DE LA PROVIDENCE
Quelle idée aurions-nous de la Providence dans le gouvernement de l'univers, si nous ne jugions de sa sagesse et de sa justice, que par les diverses destinées qu'elle ménage ici-bas aux hommes? Quoi ! les biens et les maux seraient dispensés sur la terre , sans choix, sans égard, sans distinction? Le juste gémirait presque toujours dans l'affliction et dans la misère, tandis que l'impie vivrait environné de gloire, déplaisirs et d'abondance, et, après des fortunes si différentes, des mœurs si dissemblables, tous deux tomberaient également dans un oubli éternel? ( Avent, serm. du premier dimanclie. )
Que le monde est grand ! qu'il est magnifique ! Que le gouvernement des États et des empires offre à nos yeux de sagesse, d'ordre et de magnificence, quand nous y voyons une Providence qui dispose de tout, depuis une extrémité jusques à l'autre, avec poids, avec nombre, avec mesure ; qui voit les événements les plus éloignés dans leurs causes; qui renferme dans sa volonté les causes de tous les événements; qui donne au monde des princes et des souverains, selon ses desseins de justice et de miséricorde sur les peuples; qui donne la paix ou qui permet les guerres, selonlesvuesde sa sagesse; qui donne aux rois des ministres sages ou corrompus; qui dispense les bons ou les mauvais succès, selon qu'ils deviennent plus utiles à la consommation de son ouvrage ; qui règle le cours des passions humaines ; et qui , par des ménagements inexplicables , fait servir à ses desseins la malice même des hommes ! Que le monde , considéré dans ce point de vue, et avec l'Ouvrier souverain qui le conduit, est plein d'ordre, d'harmonie et de magnificence! Mais, si l'on en sépare la Providence , et qu'on le regarde tout seul ; si on n'y
DE LA VERITE
voit plus que les passions humaines qui semblent mettre tout en mouvement , ce n'est plus qu'un chaos, qu'un théâtre de confusion et de trouble, où nul n'est à sa place; où l'impie jouit de la récompense de la vertu; où l'homme de bien a souvent pour partage l'abjection et les peines du vice; où les passions sont les seules lois consultées , où les hommes ne sont liés entre eux que par les intérêts mêmes qui les divisent; où le hasard semble décider des plus grands événements, où les bons succès sont rarement la preuve et la récompense de la bonne cause; où l'ambition et la témérité s'élèvent aux premières places, que le mérite craint, et qu'on refuse au mérite ; enfin , où l'on ne voit point d'ordre , parce que l'on n'y voit que l'irrégularité des mouvements , sans en comprendre le secret et l'usage.
Voilà le monde séparé de la Providence. ( Mystères , sermon de la Purification. )
Quelle affreuse Providence , si toute la multitude des hommes n'était placée sur la terre que pour servir aux plaisirs d'un petit nombre d'heureux qui l'habitent, et qui souvent ne connaissent point la main qui les comble de bienfaits !
Les grands seraient inutiles sur la terre, s'il ne s'y trouvait des pauvres et des malheureux. Ils ne doivent leur élévation qu'aux besoins publics; et, loin que les peuples soient faits pour eux, ils ne sont eux-mêmes tout ce qu'ils sont, que pour les peuples. La Providence se décharge sur eux du soin des faibles et des petits. Tout ce qu'il y a de réel dans leur grandeur, c'est l'usage qu'ils en doivent faire pour ceux qui souffrent; c'est le seul trait de distinction que Dieu ait mis en nous. Ils ne sont que les ministres de sa bonté et de sa Providence; et ils perdent le droit et le titre qui les fait grands, dès qu'ils ne veulent l'être que pour eux-mêmes. ( Petit Carême , sermon du troisième dimanche. )
DE LA VÉRITÉ
La vérité est cette règle éternelle, cette lumière intérieure , sans cesse présente au dedans de nous , qui nous montre sur chaque action ce qu'il faut faire ou ce qu'il faVit éviter ; qui éclaire nos doutes , qui juge nos jugements, qui nous approuve ou qui nous condamne en secret, selon que nos mœurs sont conformes bu contraires à sa lumière; et qui, plus vive ou plus lumineuse en certains moments , nous découvre plus évidemment la voie que nous devons suivre. {Avent, sermon de l'Epiphanie.)
Telle est la destinée de la vérité : elle est presque toujours odieuse , parce qu'elle ne nous est presque jamais favorable. Les grands, surtout, font comme une profession publique de la haïr, parce que d'or-
dinaire elle les rend eux-mêmes très-haïssables. Ils lui donnent toujours les noms odieux d'imprudence et de témérité, parce que l'adulation seule usurpe auprès d'eux le nom glorieux de la vérité : trop heureux , dans la dépravation des mœurs où nous vivons, de trouver encore des hommes qui osent la leur dire, maisencore plus à plaindre aussi, de ne la connaître que pour la mépriser, et de se croire au-dessus delà vérité, parce qu'ils se voient au-dessus de tous ceux qui la leur annoncent. (Pa?iég. de S. Jean- Baptiste. )
La vérité a des charmes dont un bon cœur a peine à se défendre : elle force en sa faveur une raison saine et épurée; elle met tôt ou tard un esprit sage et élevé dans ses intérêts. Les passions peuvent éblouir pendant quelque temps, les exemples peuvent entraîner, les discours de l'impiété et du libertinage peuvent étourdir; mais enfin la vérité perce le nuage , et prend la place , dans un bon esprit , de tout le frivole qui l'avait amusé. Lassé d'avoir couru longtemps après le songe et la chimère , on veut quelque chose de sûr et de réel, et on ne le trouve que dans la religion, dans la vérité de ses maximes et la magnificence de ses promesses. 11 n'y a qu'un esprit faux et superficiel qui puisse demeurer jusques à la fin dans l'illusion; le monde ne peut séduire pour toujours que des hommes sans réflexion et sans caractère : il regarde lui-même comme tels ceux qui n'ont pas su mettre quelques jours sérieux dans toute leur course, quelque intervalle entre la vie et la mort. Le goût du frivole, qui nous avait fait d'abord applaudir, dès que l'âge ne l'excuse plus, nous rend enfin méprisables. ( Carême, secondsermon du Mercredi des Cendres. )
Les uns font de la vérité un sujet de contention et de vaine philosophie; les autres, pas encore d'accord avec eux-mêmes, souhaitent, ce semble, la connaître; mais ils ne la cherchent pas comme il faut, parce qu'au fond ils seraient fâchés de l'avoir trouvée. ( Avent, sermon de l'Epiphanie. )
La connaissance de la vérité est rarement pour les grands une affaire sérieuse : les discours qu'ils tiennent là-dessus sont plutôt des discours oiseux que des désirs de s'instruire. S'ils consultent quelquefois, c'est moins pour connaître leurs devoirs, que pour chercher des suffrages à leurs passions. Les vérités désagréables ne viennent jamais jusques à eux , parce que personne ne les aime assez pour oser leur déplaire, et que par les bienfaits dont ils récompensent ceux qui les trompent, ils méritent d'être trompés. ( Carême, sermon du Vendredi Saint. )
Ce qui fait que la vérité se montre presque toujours inutilement à nous, c'est que nous n'en ju-
DE LA VERITE
geons pas par les lumières qu'elle laisse dans notre âme, mais par l'impression quelle fait sur le reste des hommes au milieu desquels nous vivons. Nous ne consultons pas la vérité dans notre cœur ; nous ne consultons que l'idée qu'en ont les autres. Ainsi , en vain mille fois sa lumière nous éclaire, le premier coup d'œil que nous jetons ensuite sur l'exemple des autres répand un nuage sur notre cœur. Dans ces moments heureux où nous ne consultons la vérité que dans notre propre conscience, nous nous condamnons ; un moment après , ne consultant plus que l'exemple commun, nous nous justifions, nous nous défions de la vérité , que l'exemple commun contredit; nous la retenons dans l'injustice, nous la sacrifions à l'erreur et à l'opinion publique : elle nous devient suspecte, parce qu'elle nous choisit tout seuls pour nous favoriser de sa lumière; et c'est la singularité même de son bienfait qui nous rend ingrats et rebelles. {Avent, sermon de l'Epiphanie. ) Les puissants de la terre veulent être souverains partout. On dirait que la vérité est de leur ressort : il faut qu'elle se trouve, quelque part qu'ils veuillent la placer. Ils ne savent pas avoir tort; et leur opposer la raison, c'est presque se rendre coupable du crime de félonie. L'air même qu'on respire auprès d'eux, a je ne sais quoi de malin qui dérange toute la constitution de l'esprit. Tel qui, loin de la grandeur, et dans l'obscurité de la province, s'applaudit en secret de son désintéressement, ne retrouve plus cette même force et ce même courage , dès qu'il est une fois exposé au grand jour. On plie la loi, on l'ajuste au temps, à l'humeur, au besoin ; on n'a point de sentiments propres ; on n'a que les sentiments de ceux auxquels il est avantageux de plaire. ( Panég. de saint Thomas d'Aquin. )
On ne mérite les réponses de la vérité, que lorsque c'est le désir de la connaître qui l'interroge; et c'est dans le cœur de ceux qui parlent et disputent le plus sur la vérité, qu'elle est d'ordinaire plus effacée. On l'a déjà trouvée, quand on la cherche de bonne foi. Il ne faut, pour la trouver, ni creuser dans les abîmes , ni s'élever au-dessus des airs ; il ne faut que l'écouter au dedans de nous-mêmes ; un cœur innocent et docile entend d'abord sa voix. Les doutes et les recherches que forme l'orgueil, loin de la rapprocher de nous , ferment les yeux à sa lumière : elle aveugle les sages et les juges orgueilleux de ses mystères, et ne se communique qu'à ceux qui font gloire d'en être les disciples. La soumission est la source des lumières ; plus on veut raisonner, plus on s'égare; la raison une fois sortie des règles, ne trouve plus rien qui l'arrête : plus elle avance, plus elle se
creuse de précipices. {Petit Carême, sermon du Fendredi Saint. )
Un prince véritablement grand n'aime que la vérité dans les autres, et nul intérêt n'entre jamais dans son âme en concurrence avec elle; elle lui paraît le premier devoir de l'homme , et le titre le plus glorieux du prince. Il laisse aux âmes vulgaires les déguisements et les finesses utiles, ou pour nous parer d'une gloire que nous n'avons pas , ou pour cacher nos défauts véritables : toutes ses paroles sont dictées par la vérité même; il ne trouve de beau dans les hommes que la vérité. Il ne cherche point ses amis parmi les flatteurs : son rang même lui est souvent à charge , par les ménagements qu'on s'impose devant lui; et tout son plaisir est d'entendre parler les hommes naturellement, et se montrer tels qu'ils sont : plaisir assez inconnu aux grands, qui ne voient des hommes que la surface, et qui n'en aiment souvent que le faux. ( Oraison funèbre du prince de Conti. )
L'esprit du monde est un esprit de souplesse et de ménagement : comme l'amour-propre en est le principe, il ne cherche la vérité qu'autant que la vérité lui peut plaire : nous n'avons qu'à nous juger de bonne foi, pour convenir que c'est là notre caractère. Toute notre vie n'est qu'une suite de ménagements et de complaisances ; partout nous sacrifions les lumières de notre conscience aux erreurs et aux préjugés de ceux avec qui nous vivons. Nous connaissons la vérité, et cependant nous la retenons dans l'injustice; nous applaudissons aux maximes qui la combattent; nous n'osons résister à ceux qui la condamnent; nous donnons tous les jours à la flatterie et au désir de ne pas déplaire , mille choses que notre conscience nous reproche , et d'où notre goût même nous éloigne; en un mot , nous ne vivons pas pour nous-mêmes et pour la vérité, nous vivons pour les autres et pour la vanité : et de là vient que, dès que la vérité est en concurrence avec quelques-unes de nos passions, et qu'il faut leur donner atteinte en se déclarant pour elle , nous l'abandonnons , nous nous ménageons, nous dissimulons : ainsi, toute notre vie se passe à déférer aux autres , à nous accommoder à leurs passions, à suivre leurs exemples. La complaisance est le grand ressort de toute notre conduite; et, n'ayant peut-être point de vice à nous, nous devenons coupables de ceux de tous les autres. ( Mystères, sermon de la Pentecôte. )
Plus on aime la vérité, plus tout ce qui se couvre de ses apparences peut nous séduire. La vertu simple et sincère juge des autres par elle-même. C est presque toujours notre obliquité qui nous instruit