'a jamais suspendu les effets de sa bonté pour moi. Néanmoins , dès que j'ai voulu retourner à lui , m'at-il fait acheter le pardon que je lui demandais , par des délais éternels , par des rebuts si pénibles à l'amour-propre ; et qui anéantissent presque tout le prix d'une grâce, plutôt arrachée par l'importunité, qu'elle n'est accordée ? Non ; comme un père tendre, à qui la joie de revoir son fils fait oublier tous ses égarements et tous ses torts , il a couru au-devant de moi, il m'a embrassé, il m'a pardonné avant même que je l'eusse demandé : il m'a rétabli dans tous mes anciens droits : et la seule chose qu'il a exigée de moi , c'est que mon retour fût sincère ; que comme il avait toujours eu pour moi le cœur d'un père , je reprisse pour lui le cœur d'un fils , sans conserver de liaison secrète avec le monde son ennemi. O bonté, que nousne saurions ni imiter, ni comprendre! O dureté des hommes , qu'une telle bonté ne touche et n'amollit point!

t. 3. Quoniam tac ni , inveteraverunl ossa mea , dùm clamarem toid die.

*. 3. Parce que je me suis tu, mes os se sont envieillis, pendant que je poussais des cris durant tout le jour.

*". <i. Quoniam die ac nocle gravata est super me ma nus tua, convenus sum in œrumnâ meâ , dùm configitur spina.

*■ 4. Car votre main s'est appesantie sur moi durant le jour et durant la nuit : je me tournais et me retournais dans ma désolation , dans les douleurs cuisantes que me causait l'épine qui me pénétrait.

Pourquoi , grand Dieu, ai-je tant différé de revenir à vous? qu'est-ce qui me retenait si longtemps au fond de ce cloaque affreux où je m'étais enfoncé? Ce n'était pas la vie douce et paisible dont je jouissais : en vain je voulais me dissimuler à moi-même l'état déplorable de ma conscience, en vain je renvoyais toujours au lendemain l'aveu de mes crimes , pour me dispenser en quelque sorte de travailler à ma conversion , et ne pas troubler le cours de mes plaisirs : des remords cuisants, comme un vautour impitoyable, rongeaient moncœurlanuitetlejour,et ne lui permettaient pas de goûter le moindre repos. Ceux qui ne voyaient de moi que ce qui paraît au dehors, portaient envie à mon bonheur : en effet, mon bonheur eût été parfait , si la possession et la jouissance des biens de ce monde pouvaient rendre les hommes heureux : j'étais en état de ne me rien refuser, et je ne me refusais rien. Mais que j'aurais fait de pitié à quiconque perçant jusques au fond de mon cœur, y aurait découvert ces agitations éternelles, ces troubles, ces inquiétudes, ces alarmes qui venaient me saisir dans le temps même que je ne songeais qu'à me livrer au plaisir et à la joie, et qui me faisaient trouver une triste amertume au milieu des douceurs de la volupté ! Combien de fois ai-je quitté brusquement des parties de plaisir, pour venir m'enfermer chez moi, et déplorer ma misère, afin que des témoins importuns ne contraignissent pas la liberté de mes cris et de mes hurlements ! Mais ces cris et ces hurlements étaient un remède insuffisant à mon mal, parce que ce n'était pas l'amour de la vertu qui me les faisait pousser. Je me tournais donc, et me retournais de tous les côtés; mais tous ces mouvements inquiets ne faisaient qu'enfoncer plus avant l'épine qui me|perçait .-j'avais beau changer et de lieux et d'objets; ne pouvant me quitter moi-même, j'emportais partout avec moi ces ennemis domestiques, dont je ne pouvais me défaire, mes agitations , mes troubles , mes alarmes , mes inquiétudes. Je vous trouvais présent partout , ô mon Dieu! sans pouvoir en détourner ma vue , me menaçant de toute la rigueur de vos jugements , si je ne revenais promptement à vous. Dans l'impuissance où j'étais de me dérober aux traits de votrejustice, j'aurais voulu l'anéantir, s'il eût été possible, et vous anéantir vous-même : car je vous regardais alors , ô mon Dieu ! comme un maître dur et intraitable, comme mon persécuteur et mon ennemi:

DU PSAUME XXXI

parce que vous étiez l'ennemi de mes passions déréglées , que votre sainteté ne vous permet pas d'approuver. Que j'étais aveugle, grand Dieu ! je ne comprenais pas que ce trouble, ces agitations, ces inquiétudes dont j'étais tourmenté, étaient des effets de votre miséricorde , qui voulait empêcher que mon cœur, enivré de la douleur mortelle du péché, ne s'endormît enfin du sommeil de la mort : vous me traitiez dès lors en père, moi qui n'étais encore à votre égard qu'un fils ingrat et rebelle.

t. 5. Dclictum rneum cognilum tibi feci , et injuslitiam meam non abscondi.

*. 5. Enfin, je vous ai confessé ma faute; et je ne vous ai point caché mon injustice.

t. 6. Dizi : Confitebor adversùm me injustltiam meam Domino; et tu remisisti impie tatem peccati mei.

+ . C. J'ai dit : Il faut que je confesse contre moi-même mes offenses au Seigneur; et vous m'avez remis l'impiété de mon crime.

En effet, grand Dieu , le peu d'agrément que je goûtais dans le crime , a été comme le premier appareil que vous avez mis à mes plaies. Je voulus essayer d'un changement ; voir si une vie plus réglée ne me procurerait pas plus de satisfaction. Ces premières démarches étaient, hélas! bien imparfaites; je cherchais bien plus mon propre repos , dans le changement que je méditais , qu'à réparer, par de dignes fruits de pénitence , l'outrage que vous avait fait une vie tout entière de désordres et d'abominations. Mais vous aviez résolu de me faire miséricorde, ô mon Dieu ! et vous m'attendiez avec patience : tout ce qui se trouvait d'humain, d'imparfaitdans ces premières démarches de conversion , ne vous rebuttait pas : la cessation du crime calmant peu à peu mes passions, les objets dont j'avais soin de m'éloigner ne les irritant plus par leur présence , vous me mîtes par là en état de rentrer en moi-même , et de vous écouter. Je relus votre loi sainte , que j'avais perdue de vue depuis si longtemps : hélas ! elle était presque autant effacée de mon esprit que de mon cœur. Cette lecture me fit bientôt connaître le tort irréparable que mes crimes avaient fait à mon aine : ils l'avaient rendue l'objet de votre haine et de votre colère; et la privant de votre amour et de votre présence , ô mon Dieu ! qui n'habitez point dans un cœur assujetti au péché! à votre place ilsy avaient introduit le démon votre ennemi; c'est-à-dire le tyran le plus barbare et le plus cruel , au lieu du père le plus tendre! Je compris aussi combien vous aviez été outragé par mes désordres ; car le péché contrarie toutes vos divines perfections : il voudrait même les anéantir, s'il était en son pouvoir; il fait manquer l'homme à tout ce qu'il vous doit; il le rend ingrat

envers son Bienfaiteur, parjure envers son Dieu , rebelle envers son Maître et son Souverain : il renverse l'ordre immuable et éternel , qui veut que les créatures i ntelligentes vivent dans une entière dépendance de votre volonté , et dans une obéissance absolue aux lois que vous leur prescrivez , puisque votre volonté est toujours sainte ; et vos lois , toujours justes.

Je me rappelle encore , ô mon Dieu ! les divers sentiments que ces réflexions excitèrent dans mon âme. combien fus-je effrayé par la terreur de vos jugements, voyant l'enfer entr'ouvert sous mes pieds', sentant que je méritais d'y être précipité , craignant à chaque instant que l'arrêt terrible ne me fut prononcé! Que je me faisais horreur à moi-même, à la vue du désordre effroyable que le péché avait mis en moi , changeant un enfant de Dieu en un vil esclave du démon, et le sanctuaire de la Divinité en un repaire affreux d'esprits immondes ! Combien étais-je touché de ma noire ingratitude, de ma perfidie, de ma révolte à votre égard; et en même temps, de cette bonté, de ce fonds de patience inépuisable, avec laquelle vous m'aviez attendu à pénitence, sans vous lasser jamais de me suivre dans tous mes égarements, et de m'y faire entendre votre voix , pour pouvoir enfin, ô divin Pasteur! me ramener dans votre bercail ! Combien de fois ai-je été tenté de me livrer au désespoir, n'osant pas espérer qu'il pût y avoir encore une miséricorde pour un pécheur si indigne de toute grâce ! Mais vous ne permettiez pas , ô mon Dieu! que je me livrasse à un sentiment qui vous outrage dans celle de vos perfections dont vous êtes le plus jaloux : vous faisiez sur-le-champ renaître l'espérance dans mon cœur. Un seul regard jeté sur le signe adorable de notre rédemption, où je voyais votre Fils unique , le tendre objet de toutes vos complaisances , répandre tout son sang , et donner sa vie même pour la rançon de mes péchés , suffisait pour dissiper ces accès d'une noire mélancolie. De ce que vous m'aviez supporté si patiemment durant tout le cours de mes désordres , sans faire éclater sur moi votre juste vengeance, j'en concluais que vous ne m'aviez conservé la vie que pour me les faire expier par la pénitence, et que vous aviez résolu de me faire grâce.

Enfin , après bien des agitations et des combats , où je n'avais que vous seul , ô mon Dieu ! pour témoin et pour confident de ce qui se passait au dedans de moi , je vais me jeter aux pieds d'un de vos ministres, pour vous faire, en sa personne, l'aveu de toutes mes abominations. De quel poids immense ne me sentis-je pas déchargé d'abord après cette démarche ! Votre ministre ne m'avait point encore dil

PARAPHRASE MORALE

ces paroles consolantes : Vos péckés vous sont remis. Un pécheur aussi invétéré dans le crime que je l'étais, ne méritait pas d'être rétabli aussitôt dans les prérogatives des enfants; d'ailleurs il était nécessaire de constater la sincérité de mon changement : il fallait changer d'inclinations; et de nouvelles inclinations se forment-elles si promptement dans un cœur qui a vieilli dans l'habitude du mal ? Il était à présumer que j'aurais bien des combats à livrer contre mes passions , quoique je parusse les détester sincèrement; que des habitudes si invétérées ne lâcheraient prise qu'après bien des efforts , et que peut-être il y aurait encore bien des chutes. C'est la conduite ordinaire que vous tenez, grand Dieu , sur ces grands pécheurs que vous voulez ramener à vous : vous ne les faites triompher de leurs vices que peu à peu, afin que celui qui s'est éloigné de vous pour chercher son bonheur dans les créatures, ne pouvant retourner à vous qu'à travers des ronces et des épines, sente combien c'est une chose triste et amère de vous avoir abandonné , vous qui êtes la source unique de la félicité. Il s'est rendu volontairement l'esclave du péché; il en éprouve encore la tyrannie, comme malgré lui, pendant quelque temps, afin qu'il reconnaisse son extravagance et sa folie , d'avoir préféré au service de son Dieu le service du démon.

Mais, souverainement libre dans vos opérations, rien ne vous arrête ; et vous n'avez pas besoin de temps pour changer nos cœurs, quand vous le voulez, o mon Dieu! Vous vous plaisez quelquefois à faire éclater votre miséricorde sur les sujets qui en sont le plus indignes. Le bon larron, à peine a-t-il confessé son crime, et imploré votre miséricorde, qu'il reçoit dans le moment l'assurance de sa réconciliation et de son salut éternel. Moi-même à peine vous avais-je fait la déclaration de toutes mes iniquités , je me sentis dans le moment un homme tout nouveau : tous mes anciens goûts s'évanouirent; plus de retour vers le monde, plus de penchant pour ses plaisirs , plus d'attache à ses faux biens : je ne sentais plus que de l'horreur pour tout ce que j'avais aimé avec le plus d'ardeur. Un changement si prompt, si peu ordinaire, ne pouvait être que l'ouvrage de votre droite, et l'effet de votre grâce toute -puissante : votre doigt y était marqué trop visiblement, pour l'y méconnaître; aussi mon cœur en fut-il pénétré de joie et de consolation. Ce m'était comme un gage assuré que j'étais rentré en grâce avec vous; et qu'ayant égard aux désirs de mon cœur, vous m'aviez remis mes iniquités dans le ciel, avant même qu'elles m'eussent été remises sur la terre par votre ministre.

*. 7. Pro hâc orabit ad te omnù Sanctus , in tempore op portuno.

*. 7. Ce sera un motif qui portera tous les saints à vous prier clans le temps favorable.

+. 8. Verumtamen indiluvio aquarum multamm, ad eum non approximubunt.

+. 8. Et lors même que les grandes eaux déborderont, elles n'arriveront pas jusqu'à eux.

J'adore, ô mon Dieu! cette diversité admirable de votre conduite sur vos élus. Parmi ces pécheurs qui croupissent longtemps dans la boue des passions honteuses, le plus grand nombre ne parvient à s'en tirer , que par des efforts longs et pénibles : leur conversion est semblable à ces convalescences fâcheuses, qui toujours entremêlées de nouveaux accidents, font craindre que la santé ne puisse jamais revenir; tandis que quelques-uns s'en dégagent avec une promptitude et une facilité surprenante. Il est d'autres pécheurs qui font des chutes terribles, mais ils semblent n'être tombés que pour se relever et reprendre sur-le-champ de nouvelles forces et une nouvelle ferveur. Il est enfin un petit nombre d'hommes privilégiés, dont le cœur n'a jamais été souillé par le crime, et qui ont conservé pure et sans tache cette robe d'innocence, dont vous les avez revêtus dans le baptême.

Tout est pour notre instruction dans cette variété de conduite. Vous nous montrez dans les uns la plaie profonde que le péché fait dans l'âme, afin de nous en inspirer de l'horreur par la difficulté de la guérison. Dans les autres, vous encouragez les faibles, qui rebutés par les obstacles qu'ils rencontreraient d'abord dans le chemin de la vertu, seraient tentés de retourner en arrière. Enfin vous nous apprenez, par l'exemple des derniers, que malgré la fragilité de la chair, la violence des passions, la multitude des tentations, la séduction des mauvais exemples, il n'est pas impossible de se garantir de la contagion du siècle, et de mener une vie exempte de crimes, lorsqu'on veut mettre en usage les moyens que l'Évangile nous prescrit : et dgns tous, vous nous faites connaître quelle est, 6 mon Dieu ! la force et la puissance de votre grâce sur nos cœurs, soit pour les préserver du mal, soit pour les en retirer; et quelle est aussi la grandeur de votre miséricorde envers les hommes, qui tous tirés d'une masse corrompue, ne méritent par eux-mêmes que d'être abandonnés à leur corruption.

Que les pécheurs pénitents vous remercient donc de les avoir retirés de l'abîme dans lequel ils s'étaient précipités : mais que les innocents ne se croient pas dispensés de vous remercier, parce qu'ils n'y sont pas tombés : que plutôt ils chantent les uns et

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les autres les louanges de votre grâce ; car si c'est à votre grâce, grand Dieu , que les pécheurs doivent leur conversion , c'est à votre grâce pareillement que les justes doivent leur stabilité'dans le bien : que la reconnaissance des uns et des autres soit donc continuelle, s'ils veulent se soutenir dans la piété, de peur que leur ingratitude venant à tarir la source des secours, ils n'éprouvent bientôt, à la première tentation, ce que c'est que l'homme qui rejette le don de Dieu, que vous ne soutenez plus, et qui n'a plus d'autre appui que sa propre faiblesse et sa présomption.

*. 9. Tu es refugium meum à trïbulalione quœ circumdedit me ; exultatio mea, erue me à circumdantibus me.

*. 9. Vous êtes, Seigneur, mon asile contre les maux qui me pressent ; ô Dieu qui êtes ma joie ! délivrez-moi des ennemis qui m'environnent.

Pour moi, grand Dieu, malgré le changement heureux que vous avez opéré dans mon âme, qui possédée autrefois d'un amour furieux pour le monde, ne regarde plus aujourd'hui, et ses faux biens, et ses joies trompeuses , que comme des ordures et des abominations : je ne me rassure point sur mes dispositions présentes. Je sais que votre esprit souffle où il veut , et quand il veut ; et que la grâce de la persévérance n'est due ni à moi, ni à personne. Je sais qu'il vit toujours , hélas! au dedans de moi une racine amère qui peut produire des fruits de mort et de péché ; que si mes passions sont affaiblies , il s'en faut bien qu'elles soient entièrement mortes ; qu'elles peuvent même reprendre à chaque instant leur première force. Je sais que tout le temps de l'homme sur la terre est un temps d'épreuve et de tentation : je connais ma faiblesse ; et je sais qu'après avoir triomphé des ennemis les plus redoutables, l'ennemi le plus faible peut le moment d'après me renverser et me vaincre : je sais enfin que l'ennemi de mon salut , qui réunit en lui , et la cruauté du lion, et la finesse du serpent, épie sans cesse le moment favorable de se jeter sur moi , et de me dévorer ; que plus il m'a regardé longtemps comme une proie assurée, plus il est irrité que je lui aie échappé; et qu'il mettra en œuvre toute sa rage et toute son adresse pour me faire retomber dans ses filets. Grand Dieu , toute mon espérance est donc en vous , et dans la force de votre grâce; ce n'est qu'auprès de vous et dans votre secours, que je puis trouver un asile assuré contre tant d'ennemis. Je suis perdu , si vous m'abandonnez : mais il n'est point d'ennemis qui puissent vous résister, si vous avez résolu de me sauver. Soutenu de votre force toute divine, je triompherai du monde, du démon, de moi-même, et de toute ma corruption.

t. 10. Intellectum tibi dabo; et instruam te in via hdc qud gradieris : firmabo super te oculosmeos.

t. io. Je vous donnerai l'intelligence, me dites-vous; je vous enseignerai le chemin où vous devez marcher : j'arrêterai mes regards sur vous.

*. II. IS'olite Jieri sicut equut etmulus, quibus non est intellectus.

*. il. Ne devenez pas semblable au cheval et au mulet, animaux sans intelligence.

t. 12. In chdtnp et frano maxillas illorum constringe , qui non approximant ad te.

t. 12. Il faut que vous les reteniez avec le mors et la bride, pour les rendre dociles , et empêcher qu'ils n'échappent.

Grand Dieu, il me semble entendre au dedans de moi une réponse favorable qui me remplit de consolation et de joie. Oui, mon Dieu-, ne m'abandonnez pas aux caprices de mon esprit et de mon cœur, ne me laissez pas choisir à moi-même la voie dans laquelle je dois marcher : ne vous contentez pas non plus de me faire entendre la voix de vos ministres qui frapperait mes oreilles, mais n'agirait pas sur mon cœur; qui me montrerait la voie, mais ne me donnerait pas la force d'y marcher. Ces instructions, cette lumière ne serviraient qu'à me rendre plus coupable par l'abus criminel que j'en ferais : je serais semblable à des animaux sans raison, qui n'ont point encore été domptés. La voix qui les appelle ne sert qu'à les rendre plus indociles et plus farouches , et ce n'est qu'en usant de violence à leur égard qu'on parvient à s'en faire obéir, mais d'une obéissance forcée qui leur laisse toute leur férocité. Soyez vous-même, ô mon Dieu! mon conducteur et mon guide, comme vous l'avez été jusques ici : rendez-vous le maître absolu de mon cœur, sur lequel vous avez déjà opéré un si grand changement : donnez-lui ces oreilles qui entendent la voix du pasteiir, sans jamais la méconnaître : continuez à m'instruire de cette manière qui vous est propre, et dont vous usez quand vous le voulez; qui donne la docilité qu'elle exige, et qui se fait obéir infailliblement. Voilà, entre tous les dons de votre grâce, celui dont j'ai besoin, et que je vous demande, ô mon Dieu! avec toute l'ardeur dont mon âme est capable, dans la crainte et la défiance où me jette la triste expérience que j'ai faite tant de fois de ma propre faiblesse : je l'attends avec une confiance d'autant plus ferme , qu'elle a pour fondement cette miséricorde intarissable dont vous m'avez fait ressentir jusques ici des effets si singuliers. Alors je défierai hardiment toute la rage de mes ennemis : et si la fureur avec laquelle ils m'attaqueront, peut m'ébranler, elle ne triomphera pas de mon cœur ; et elle ne servira qu'à faire éclater de plus en plus votre puissance et leur faiblesse.

PARAPHRASE MORALE

*. 13. Multa flagella pcccatoris ; speranlem aulem in Domino misericordia circumdabit.

+ . 13. Les afflictions préparées au pécheur sont en grand nombre ; mais la miséricorde environnera celui qui espère dans le Seigneur.

Je le confesse avec joie : je n'ai rien , grand Dieu , qui puisse me rendre un objet digne de vos miséricordes ; mais votre gloire est intéressée à conserver en moi l'ouvrage de votre grâce : l'exemple de ma • conversion pourra servir à ramener dans les sentiers de la vertu plusieurs de mes frères , que l'exemple de mes désordres avait entraînés dans la voie de l'iniquité.

Oui , vous qui m'avez suivi dans mes égarements , et qui n'avez été que trop dociles à mes pernicieux discours, et à mes exemples, écoutez un homme qui a éprouvé de tout , du bien et du mal, du vice et de la vertu; et qui , par là, ne peut vous être suspect. Je ne suis pas, vous le savez, un de ces pécheurs qui ne quittent le monde que parce que le monde s'est dégoûté d'eux; ou même, parce qu'ils n'y ont jamais été bien traités. Vous savez qu'il n'est personne qui ait plus essayé que moi de tout ce qu'il nous offre pour nous séduire et nous attirer dans ses pièges. Plaisirs, honneurs, richesses, considération , j'en ai joui , non des moments courts et passagers, mais pendant une longue suite d'années : et rien ne m'empêchait d'en jouir encore longtemps. Si donc le monde pouvait faire un homme heureux, j'ai dû l'être, cet heureux du monde, préférablement à une infinité d'autres. Cependant c'est un hommage que je dois à la vérité; j'en ai fait l'aveu, etjelefais encore; je n'ai trouvé dans la jouissance du monde et de ses biens , que vanité et affliction d'esprit : c'étaient toujours des promesses magnifiques, auxquelles les effets n'ont jamais répondu. Je me suis lassé à courir sans cesse après un fantôme de bonheur, qui, au moment que je croyais le tenir, m'échappait, et s'évanouissait; ne me laissant que la honte et le désespoir de m'être laissé tromper tant de fois , sans pouvoir jamais me détromper. Si j'obtenais ce que j'avais désiré avec le plus d'ardeur, le dégoût suivait de près la jouissance , soit parce qu'il s'était élevé quelque nouveau désir dans mon cœur, soit parce que je n'y trouvais pas ce que j'avais espéré; ou bien la crainte de le perdre me causait plus de chagrin et d'inquiétude, que la joie de le posséder ne me causait de plaisir, le paraissais nager dans l'abondance de toutes choses, et n'avoir rien à souhaiter; et je me trouvais misérable, parce que je ne pouvais pas réunir tous les plaisirs en même temps, et que je ne jouissais d'un plaisir qu'aux dénias d'un autre ; et mon cœur

j était déchiré par une basse jalousie, de voir que j d'autres jouissaient de ce dont, par une sotte vanité, j'aurais voulu jouir tout seul. Il ne fallait que la moindre altération dans ma santé, pour me jeter dans la mélancolie la plus noire : ah! que je sentais alors l'inutilité et le néant de tous les biens de la terre! Cependant je craignais de les perdre, parce que mon cœur y était attaché , et que je n'avais rien à mettre à leur place pour remplir le vide qu'ils y laissaient : jecraignais encore plus pour l'avenir, parce que les remords inséparables du crime, tourmentaient et bourrelaient sans cesse mon âme, lui faisant redouter la justice vengeresse du souverain juge. Mais qu'est-il besoin que je vous expose le peu de satisfaction que m'ont procuré le monde et mes passions, tant que je m'y suis livré? Vous-mêmes, rendez gloire à Dieu : vous aimez le monde; vous suivez vos passions, vous cherchez à les contenter en tout : êtes-vous heureux ? et dans ces moments passagers, où, rendus à vous-mêmes, vous êtes en état de voir les choses telles qu'elles sont, n'êtesvous pas forcés d'avouer, et ne l'a vez-vous pas avoué mille fois , que rien n'est plus trompeur que les promesses du monde, plus faux que ses biens, plus frivole que ses plaisirs; et qu'au lieu de ce chemin jonché de fleurs et de roses qu'il nous annonce, pour nous attirer, nous ne trouvons, hélas! après nous y être engagés imprudemment, qu'un chemin âpre, et difficile, touthérisséderonceset d'épines qui nous percent et nous déchirent? Voilà la vie des gens du monde, de ceux même qui y passent pour les plus heureux, de ceux dont le sort fait tant d'envieux et de jaloux : voilà la vie que vous menez vous-mêmes depuis si longtemps; vie triste, vie misérable, vie indigne d'une créature raisonnable, destinée à jouir éternellement de Dieu , et qui n'est sur la terre que pour se rendre digne d'un si grand bien par la pratique de toutes les vertus. C'est à une telle vie cependant que vous sacrifiez votre Dieu , votre conscience, vos devoirs, et votre salut éternel : vous abandonnez Dieu et la piété pour être heureux; et c'est pour les avoir abandonnés, que vous êtes malheureux. Car tel est, ô mon Dieu! dès ce monde même, l'ordre immuable de votre justice : le pécheur a beau courir après la joie et les plaisirs; il n'y a ni paix ni vrai bonheur pour l'impie : vous lui faites presque toujours trouver sa peine et son supplice dans le péché même; ou bien en le livrant aux remords de sa conscience, ce bourreau intérieur d'autant plus redoutable qu'il est toujours présent, etqu'on ne peut s'en garantir; ou , si , par un usage long et invétéré du crime, il est parvenu à les étouffer, et à avaler l'iniquité comme l'eau ; votre sagesse

DU PSAUME XXXI

se jouant de tous ses projets , vous faites servir ce qu'il aura ambitionné et poursuivi avec vivacité et avec passion, comme devant le plus contribuer à son bonheur, pour lui susciter mille embarras , mille affaires désagréables et fâcheuses, d'où naît une longue suite de malheurs et de chagrins qui répandent une triste amertume sur tout le cours de sa vie: et quand même vous ne vous mêleriez pas , ô mon Dieu! de la punition du pécheur en cette vie, le vide et le néant qu'il est forcé de reconnaître dans les choses qui ont fait l'objet de tous ses désirs , et qui lui ont coûté tant de soins, tant de peines, tant d'inquiétudes, suffiraient pour le rendre infiniment malheureux.

Que le sort du juste est différent! par un ordre contraire, mais également juste, vous lui faites trouver, ô mon Dieu! sa consolation, sa joie, et une partie même de sa récompense dans la pratique de la vertu , au milieu des croix et des tribulations qui en sont inséparables : c'est que vous répandez dans son cœur une paix, une douceur, une sérénité, qui sont les fruits de l'innocence, fruits aimables et délicieux, que le monde ne connaît point; qu'il ne connaîtra jamais; auprès desquels ses plaisirs les plus vifs et les plus piquants ne sont qu'une eau fade et insipide. C'est que le juste sent qu'il est l'objet de votre miséricorde; que vous avez les yeux ouverts sur lui pour le protéger, pour écarter les tentations ou pour soutenir sa faiblesse dans les combats qu'il est obligé de livrer aux ennemis de son salut : c'est que vous l'établissez dans une humble confiance en votre secours, dans une soumission entière aux ordres de votre providence, qu'il adore dans tous les événements. La perte des biens ou de la santé, les chagrins domestiques, la violenee, l'injustice, l'ingratitude des hommes ; rien de tout cela ne l'étonne et ne le fait murmurer : bien loin de là , il y trouve même une matière ample et continuelle à ses actions de grâces, parce qu'il y découvre votre miséricorde, ô mon Dieu! attentive à lui fournir un moyen pour expier ses fautes passées ; un préservatif contre les retours de son cœur vers le monde, et le prix d'une éternité bienheureuse. Voilà les dis-

positions et les sentiments d'une âme juste en cette vie : vous en avez déjà mis , ô mon Dieu ! une partie dans la mienne; achevez-y l'œuvre de votre miséricorde et de votre grâce. Je le reconnais , et je l'éprouve chaque jour ; plus je vivrai dans une humble dépendance de votre volonté, et dans la soumission à vos ordres, plus je serai plus heureux. Oh! si les hommes savaient ce que l'on gagne à votre service, s'ils voulaient voir par eux-mêmes, et goûter combien vous êtes un maître doux et bon pour vos serviteurs, que le monde serait bientôt abandonné!

t. 14. Lœtamini m Domino, et exullate , jusli ; et gloriamini , omnes recli corde.

v. H. Réjouissez- vous, justes, dans le Seigneur, et soyez ravis de joie; glorifiez-vous en lui, vous tous qui avez le cœur droit.

Oui , justes, réjouissez-vous dans le Seigneur : la joieest l'apanage de l'innocence etde lavertu: laissez aux pécheurs les larmes et le désespoir : qu'ils pleurent; qu'ils se désespèrent : quand même ils jouiraient ici-bas d'un bonheur moins chimérique, hélas! à quoi ce bonheur doit-il aboutir? Mais ce sont des frénétiques qui prennent la maladie pour la santé; ce sont des imbéciles et des insensés , qui se divertissent et s'amusent avec des jouets d'enfants au pied de l'échafaud où ils vont être immolés à la justice divine; d'autant plus malheureux, qu'ils ne sentent pas leur misère. Pour vous , votre vie n'eûtelle rien que de désagréable et de triste aux yeux de la chair, ne cessez point de vous réjouir dans le Seigneur, et gardez-vous de regretter les vaines délices de l'Egypte. Dieu vous mène par un désert où ces prétendues délices sont inconnues : mais que la foi vous rende présente sans cesse cette terre de promesse, où ce désert vous conduit; terre bienheureuse où coulent le lait et le miel; d'où les larmes et la douleur sont bannies; où les habitants sont abreuvés dans un torrent de volupté : vous l'achetez par un moment de peine et de tribulation ; mais ce moment va passer. Levez la tête en haut : voilà la rédemption qui approche; et la félicité que le Seigneur vous prépare , et à laquelle vous touches déjà, demeurera éternellement.

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