‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 17 sur 235 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Jésus -Christ ressuscité d'entre les morts, ne meurt plus, dit l'Apôtre ; la mort n'a plus d'empire sur lui, parce que sa résurrection renferme un renouvellement entier et parfait; qu'il n'a plus rien de terrestre au sortir du tombeau; et que la mort a été absorbée dans sa propre victoire, (i Cor. xv, 54.) Or voilà le modèle et le moyen de notre persévérance. Voulez-vous donc ne plus retomber, mes frères ? il faut que tout ce qui était en vous de terrestre et de mortel soit détruit, pour ainsi dire, et que vous soyez un homme tout renouvelé et tout céleste. Une passion négligée conserve toutes les autres; une seule plaie flattée attire sur elle les mauvaises humeurs de tout le corps. Ainsi votre attention doit redoubler, votre vigilance croître : et comme Jésus- Christ n'a compté ses travaux finis et sa victoire assurée , que lorsque la mort a été entièrement absorbée en lui, et qu'elle n'a plus eu ni armes, ni aiguillon, pour parler avec l'Apôtre; tandis qu'il vous restera des passions à combattre, des désirs à réprimer, des vertus à perfectionner, vous devez regarder votre résurrection comme imparfaite, et avancer sans cesse dans la ressemblance de l'homme nouveau.

Cependant l'erreur commune regarde le temps pascal comme un temps de relâchement, de repos, de liberté et de plaisirs. Mais, je le repète, si vous voulez conserver la grâce de la résurrection, il doit être pour vous un temps de renouvellement et de ferveur : en voici les raisons ; elles me paraissent dignes de votre attention.

En premier lieu, et il n'est que trop vrai que la plupart des fidèles croient avoir droit de se délasser, et de donner moins de soins à leur salut éternel , quand une fois ils sont arrivés au bout de cette carrière de pénitence; qu'ils ne font consister le privilège de la résurrection que dans des mœurs plus douces; dans un usage plus libre des plaisirs de la table, du jeu, des spectacles; et dans la rareté des prières publiques, et des autres devoirs de la religion. Or, pour faire sentir d'abord l'illusion d'une erreur si vulgaire et injurieuse à la sainteté de ce temps , il suffirait de vous dire que l'allégresse de l'Église en ces jours heureux, n'est fondée que sur la victoire que Jésus-Christ et tous les fidèles avec lui, remportent aujourd'hui sur le péché; que votre retour à la grâce fait tout le sujet de ces cantiques de joie; et que si vous êtes encore dans le péché, elle est encore couverte d'un deuil invisible, et gémit en secret devant son époux : qu'ainsi , elle ne paraît en ce jour triomphante et environnée

de gloire , que pour célébrer le triomphe de la grâce sur vos cœurs ; et qu'elle vous regarde comme autant de captifs , qu'elle vient de délivrer de l'empire de la mort, et de la puissance des ténèbres. En un mot , c'est la destinée de votre conscience qui décide toujours de sa joie, ou de sa tristesse. Car d'ailleurs le temps de la vie présente n'est pas le temps de sa joie: étrangère, éloignée de son époux, déchirée par les schismes et les contentions, déshonorée par les scandales, affligée parles chutes de ses enfants, elle gémit sans cesse; elle soupire après sa délivrance; et ses chants de joie ne sauraient être que des désirs d'éternité, et de vifs empressements d'être réunie à l'Église du ciel , dont son époux est le Pontife visible. Mais laissons là les raisons qui la regardent elle seule; et arrêtons-nous à celles que nous fournissent nos propres dispositions.

En effet, en second lieu, si après des mœurs désordonnées, et une vie toute criminelle, vous avez été assez heureux pour recouvrer en ces jours votre innocence par la grâce des sacrements , et vous réconcilier avec Dieu, vous êtes donc de nouveaux enfants de la grâce ; vous ne faites que de naître dans la justice et dans la sainteté : or, dans cet état d'enfance et de faiblesse , comme vous êtes plus aisé à séduire et à ébranler, il vous faut aussi plus de précautions, et plus de secours pour vous soutenir. D'ailleurs , si vous ne faites que de sortir de vos mœurs criminelles, vous n'avez donc encore rien fait pour les expier : vous avez gémi au tribunal, il est vrai; vous vous y êtes déclaré pécheur, vous y avez porté des sentiments vifs de componction , et une détestation sincère de vos crimes : nous y avons essuyé vos larmes, recueilli vos soupirs, et consolé votre douleur, qui nous remplissait nousmêmes de consolation : mais sont-ce là les seuls fruits de la pénitence? une vie entière de plaisirs et. de dissipation serait-elle effacée par quelques larmes passagères? et le péché serait-il expié dès qu'il est remis? Or, si vous êtes un nouveau pénitent, eh! où sont ces transports de zèle, cette indignation contre soi-même , cette avidité de souffrances , qui sont toujours les prémices de l'Esprit de Dieu dans un cœur touché ? Vous n'avez pas encore commencé ; et vous voulez vous permettre des adoucissements , que les plus justes, après de longues années de pénitence, n'oseraient encore s'accorder? Est-il temps de se reposer à l'entrée même de la carrière? il peut arriver quelquefois que sur la fin de la course , on se relâche; et que la ferveur se ralentisse après plusieurs années d'austérité : mais du moins les commencements ont été fervents. Le roi de Ninive se met sous la cendre , déchire ses vêtements , af-

LA RÉSURRECTION

ilige sa chair par le jeûne et par le cilice : c'est le caractère de la première grâce ; les efforts qu'elle inspire d'abord sont héroïques; et c'est alors que le pécheur nouvellement touché, a besoin de frein, et qu'il faut que la sagesse d'un conducteur modère les saillies , et arrête l'impétuosité du zèle et de l'esprit qui l'anime.

Mais vous , mon cher auditeur, si vous commencez par la chair, comment finirez-vous par l'esprit? si vos premières démarches commencent par être tièdes et languissantes , comment soutiendrez-vous les secousses, les ennuis, les dégoûts inséparables des suites et de la durée?

De plus , votre propre expérience vous apprendra que les tentations ne sont jamais plus violentes, que dans un commencement de nouvelle vie. C'est alors que le démon, furieux d'avoir laissé échapper sa proie , met tout en œuvre pour la recouvrer : c'est alors qu'il multiplie les attaques, qu'il change tout en pièges, qu'il réveille toutes les passions encore à demi vivantes , qu'il répand des dégoûts et des amertumes sur toutes nos démarches , qu'il rassemble tous les obstacles, qu'il grossit les difficultés; en un mot, qu'il épuise tous ses artifices, pour rentrer dans la maison de notre âme avec sept esprits impurs, encore plus méchants que lui. Or, si les tentations sont d'un côté plus vives, la piété de l'autre est alors plus faible. C'est une étincelle à peine allumée, et qu'il faut entretenir à force de soins et de ménagements : c'est une jeune plante que le vent le plus léger est capable d'abattre; la moindre ardeur des tentations , de faire sécher. En quel temps donc la fidélité et la vigilance furent jamais plus nécessaires? Seriez-vous sage de ne penser qu'à vous reposer, et de n'être point sur vos gardes , dans une conjoncture où tout se dispose à vous attaquer? N'est-ce pas alors que la retraite , la prière , l'éloignement du monde et des plaisirs, le commerce des gens de bien, la pratique des oeuvres de miséricorde, la lecture des livres saints, sont plus que jamais de saison; et qu'aller exposer un trésor, que vous portez dans un cœur, si peu instruit encore à se défendre , c'est vouloir sûrement le perdre?

Enfin, je n'ajoute pas que l'Église en ce saint temps, fournissant moins de secours extérieurs à la piété des fidèles, vous devez remplacer ce défaut par un renouvellement de zèle et d'attention. En effet, dans les jours de pénitence, dont nous venons de sortir, il semble que la foi et la piété étaient soutenues par les dehors tout seuls du culte. L'assistance plus assidue à nos temples; la parole de l'Évangile plus souvent et en plus de lieux annoncée; les prières de l'Église plus longues et plus

solennelles; tout cet appareil de deuil et de tristesse dont elle était couverte; le souvenir des mystères douloureux qu'elle nous rappelait; la loi des jeûnes et des abstinences; les plaisirs publics suspendus; la liberté des tables modérée; le crime obligé presque de se cacher, ou du moins de se ménager; le devoir pascal, auquel, si vous exceptez un certain nombre de pécheurs invétérés, et absolument abandonnés de Dieu, tout le reste se mettait en état de satisfaire; tout cela pouvait servir de soutien à une piété naissante. Mais dans le temps où nous allons entrer, la vertu ne trouve presque plus rien dans les dehors de la religion, qui l'aide, qui la réveille, qui la défende : toute la beauté delà fille du roi est, pour ainsi dire, au dedans. L'Église supposant que nous sommes devenus des hommes tout spirituels et célestes par la résurrection, fournit à notre piété moins de secours sensibles : les jeûnes cessent; les prières publiques diminuent; les chaires chrétiennes se taisent ; les cérémonies du culte sont plus unies et plus simples; les solennités finissent; la révolution des mystères s'accomplit; l'Église de la terre ressuscité^ est une image de celle du ciel , où l'amour, l'adoration, l'action de grâces et le silence tiennent lieu d'hymnes et de cantiques , et forment toute sa religion et tout son culte.

Or, pour vous , qui êtes encore faible dans la foi , cette privation de secours sensibles, cette vie intérieure et parfaite a ses dangers. Il est à craindre que, ne trouvant plus autour de vous les appuis extérieurs de la piété, vous ne puissiez vous soutenir tout seul : il est à craindre que la fin des abstinences ne soit pour vous un attrait d'intempérance et de volupté ; que l'éloignement des choses saintes ne vous jette dans l'oubli de Dieu ; que l'usage plus libre des plaisirs ne vous fraye le chemin au crime; que la rareté des prières publiques ne vous désaccoutume d'élever votre cœur à Dieu; que le silence des chaires chrétiennes ne vous endorme sur les vérités du salut; en un mot, que la sainte liberté de ce temps ne soit pour vous une occasion de rechute et de libertinage.

Et pour mieux vous développer cette vérité (car on ne saurait trop vous faire entrer dans l'esprit de l'Église sur l'ordre et sur la fin de ses solennités et de ses mystères, puisque c'est là toute la piété de cet exil et de notre pèlerinage) , remarquez , je vous prie , mes frères , que depuis la naissance du Sauveur, jusqu'à sa résurrection, et à l'effusion de son Esprit saint que nous attendons, l'Église vous a tenus sous ses ailes, pour ainsi dire, comme des petite qu'elle enfantait, et qu'elle voulait former à

DE NOTRE-SEIGNEUR

Xésus-Christ ; elle vous a fait croître successivement par la grâce de chaque mystère ; elle ne vous a point perdus de vue, et vous a donné tous ses soins. Mais désormais les mystères de la résurrection et de l'effusion de l'Esprit saint accomplis , elle regarde son ouvrage comme achevé en vous , elle suppose que vous êtes des hommes célestes remplis de tous les dons d'en haut , parvenus à la parfaite ressemblance de Jésus-Christ glorifié, et qui n'avez plus besoin des secours dont elle avait jusque-là soutenu votre enfance. Elle vous laisse à vous-mêmes ; elle se retire dans le secret de son sanctuaire; elle ne propose plus à votre piété, que le mystère ineffable de l'unité de l'essence divine, et de la Trinité des personnes, qui fait la seule occupation, tout le culte, toute la religion des esprits célestes, et des bienheureux dans le ciel : elle croit que menant désormais sur la terre une vie toute céleste, elle ne doit plus offrir à votre piété que le même objet que l'Église du ciel offre à ses élus, et qu'elle n'a plus qu'à vous ouvrir le sein de la gloire, et le mystère ineffable de la Trinité, loin de vous suivre encore, et de vous secourir, comme elle a fait jusqu'ici , au milieu des périls et des écueils qui sont sur la terre. Jugez si ces jours de perfection, de gloire, de vie céleste, de plénitude de l'Esprit saint pour des chrétiens, peuvent devenir des jours de relâchement et de licence; et si vous devez vivre selon les sens, dans un temps où l'Église suppose que votre vie est enfin toute cachée en Dieu avec Jésus- Christ.

Mais après tout, quand une vie molle, sensuelle, moins attentive, moins accompagnée de toutes les précautions et de toutes les violences de la piété, ne serait pas dangereuse après la sainte solennité, elle serait du moins injuste pour la plupart de vous , mes frères, qui m'écoutez. Et certes, mes frères, ces jours de pénitence dont nous venons de sortir, ont-ils assez exténué votre chair, pour vous donner droit à vous délasser de vos peines? qu'avez-vous souffert durant ce temps consacré par l'Église à la mortification et aux souffrances de Jésus-Christ? en quoi l'avez-vous distingué des autres temps de l'année? avez-vous paru dans nos temples sous la cendre et sous le cilice? avez-vous mêlé votre pain avez l'amertume de vos larmes? a-t-on vu plus de prières, plus de retraite, plus d'austérité, ou du moins plus de régularité dans vos mœurs ? avez-vous seulement satisfait aux lois de l'Église, et fait gémir sous le devoir austère du jeûne, accompli dans toute son étendue, un corps que vous ne sauriez trop châtier? Ah! le juste arrivé au bout de cette carrière, a droit d'essuyer ses larmes , de laver son

visage, de parfumer sa tête, de se revêtir de ses vêtemens de gloire et d'allégresse; de prendre part à la joie publique de l'Église , et de goûter avec elle les consolations sensibles de ce saint temps; lui qui, loin de se dispenser de la sévérité de ses lois, y a ajouté des rigueurs de surcroît. Mais vous qui, au lieu d'avoir été pénitent, avez été prévaricateur de la loi commune même de la pénitence; vous qui portez au mystère de la résurrection une chair aussi rebelle, des passions aussi vives et aussi entières qu'elles l'étaient avant ces jours de macération et d'abstinence : ah! loin de vous permettre aujourd'hui des délassements que vous n'avez pas ? mérités , vous devez vous mettre en état de réparer votre lâcheté passée, d'accomplir ce qui a manqué à votre pénitence, de changer ce temps de joie en un temps de deuil et de tristesse, et de commencer une carrière que vous n'avez pas encore fournie.

Et si vous souhaitez d'apprendre, avant que je finisse, en quoi consiste ce renouvellement qu'on vous demande, et quels sont en détail les moyens de conserver la grâce de la résurrection, ce qui doit être le fruit de tous ce discours ; je vous réponds que la grâce ne peut se conserver, que par les mêmes voies par où on l'a recouvrée; que les sentiments d'amour, de componction, qui l'ont attirée dans votre âme, seuls peuvent l'y entretenir; et qu'il en est de l'homme spirituel comme de l'homme terrestre, c'est-à-dire que sa conservation n'a rien qui ne ressemble à sa première formation. Or, je vous demande, comment vous y êtes-vous pris en ces jours solennels, pour recouvrer la grâce de la sanctification , s'il est vrai que vous l'ayez recouvrée ? quelles sont les voies par où vous êtes arrivé à cet état heureux? les larmes, la componction , une vive horreur de vos fautes , un éloignement infini des occasions qui vous avaient séduit, une conviction sincère de votre faiblesse, et du besoin que vous aviez de prière et de vigilance, un dégoût véritable du monde et de ses plaisirs, un goût de Dieu et de tous les devoirs de la piété, une crainte effective de mourir enfin dans votre péché. Eh bien, mon cher auditeur, voilà le plan de vos devoirs jusqu'à la fin. Suivez toujours ces routes heureuses, qui vous ont conduit à votre délivrance; voilà votre voie. Souvenez-vous que votre propre corruption combattant sans cesse en vous la grâce de la sainteté, il faut faire les mêmes efforts pour la conserver, que vous avez faits pour la recouvrer; et qu'ainsi vous relâcher, c'est tout perdre, et risquer tout le fruit de vos travaux passés.

Voilà, mes frères, les motifs et les moyens de persévérance que nous fournit aujourd'hui la ré-

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