DE LA RELIGION
à la défiance. On est moins en garde contre la fraude et l'artifice , quand on n'a jamais fait usage que de la droiture et de la simplicité; et les gens de bien sont plus exposés à être surpris , parce qu'ils ignorent eux-mêmes l'art de surprendre.
Ce sont les grands, surtout, qui doivent craindre les préjugés et la surprise : outre que les suites en sont plus dangereuses, c'est qu'ils sont plus susceptibles de préjugés , qu'ils aiment moins la peine de l'examen et l'embarras de la défiance, et qu'ils trouvent plus court et plus aisé de juger sur ce qu'on leur dit, que de l'approfondir et de s'en convaincre. Mais c'est l'obstination dans les préjugés qui rend le mal plus incurable. Il ne leur est pas honteux d'avoir pu être surpris : comment pourraient-ils s'en défendre ? Tout ce qui les environne , presque , s'étudie à les tromper. Est-il étonnant que l'attention se relâche quelquefois, et qu'ils puissent se laisser séduire? L'artifice est plus habile et plus persévérant que la défiance; il prend toutes les formes, et met à profit tous les moments ; et quand tous ceux, presque, qui nous approchent ont intérêt que nous nous trompions, nos précautions elles-mêmes les aident souvent à nous conduire au piège. ( Petit Carême , sermon du dimanche des Rameaux. )
A nous entendre, nous aimons la vérité, nous voulons qu'on nous la fasse connaître : mais une preuve que ce n'est là qu'un vain discours , c'est que sur tout ce qui regarde cette passion chérie, que nous avons sauvée du débris de toutes les autres , tous ceux qui nous environnent gardent un profond silence. Nos amis se taisent , nos supérieurs sont obligés d'user de ménagement, nos inférieurs sont en garde , et prennent des précautions continuelles ; on ne nous parle qu'avec des adoucissements qui tirent un voile sur notre plaie : nous sommes presque les seuls à ignorer notre misère; tout le monde la voit , et personne n'oserait nous la faire voir à nous-mêmes. On sent bien que nous ne cherchons pas la vérité de bonne foi , et que la main qui découvrirait notre plaie, loin de nous guérir, ne réussirait qu'à nous faire une plaie nouvelle. On perd tout son mérite auprès de nous , dès qu'on nous a fait connaître à nous-mêmes. Auparavant on était éclairé , prudent, charitable, on avait tous les talents propres à s'attirer l'estime et la confiance ; mais depuis qu'on nous a parlé sans feinte, on est déchu dans notre esprit de toutes ces grandes qualités ; le zèle n'est plus qu'une humeur ; la charité qu'une ostentation, ou une envie de toutcensureretdetoutcontredire; la vérité, qu'un fantôme qu'on prend pour elle. Ainsi, souvent convaincus en secret de l'injustice de nos passions ,
nous voudrions que les autres en fussent les appro bateurs : forcés par le témoignage intérieur de la vérité de nous les reprocher à nous-mêmes, nous ne pouvons souffrir qu'on nous le reproche : nous sommes blessés que les autres se joignent à nous contre nous-mêmes; et par une corruption de cœur, pire peut-être que nos passions elles-mêmes, ne pouvant éteindre la vérité au fond de notre cœur, nous voudrions l'éteindre dans le cœur de tous ceux qui nous approchent. ( Avent, sermon de l'Epiphanie. ) On n'a pas de peine à se soumettre à la vérité quand on l'aime : mais l'amour de la vérité est un amour humble et docile. L'orgueil nous fait souvent mettre nos fausses lumières à la place de la vérité'-, nous croyons l'aimer, et nous n'aimons que nos préjugés et nos propres pensées; nous croyons tout sacrifier pour elle, et nous ne sommes les victimes que de notre orgueilleux entêtement. ( Paraphrase du psaume XVIII. )