‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 16 sur 235 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Les principales sources de l'inconstance des hommes dans les voies de Dieu , sont ou dans un affaiblissement de la foi, qui commence à s'éteindre, et à jeter une espèce de nuage sur les vérités de la doctrine sainte, ou dans la tiédeur de l'espérance, qui n'ouvre plus le sein de la gloire à leurs yeux, et ne réveille plus en eux le désir des biens éternels. Or, la piété chrétienne trouve dans le mystère de la résurrection, des préservatifs contre ces deux écueils, et des motifs très-puissants pour persévérer dans la grâce, où la participation aux saints mystères a dû vous établir en ces jours solennels.

En effet, en premier lieu, si l'affaiblissement de la foi est d'ordinaire la première source de nos rechutes; s'il y a toujours une sorte d'incrédulité qui devance le crime ; s'il faut que l'esprit doute en quelque manière des vérités que le cœur abandonne, et que la religion s'affaiblisse dans une âme où la piété s'éteint; qui peut douter que la résurrection de Jésus-Christ ne soit le grand témoignage de la foi chrétienne, et que tous les autres mystères ne trouvent en celui-ci leur vérité et leur certitude? En effet, si Jésus-Christ n'est pas ressuscité, disait

LA RÉSURRECTION

autrefois l'Apôtre aux fidèles de Coriuthe, notre prédication est inutile, votre foi est vaine, et nous sommes nous-mêmes des imposteurs. Mais par une raison contraire, si Jésus-Christ est ressuscité, notre ministère vient donc du ciel, votre foi est certaine, la doctrine de l'Évangile est divine, ses promesses sont infaillibles.

Oui, mes frères, si la vertu du Père a délivré Jésus-Christ d'entre les morts, Jésus-Christ était donc envoyé du ciel, pour annoncer aux hommes la doctrine du salut. Le Dieu véritable et fidèle n'aurait pas voulu autoriser l'imposture, en la revêtant du caractère de la vérité, et l'honorant d'une grâce, dont jusqu'à Jésus-Christ aucun homme mortel n'avait été favorisé, puisqu'il ressuscite pour ne plus mourir : prodige que Jésus-Christ lui-même avait promis à ses disciples et à ses ennemis, comme le témoignage le plus décisif de la vérité de son ministère. Donc, sa résurrection une fois établie, tous ses mystères sont prouvés , dit saint Augustin , et la foi des chrétiens n'a besoin que de ce seul témoignage : Resurrexit Chrislus , absoluta res est. (S. Aug.)

Or, comme je parle ici à un peuple fidèle, qu'il faut édifier, et non pas convaincre, je ne m'arrête pas à vous montrer que tout établit aujourd'hui la vérité du miracle éclatant de la résurrection du Sauveur. Premièrement, les précautions mêmes de ses ennemis : ils avaient scellé le tombeau; ils l'avaient environné de soldats ; ils n'avaient rien oublié pour éviter une surprise. Ils se souvenaient que ce Jésus qu'ils ont crucifié , avait prédit qu'il ressusciterait le troisième jour; ils ne paraissaient attentifs qu'à empêcher les disciples d'enlever le corps de leur divin Maître : des ennemis si puissants , si vigilants , si intéressés à n'être point surpris, n'avaient garde le se laisser surprendre. Secondement, la déposition des soldats : ils leur font publier, que pendant qu'ils dormaient , les disciples sont venus enlever le corps de leur Maître. Mais si un profond sommeil ne leur a pas permis de le voir, comment peut-il leur permettre de l'assurer? D'ailleurs une multitude de satellites destinés à veiller sur le sépulcre et à le garder, peuvent-ils tous de concert, et en même temps, s'être livrés au sommeil , et à un sommeil si profond et si durable, qu'étant presque assis sur la pierre qui fermait le tombeau, ils aient donné le temps aux disciples de l'ouvrir, d'en tirer le corps du Sauveur, sans qu'un ouvrage si long, si difficile , si im. praticable, sans bruit et sans agitation, n'ait éveillé quelqu'un des soldats, et déconcerté une entreprise si téméraire et si insensée? De plus, ces disciples doutent eux-mêmes: ils n'espèrent plus l'accom-

plissement des promesses de Jésus-Christ; ils refusent même de s'en rapporter au témoignage des saintes femmes : des esprits si grossiers et si incrédules, sont bien éloignés de publier ce qu'ils ne croient pas eux-mêmes. Troisièmement, les apparitions du Sauveur. Ce n'est pas une seule fois qu'il se montre à ses disciples; on eût pu se défier de l'illusion ; c'est fort souvent : ce n'est pas en passant ; l'imagination frappée peut pour un peu de temps suppléer à la vérité par ses images, et transporter au dehors ses propres songes; c'est pendant quarante jours : ce n'est point de loin, et au milieu des airs , où le prestige eût été probable ; c'est au milieu d'eux, mangeant, buvant avec eux, se laissant voir de leurs yeux et toucher de leurs mains, et les instruisant, et leur parlant du royaume de Dieu : ce n'est pas à un seul; il est des esprits plus crédules que les autres ; c'est à tous en commun, et à plusieurs en particulier : ce n'est pas sous une figure nouvelle; le changement eût été suspect ; c'est avec ses plaies , et tous les traits auxquels on pouvait encore le reconnaître. Enfin, le martyre des apôtres , pour rendre témoignage à la vérité de ce miracle, dont ils avaient été témoins : Cujus nos omnes testes sumus. (Acx. il, 32.) Quel intérêt ont-ils de le publier, si Jésus-Christ n'est pas ressuscité ? quoi ! ils vont s'exposer aux plus cruels tourments pour établir une doctrine qu'ils croient eux-mêmes fausse! ils vont tromper le genre humain , sans attendre d'autre prix de leur imposture que les feux, les roues et les gibets ! Une fausse persuasion , en matière de religion surtout, peut pousser des esprits simples et crédules à des excès et à des démarches extraordinaires. Mais que des pêcheurs grossiers , que des hommes sans lettres, et de la lie du peuple, entreprennent * de sang-froid , d'aller séduire l'univers , et de braver tous les genres de mort les plus affreux , pour publier que leur Maître est ressuscité, et qu'ils soient persuadés qu'il ne l'est pas; c'est une sorte d'extravagance dont les hommes ne sont pas capables, et qui deviendrait un plus grand prodige, que tous ceux même que l'incrédulité conteste à la foi des chrétiens.

D'ailleurs, ces disciples ont abandonné Jésus- Christ pendant sa vie, tandis qu'ils le regardaient encore comme le libérateur promis à leurs pères, et le Christ, Fils du Dieu vivant; et ils le confesseront généralement sur les échafauds après sa mort , lorsqu'ils ne doivent plus le regarder que comme un séducteur qui n'est pas ressuscité selon sa promesse? ils verseront tout leur sang pour un homme qui a abusé de leur crédulité? ils se répandront dans tout l'univers, comme des déses-

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pères , pour débiter un fait qu'ils croient fabuleux ? et parmi tous ces hommes faibles et timides, aucun d'eux ne se démentira , et ne confessera au milieu des tourments, sa fureur ni son extravagance? Mais je sens que j'insiste trop longtemps sur une vérité si éclatante, et que votre religion est blessée des soins que je semble prendre pour la justifier.

Or, voilà, mes frères, comme la résurrection du Sauveur soutient la foi de l'homme juste : il voit dans ce mystère toute la religion assurée: les châ< timents dont elle menace, certains; ses promesses, infaillibles ; ses préceptes , nécessaires ; ses conseils , importants; ses observances, respectables; le plus simple détail de son culte digne de nos hommages. Dès là que Jésus-Christ est ressuscité, ah! dès lors je ne trouve plus rien de si grand que la vertu; rien de plus à craindre que le vice; rien de plus insensé que de négliger le soin de son âme; rien de plus sage que de sacrifier au salut. Dès là les dérisions des impies sur la sainteté de nos mystères, sont des extravagances que j'ai peine à comprendre, et des blasphèmes dont j'ai horreur; les réflexions des sages du monde sur les saintes obscurités de la foi , des discours d'enfant. Dès là l'Évangile me paraît ma seule règle; les exemples de Jésus-Christ, mon modèle; les terreurs de la piété, des dons Dieu; la sécurité des libertins, une fureur désespérée; en un mot, l'infidélité aux grâces reçues, et les rechutes dans les premiers désordres, le plus grand des malheurs , et le caractère des réprouvés.

Or, mes frères , quoi de plus propre à mettre un frein à l'inconstance du oœur de l'homme, et à l'établir dans une piété solide et durable , que ces grandes vérités? aussi les disciples, témoins de la résurrection de Jésus-Christ, ne se démentent plus; ils persévèrent tous jusqu'à la fin dans la prière , et dans le ministère de la parole sainte; il ne se trouve plus parmi eux de Judas, qui abandonne la vérité connue. Dès que le Seigneur a apparu à Pierre, cet apôtre ne retombe plus, et confirme même ses frères. A peine Thomas a-t-il touché les cicatrices glorieuses de ses plaies , qu'il adore son Seigneur et son Dieu, et demeure à jamais fidèle. Les disciples d^Emmaùs ne l'ont pas plus tôt reconnu à la fraction du pain, qu'ils retournent à Jérusalem se réunir aux autres disciples. Ah! mes frères, ne sommes-nous pas tous ici les témoins de la résurrection de Jésus- Christ? ne sommes-nous pas les enfants des saints, qui le virent et qui l'adorèrent sur la montagne de

Galilée? Nous avons vu de leurs yeux, et touché

de leurs mains : nous avons même senti, en ces jours heureux, Jésus-Christ ressuscité au dedans de

nous par la grâce des sacrements. Eh ! pourquoi re-

MASSILI.ON. — TOMB U.

tournerions-nous donc encore en arrière? pourquoi rentrerions-nous dans nos premières voies? Si ce mystère rend notre foi inébranlable , pourquoi laisserait-il encore des inconstances à notre cœur? S'il serait monstrueux , après tant de preuves, dit saint Augustin , de ne pas croire ; l'est-il moins de croire , et de vivre comme si l'on ne croyait pas? Un fidèle persuadé qu'il ressuscitera, pour jouir d'un bonheur éternel , ou pour être livré à des flammes éternelles, peut-il oublier un si grand intérêt, durant le seul instant qu'il paraît sur la terre? et si des biens fugitifs qui n'ont rien de réel , et que nous ne goûtons qu'un moment, peuvent nous séduire, la véritable félicité , des biens sans fin et sans mesure , une éternité de gloire, de magnificence, de vrai bonheur, qui nous est aujourd'hui montrée, ne saurait-elle nous détromper, et dissiper pour toujours l'erreur qui nous a fait prendre le change, prendre l'ombre pour !a vérité, la terre pour le ciel, et un temps qui se précipite et qui va finir demain, pour l'éternité?

Second motif que je prends' dans ce mystère, pour nous animer à conserver la grâce reçue en ces jours saints. Non-seulement ce mystère affermit notre foi; mais encore, premièrement, il rassure notre espérance; secondement, il la console; troisièmement, il la corrige. Le résurrection de Jésus- Christ rassure notre espérance. Nous savons, dit l'Apôtre, que nous lui serons un jour semblables, et que nous suivrons la destinée de notre chef : nous savons qu'étant le premier-né d'entre ses frères, il ne doit être que les prémices heureuses de ceux qui dorment pour ressusciter ; et qu'une portion de notre nature n'a été délivrée en lui de la mort et de la corruption, que pour servir de gage à l'espérance de la nature entière : nous savons que sa résurrection serait inutile, si nous ne devions pas ressusciter avec lui; qu'il serait dans le ciel, sans Église, sans sacerdoce , sans sacrifice; et qu'il n'y serait pas notre pontife éternel , s'il n'offrait pas éternellement son corps mystique à son Père. Ainsi nous savons que nos frères, qui nous ont précédés avec le signe de la foi , et qui dorment en Jésus- Christ dans le sommeil de la paix et de l'unité, n'ont pas péri sans ressource; qu'ils ont disparu à nos yeux, mais qu'ils attendent la bienheureuse espérance; que leurs corps ont été brûlés, traînés, déchirés, mis en poussière, la pâture des oiseaux du ciel, ou des animaux de la terre; mais que celui qui appelle les choses qui ne sont pas, comme celles qui sont , rassemblera des quatre vents les portions dispersées de leur chair; démêlera dans toutes les créatures ce qui appartient à ses élus:,

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LA RESURRECTION

reprendra leurs restes précieux, que la révolution des temps et la vicissitude des choses a confondus, et qui sont connus de lui seul, et que pas un cheveu de leur tête ne périra.

Or, dans ce souvenir, mes frères , que de puissants motifs pour affermir une âme dans la grâce et dans le service de Dieu ! Je ressusciterai avec cette chair que je vais déshonorer : je la porterai aux yeux de Jésus-Christ et de ses anges, encore marquée des taches honteuses de mes iniquités. Hélas! si tout devait mourir avec moi , je pourrais tout permettre à mes désirs corrompus : mais l'impie ressuscitera comme le juste : la trompette fatale éveillera , sans égard , tous ceux qui reposeront sous l'empire de la mort : il faudra reparaître sur la scène à la face de tout l'univers, et voir revivre des œuvres de ténèbres, que je croyais ensevelies dans un éternel oubli. Quoi! pendant toute l'éternité, la honte de l'action que je vais commettre, me sera reprochée? ni les siècles, ni les années, ni les tourments , n'effaceront jamais cette circonstance honteuse de ma vie? un plaisir si rapide, qui n'est déjà plus lorsque je le goûte, et dont je me dispute moi-même, en le goûtant, la fausse douceur, par des remords et des agitations secrètes; ce moment si fugitif sera écrit dans le livre des vengeances du Seigneur en caractères immortels; sera scellé dans les trésors de la colère divine, et durera autant que la justice de Dieu même? Grand Dieu! puisque mes actions, mes paroles, mes pensées, mes désirs, doivent vivre à vos yeux pendant les années éternelles, soutenez ma faiblesse, et faites entendre à mon cœur, qu'un chrétien ne doit plus rien se permettre, qui ne soit digne de l'éternité!

En second lieu , la résurrection de Jésus-Christ console notre espérance. Car, mes frères, si la piété a ses douceurs, elle a aussi ses amertumes; et les combats éternels, ou qu'il faut se livrer à soi-même, ou qu'il faut soutenir du côté de presque tous les objets qui nous environnent , en sont les épines et les violences. La vertu ne se conserve que par des sacrifices continuels ; et si vous vous relâchez un moment, vous êtes perdu; les passions renaissent, ce semble, de leur propre défaite : vous croyez avoir résisté jusqu'au sang, et remporté la victoire, qu'il faut recommencer le combat. Or, on se lasse d'être toujours aux prises avec soi-même, de porter toujours un royaume divisé au dedans de soi : on penche naturellement à vivre d'intelligence avec son propre cœur, et à jouir tranquillement de soi-même; et voilà la source. la plus commune de nos rechutes.

Or, dans ces dangereuses épreuves, rien ne sou-

tient et ne console l'âme fidèle, comme l'espérance de la résurrection : elle sait que ce corps dépêché, qui l'appesantit, sera bientôt conforme à la ressemblance de celui de Jésus-Christ glorieux et ressuscité. Ainsi loin de s'abattre sous le poids de sa chair, elle sent que sa délivrance s'approche : plus l'ange de Satan la presse, plus le désir d'être délivrée de ce corps de mort, augmente : plus l'aiguillon du péché se fait sentir, plus elle souhaite sa dissolution et sa réunion avec Jésus-Christ : elle trouve dans sa faiblesse une nouvelle force; ses tentations portent avec elles leur remède; et tous les mouvements qui l'avertissent du fond de sa corruption, la consolent par l'espérance de l'immortalité, qui la délivrera de toutes ces misères.

Dans les tribulations qui arrivent au juste, du coté des créatures, il n'en est aucune que cette espérance n'adoucisse. Job, sur son fumier, voit tranquillement son corps tomber en pièces : Je sais, dit-il xque mon Rédempteur est vivant; que je ressusciterai de la terre au dernier jour; que je verrai mon Dieu et mon Sauveur avec cette même chair, dont les vers et la pourriture ont déjà fait un cadavre. (Job , xix , 25 , 26.) Cette douce espérance est cachée dans mon sein. ( Ibid. 27.) Et il ne faut que cela , mes frères , pour consoler toute la rigueur de ses peines : Reposita est hsec spes mea in sinu meo. Nous nous réjouissons dans les tribulations , disaient les premiers fidèles, parce que nous attendons Jésus-Christ du haut du ciel , qui réformera la bassesse de notre corps , afin de le rendre semblable à la gloire et à la clarté du sien , et que notre espérance est certaine. Dans cette attente , on nous maudit, et nous bénissons : on nous charge de chaînes , et nous sommes libres : on nous foule aux pieds, et nous ne sommes point abattus; et nous avons toujours la tête levée pour voir notre délivrance qui approche. Ainsi parlaient autrefois par la bouche de l'Apôtre, des fidèles opprimés, persécutés, proscrits , traînés dans les prisons et sur les échafauds; il n'était plus de tourments si affreux qui ne leur parussent doux, dans la vue de la bienheureuse espérance.

Aussi, mes frères, ils croyaient sans cesse voir arriver Jésus-Christ du haut des airs : ils croyaient que chaque jour allait être le jour tant désiré de son avènement : c'était une erreur d'amour. On croit toujours toucher à ce qu'on désire avec ardeur; et les Apôtres avaient besoin de toute leur autorité, pour calmer là-dessus la vive impatience de ces saints disciples. Jésus-Christ lui-même avait cru devoir prévenir les pièges qu'on pouvait tendre un jour sur ce point à la vivacité de leurs empres-

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sements, et à leur crédulité, en les avertissant de n'ajouter pas foi trop facilement à ceux qui viendraient leur annoncer qu'il allait paraître : Nolite credere. (Màttii. xxtv, 23.) De là au milieu des tourments, ils défiaient, avec une sainte fierté, la barbarie des tyrans : Vous pouvez bien déchirer nos corps, leur disaient-ils; le spectateur céleste de notre confession nous les rendra plus glorieux et plus éclatants : les plaies cruelles , dont vous défigurez nos membres, se changeront en des rayons de lumière ; et votre inhumaité augmentera notre gloire. Tel était l'esprit de ces siècles heureux : une vaine spiritualité n'avait pas encore interdit ces divines consolations à la vertu : on n'avait pas encore fermé le sein de la gloire aux fidèles , pour les en rendre plus dignes : on n'avait pas encore fait une perfection monstrueuse d'être indifférent aux promesses de la foi , pour y arriver plus sûrement : on aurait eu horreur de penser que le salut dût être le fruit affreux du désespoir, ou de l'indifférence pour le salut même; et la bienheureuse espérance était alors toute la piété et toute la perfection des fidèles. En effet, le juste serait à plaindre s'il n'y avait pour lui d'espérance qu'en cette vie. Si Jésus-Christ n'est point ressuscité, disait autrefois l'Apôtre, et que nous n'espérions en lui que pour cette vie , nous sommes les plus malheureux de tous les hommes : Si in hâcvitâ tantùm in Christo sperantes sumus. miserabiliores sumus omnibus hominiens (i Cor. xv, 19); telle est la destinée du chrétien, l'Évangile en un sens ne fait que des malheureux selon le monde; ses maximes sont tristes , et ne promettent rien de trop agréable ici-bas (ibid.); et s'il n'y a plus rien à espérer après cette vie, rien n'égale l'infortune d'un disciple de Jésus-Christ. Or, sur cette vérité incontestable , vous n'avez , mon cher auditeur, qu'à vous décider vous-même, pour connaître si vous êtes disciple de Jésus-Christ, ou enfant du siècle, et par conséquent enfant de mort et de perdition : la règle est sûre. S'il n'y avait point de résurrection à espérer, seriez-vous à plaindre? Si vous n'attendiez qu'un anéantissement éternel après cette vie, vous faites-vous assezde violence en celle-ci , prenez-vous assez sur vous-même , mortifiez-vous assez tous vos désirs, crucifiez-vous assez votre chair, souffrezvous assez les mépris et les injures , fuyez-vous assez les plaisirs, vivez-vous assez séparé du monde, veillez-vous assez sur vos sens, êtes-vous assez détaché de la gloire, des biens périssables, pour direavec l'Apôtre : Si nous n'espérons en Jésus-Christ que pour cette vie , nous sommes les plus malheureux de tous les hommes? Quand la religion serait un songe , qu'y perdriez- vous? quand tout ce qu'on nous dit

de la résurrection à venir, et des promesses de la foi , seraient des fables, seriez-vous fort trompé dans vos mesures ? quand tout mourrait avec nous , auriezvous de grands reproches à vous faire au lit de la mort, sur ce que vous n'auriez pas fait votre bonheur de la vie présente; sur les plaisirs dont vous vous y êtes abstenu ; sur les sacrifices , les violences , les austérités, les privations que vous avez souffertes pour une éternité et un avenir chimérique? Si l'on venait vous déclarer que la foi des chrétiens est une invention humaine, trouveriez-vous beaucoup à changer dans vos mœurs, dans vos projets, dans vos affaires, dans toute votre conduite? Ah! les premiers fidèles avaient droit de dire, que si Jésus-Christ n'était pas ressuscité, tout était perdu pour eux. Des infortunés qui sacrifiaient tout à cette espérance, qui souffraient la faim, la soif, la nudité, l'exil, l'infamie, la perte des biens et de la vie, pour lui plaire, et dans la seule espérance d'aller jouir de lui : Tantùm ut Christo fruar (S. Ignat. mart.) ; des hommes qui n'avaient aucune consolation sur la terre; qui se disputaient les plus légers plaisirs; qui regardaient la vie présente comme un exil, comme une vallée de larmes; ces hommes pouvaient assurer hardiment, que s'il ne devait point y avoir de résurrection, rien n'égalait leur malheur sur la terre. Mais vous à qui la foi en Jésus-Christ ne eoûte rien ; vous qui ne sacriQez à ses promesses, ni plaisirs, ni goûts, ni superfluités,ni penchants; vous qui sous l'Évangile vivez aussi doucement, aussi agréablement, aussi mollement, que sais-je? aussi licencieusement peut-être, qu'on vit parmi ces nations infidèles, où son nom n'est point connu; qu'il soit ressuscité, ou qu'il ne le soit pas, vous n'en êtes ni plus ni moins à plaindre; la fausseté ou la vérité de ses promesses, ne change rien à votre destinée: et dès là vous n'êtes plus chrétien, vous n'appartenez plus à Jésus-Christ, vous n'avez plus de droit à son espérance.

Et voilà en dernier lieu, comme la résurrection de Jésus-Christ non-seulement assure et console , mais encore corrige notre espérance, en nous proposant les moyens, qui seuls nous donnent droit d'espérer; en nous faisant entendre qu'il n'est pas possible de chercher sa félicité sur la terre , et d'espérer en Jésus-Christ; et que le fidèle qui ne souffre rien ici-bas, ne saurait aussi rien espérer pour l'avenir.

Mais ce n'est pas par cet endroit seul que la résurrection de Jésus-Christ corrige notre espérance. En effet, une des causes les plus ordinaires de nos rechutes après la solennité , est de nous persuader que le retour à la grâce est facile, et ainsi d'espérer

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contre l'espérance. Or, le mystère de la résurrection de Jésus-Christ corrige cette erreur si commune et si dangereuse : car le bienfait de la résurrection n'a été en lui que le prix du plus douloureux de tous les sacrifices, et il n'a mérité sa délivrance du tombeau, qu'en devenant l'homme de douleurs. Or la résurrection de Jésus-Christ est le modèle de la nôtre ; c'est-à-dire , que si nous retombons , il faudra passer par de terribles épreuves, pour arriver au renouvellement de la pénitence. Si je retombe, ô Dieu! que ce plaisir rapide et frivole va me coûter cher! quel calice à boire, pour recouvrer la vie et l'innocence que je vais perdre! Je nesaisdéjàque trop moi-même ce qu'il en coûte pour revenir à Dieu, quand on a eu lemalheurdes'éloignerdelui; et ce que les commencements d'une conversion ont de terrible pour le cœur : est-ce qu'après une rechute, cette entreprise aurait moins de difficultés ! Mais mes mauvais penchants seront encore plus difficiles à surmonter, mes chaînes se seront fortifiées, mes faibles désirs de salut refroidis, les yeux du public même plus redoutables, par les inégalités de ma conduite ; tout demandera de nouveaux efforts , tout deviendra plus dégoûtant et plus pénible : or, sij'ai eu tant de peine à faire une première démarche que tout semblait faciliter; comment pourrais-je si fort compter sur une seconde , où tout m'offrira de nouveaux obstacles? Ainsi s'affermit dans la persévérance une âme fidèle.

Mais, d'ailleurs, la grâce d'une seconde pénitence vous sera-t-elle accordée? Seconde raison que nous fournit ce mystère. Savez-vous bien ce que c'est que la grâce de la conversion; cette grâce qui nous fait passer de la mort du péché à la vie et à la résurrection de la justice? Écoutez l'Apôtre, qui va vous l'apprendre : La même vertu suréminente de Dieu, dit-il, qui a opéré sur Jésus-Christ pour le délivrer d'entre les morts, doit opérer sur nous , pour nous retirer des voies de la mort et de la per dition , pour nous faire revenir à la vie de la grâce; c'est-à-dire, qu'il est vrai que la résurrection spirituelle du pécheur, est un ouvrage aussi grand pour Dieu que la résurrection corporelle de Jésus-Christ, que le miracle est ici égal ; qu'il a besoin d'une vertu aussi éclatante pour l'un que pour l'autre; et que s'il y a quelque différence à faire, c'est qu'en ressuscitant son Fils, il commande à la mort, et il est obéi , et la mort qui entend sa voix ne résiste point à ses ordres; au lieu qu'en ressuscitant le pécheur, il commande à un cœur corrompu , et ce cœur se défend ; et ce cœur ou ne veut pas l'entendre, ou même, après l'avoir entendu, résiste à ses ordres, et repousse la main qui vient le retirer

du tombeau, et des ombres de la mort. Or, êtesvous en droit d'attendre de lui une seconde fois une faveur aussi signalée?pouvez-vousvousflatterqu'il opérera encore une fois pour vous un prodige qu'il n'a opéré qu'une fois en faveur de son Fils? Qui êtes-vous donc pour vous promettre témérairement des coups si miraculeux de la puissance divine? De toutes les grâces, celle de la conversion est la plus rare; et vous la regarderiez comme une faveur de tous les jours! Que savez-vous si le Seigneur, après avoir fait une fois éclater sur vous les merveilles de sa miséricorde, en rompant les chaînes de la mort et du péché qui liaient votre âme, et en vous faisant revivre avec Jésus-Christ ressuscité d'une vie nouvelle, ne manifestera pas à l'avenir en vous la sévérité de sa justice, en vous livrant pour toujours aux désirs de vos passions insensées? Nous lisons bien dans les livres saints que Lazare , que la fille de Jaïr, que le jeune homme de Naïm furent ressuscites; mais nous ne lisons pas que ce bienfait signalé leur ait été encore accordé. La seconde mort fut pour eux la dernière , et dans cette image on veut nous faire comprendre que le miracle d'une seconde résurrection est rarement accordé au pécheur.

Conservons donc précieusement, mes frères, un trésor si difficile à recouvrer, si nous avons été assez heureux que de ressusciter avec Jésus-Christ dans la participation des saints mystères. Ah! si vous connaissiez, mes frères, ce que vous perdez en perdant la grâce sanctifiante : si vous saviez que la perte de l'univers entier n'est rien à son égal : si vous pensiez que c'est le prix du sang de Jésus-Christ, et le seul fruit des souffrances dont vous venez d'être témoin : si vous faisiez réflexion que c'est la drachme précieuse dont on achète l'éternité : si vous pouviez comprendre que vous perdez tout ce que vous pouvez perdre de plus grand; tout ce que les créatures, et le monde entier ne saurait vous remplacer; que vous perdez ce que vous ne pouvez plus recouvrer de vous-même , ce que celui seul que vous offensez peut vous rendre; que vous perdez ce que tant de réprouvés souhaiteront pendant toute l'éternité, ce qui sera la félicité de tant de justes dans le ciel , ce qui est refusé à tant de pécheurs sur la terresi vous le pouviez comprendre, sans doute ce souvenir vous animerait à persévérer dans le service de Dieu , où la grâce des sacrements vient de vous faire entrer. Vous venez d'en voir les motifs dans la résurrection de Jésus-Christ; il faut vous en découvrir les moyens que nous fournit le même mystère.

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