DE LA FOL
S'il ne devait nous en coûter que de soumettre notre raison à des mystères qui nous passent; si la vie chrétienne ne nous offrait point d'autres difficultés que certaines contradictions apparentes, qu'il faut croire sans les pouvoir comprendre ; si la foi ne nous proposait point de devoirs pénibles à remplir ; si, pour changer de vie , il nefallait pas renoncer aux passions les plus vives et aux attachements les plus chers ; si c'était une affaire purement d'esprit et de croyance , et que le cœur et les penchants n'y souffrissent rien , nous n'aurions plus de peine à nous rendre; nous regarderions comme des insensés ceux qui mettraient en balance des difficultés de pure spéculation , qu'il ne coûte rien de croire , avec une éternité malheureuse , qui , au fond , peut devenir le partage des incrédules. La foi ne nous parait donc difficile que parce qu'elle règle les passions , et non parcequ'elle propose des mystères ; c'est donc la sainteté de ses maximes qui nous révolte, plutôt que l'incompréhensibilité de ses secrets : nous sommes donc corrompus, mais nous ne sommes point incrédules. {Avent, sermon du troisième dimanche.)
La foi est une vertu commode pour les esprits médiocres : comme ils ne voient pas de loin , il leur en coûte peu de croire. Leur mérite en ce point est un mérite tout du cœur; ils n'ont pas besoin d'immoler ces lumières favorites, dont leur âme n'est jamais frappée : c'est un sacrifice tout pareil à celui d'Abraham ; on y trouve du bois et du feu , de l'amour et de la simplicité, mais il n'y a point de victime. Il n'en est pas de même de ces esprits vastes et lumineux : accoutumés à voir clair dans les vérités où l'esprit peut atteindre, ils souffrent impatiemment la sainte obscurité de celles qu'il doit adorer. Introduits depuis longtemps par un privilège délicat dans le sanctuaire de la vérité, il leur en coûte pour ne pas franchir cette haie sacrée, qui sert comme de barrière à celui de la foi. On se ferait une religion de toucher à certains articles; mais pour les autres , on les tâte , on les sonde ; on veut que l'ignorance seule de nos pères nous les ait donnés pour impénétrables. Un air de nouveauté vient là-
DE LA FOI
dessus , flatte, attire, emporte ; on oublie que donner atteinte à un point de la loi , c'est faire écrouler tout l'édifice ; en un mot , on veut bien subir le joug de la foi , mais on veut se l'imposer soi-même , l'adoucir, et y faire des retranchements à son gré. Tel a été souvent l'écueil des plus grands génies ; les annales de la religion nous ont conservé le souvenir de leur chute , et chaque siècle a presque été fameux par quelqu'un de ces tristes naufrages. (Panégyrique de saint Thomas d'Aquin.)
Malgré nos doutes prétendus sur la foi , nous sentons que l'incrédulité déclarée est un parti affreux; nous n'oserions nous y fixer. C'est un sable mouvant sous lequel nous entrevoyons mille précipices qui nous font horreur; où nous ne trouvons point de consistance , et où nous n'oserions marcher d'un pas ferme et assuré. On convient que, quand il ne serait pas si certain qu'il y aurait quelque chose après cette vie , l'alternative est trop affreuse pour ne pas prendre des mesures ; et que , dans une incertitude même effective des vérités de la foi , le parti de l'homme de bien serait toujours le plus sûr et le plus sage. Notre état est donc plutôt une irrésolution vague d'un cœur agité, et qui craint de rompre ses chaînes, qu'un doute réel et effectif sur la foi, et une crainte que nous ne perdions nos peines en lui sacrifiant nos plaisirs. Ne cherchons donc plus à nous convaincre : travaillons plutôt à ne plus combattre la conviction intérieure qui nous éclaire et qui nous condamne. Revenons à notre cœur ; réconcilions-nous avec nous-mêmes; laissons parler une conscience qui plaide encore sans cesse au dedans de nous pour la foi, contre nos propres dérèglements; en un mot, écoutons-nous nous-mêmes, et nous serons fidèles. ( Avent, sermon du troisième dimanche. )
La vérité ne nous est ici-bas montréequ'en énigme, et il faut croire pour comprendre. Ce n'est pas que la religion ne nous propose que des mystères qui nous passent, et qu'elle nous interdise tout usage de la raison ; elle a ses lumières comme ses ténèbres , afin que d'une part l'obéissance du fidèle soit raisonnable, et que de l'autre elle ne soit pas sans mérite. Nous voyons assez pour éclairer ceux qui veulent connaître; nous ne voyons pas assez pour forcer ceux qui refusent de voir. La religion a assez de preuves pour ne pas laisser une âme fidèle sans assurance et sans consolation; elle n'en a pas assez pour laisser l'orgueil et l'incrédulité sans réplique. Ainsi la religion, par son côté lumineux console la raison, et son côté obscur laisse à la foi tout son mérite. ( Mystères, sermon de l'Incarnation. )
Tout change sur la terre, parce que tout suit la mutabilité de son origine. Les occasions, les diffé-
rences des siècles , les diverses humeurs des climats , la nécessité des temps , ont introduit mille changements à toutes les lois humaines; la foi seule n'a jamais changé. Telle que nos pères la reçurent, telle l'avons-nous aujourd'hui , telle nos descendants la recevront un jour. Elle s'est développée par la suite des siècles, et par la nécessité de la garantir des erreurs qu'on y voulait mêler; mais ce qui une fois a paru lui appartenir, a paru toujours tel. Il est aisé de durer quand on s'accommode au temps et aux circonstances , et qu'on peut ajouter ou diminuer, selon le goût des siècles et de ceux qui gouvernent; mais ne jamais rien relâcher malgré le changement des mœurs , voir tout changer autour de soi , et être toujours le même, c'est le grand privilège de la religion chrétienne. {Carême, sermon du jeudi après les Cendres. )
Les grandes connaissances ôtent presque toujours quelque chose à la simplicité de la foi ; et par un destin inévitable à la recherche des sciences humaines, inséparables d'ordinaire de complaisance et d'orgueil , la soumission qui nous rend fidèles , semble perdre d'un côté ce que les lumières qui nous rendent habiles, gagnent de l'autre; comme si plus on était éclairé , plus on ne devait pas voir clair dans la faiblesse de la raison et dans l'incertitude et l'obscurité de ses lumières. ( Mystères, sermon de l'Incarnation.)
11 n'est que la foi qui puisse nous mettre au-dessus des événements ; tous les autres motifs nous laissent toujours entre les mains de notre faiblesse. La raison , la philosophie promettait la constance à son sage, mais elle ne la donnait pas. La fermeté de l'orgueil n'était que la dernière ressource du découragement; et l'on cherchait une vaine consolation, en faisant semblant de mépriser des maux qu'on n'était pas capable de vaincre. La plaie qui blesse le cœur ne peut trouver son remède que dans le cœur même. Les vains préceptes de la philosophie nous prêchaient une insensibilité ridicule, comme s'ils avaient pu éteindre les sentiments naturels, sans éteindre la nature elle-même : la foi nous laisse sensibles; mais elle nous rend soumis , et cette sensibilité fait elle-même tout le mérite de notre soumission; elle n'est pas insensible aux peines, mais elle est supérieure à la douleur. C'était ôter aux hommes la gloire de la fermeté dans les souffrances, que de leur en ôter le sentiment ; et la sagesse païenne ne voulait les rendre insensibles, que parce qu'elle ne pouvait les rendre soumis et patients. Elle apprenait à l'orgueil à cacher et non à surmonter ses sensibilités et ses faiblesses : elle formait des héros de théâtre, dont les grands sentiments n'étaient que
DE LA PIETE
pour les spectateurs, et aspiraient plus à la gloire de paraître constants, qu'à la vertu même de la constance. Mais la foi nous laisse tout le mérite de la fermeté, et ne veut pas même en avoir l'honneur devant les hommes : elle sacrifie à Dieu seul les sentiments de la nature, et ne veut, pour témoins de son sacrifice, que celui qui seul peut en être le rémunérateur : elle seule donne de la réalité à toutes les autres vertus , parce qu'elle seule en bannit l'orgueil qui les corrompt , et qui n'en fait que des fantômes. ( Petit Carême, sermon du jour de Pâques).
La véritable élévation de l'esprit est de pouvoir sentir toute la majesté et toute la sublimité de la foi : les grandes lumières nous conduisent elles-mêmes à la soumission; l'incrédulité est le vice des esprits faibles et bornés. C'est tout ignorer que de vouloir tout connaître. Les contradictions et les abîmes de l'impiété sont encore plus incompréhensibles que les mystères de la foi; et il y a encore moins de ressource pour la raison à secouer tout joug, qu'à obéir et à se soumettre. {Petit Carême, sermon du deuxième dimanche. )
Qu'on vante l'élévation et la supériorité de nos lumières; qu'une haute sagesse nous fasse regarder comme l'ornement et le prodige de notre siècle : si cette gloire n'est qu'au dehors, si la foi, qui seule élève le oœur, n'en est pas la première base, le premier échec de l'adversité renversera tout cet édifice de philosophie et de fausse sagesse; tous ces appuis de chair s'écrouleront sous notre main; ils deviendront inutiles à notre malheur; on cherchera nos grandes qualités dans notre découragement ; et notre gloire ne sera plus qu'un poids ajouté à notre affliction, qui nous la rendra plus insupportable. Le monde se vante de faire des heureux; mais la foi toute seule peut nous rendre grands au milieu de nos malheurs mêmes.
La philosophie découvrait la honte des passions; mais elle n'apprenait point à les vaincre; et ses préceptes pompeux étaient plutôt l'éloge de la vertu, que le remède du vice. Il était même nécessaire à la gloire et au triomphe de la foi , que les plus grands génies et toute la force de la raison humaine se fussent épuisés pour rendre les hommes vertueux. Si les Socrate et les Platon n'avaient pas été les docteurs du monde, et n'eussent pas entrepris en vain de régler les mœurs et de corriger les hommes par la force seule de la raison, l'homme aurait pu faire honneur de sa vertu à la supériorité de sa raison ou à la beauté de la vertu même : mais ces prédicateurs de la sagesse ne firent point de sages ; et il fallait que les vains efforts de la philosophie préparassent de nouveaux triomphes à la foi.
C'est elle qui a montré à la terre le véritable sage , que tout le faste et tout l'appareil de la raison humaine nous annonçait depuis si longtemps. Elle n'a pas borné toute sa gloire, comme la philosophie, à essayer d'en former à peine un dans chaque siècle, parmi les hommes; elle en a peuplé les villes, les empires, les déserts; et l'univers entier a été pour elle un autre lycée, où, au milieu des places publiques , elle a prêché la sagesse à tous les hommes. Ce n'est pas seulement parmi les peuples les plus polis qu'elle a choisi ses sages ; le Grec et le Barbare, le Romain et le Scythe ont été également appelés à sa divine philosophie. Ce n'est pas aux savants tout seuls qu'elle a réservé la connaissance sublime de ses mystères; les ignorants eux-mêmes sont devenus ses docteurs. Il fallait que la véritable sagesse put devenir la sagesse de tous les hommes.
Sa doctrine était insensée en apparence, et les philosophes soumirent leur raison orgueilleuse à cette sainte folie : elle n'annonçait que des croix et des souffrances , et les césars devinrent ses disciples. Elle seule vint apprendre aux hommes que la chasteté , l'humilité , la tempérance pouvaient être assises sur le trône , et que le siège des passions et des plaisirs pouvait devenir le siège de la vertu et de l'innocence. (Petit Carême, sermon du jour de Pâques. )
DE LA PIÉTÉ
C'est se faire une fausse idée de la piété , de se la figurer toujours faible, timide, indécise, scrupuleuse, bornée; se faisant un crime de ses devoirs, et une vertu de ses faiblesses; obligée d'agir et n'osant entreprendre; toujours suspendue entre les intérêts publics et ses pieuses frayeurs , et ne faisant usage de la religion , que pour mettre le trouble et la confusion où elle aurait dû mettre l'ordre et la règle. Ce sont là les défauts que les hommes mêlent souvent à la piété ; mais ce ne sont pas ceux de la piété même : c'est le caractère d'un esprit faible et borné; mais ce n'est pas une suite de l'élévation et de la sagesse de la religion : en un mot, c'est l'excès de la vertu; mais la vertu finit toujours où l'excès commence. La véritable piété élève l'esprit, ennoblit le cœur, affermit le courage. On est né pour de grandes choses , quand on a la force de se vaincre soi-même. L'homme de bien est capable de tout , dès qu'il a pu se mettre par sa vertu au-dessus de tout. C'est le hasard qui fait les héros ; c'est une valeur de tous les jours qui fait l'homme de bien : les passions peuvent nous placer bien haut; mais il n'y a que la vertu qui nous élève au-dessus de nous-mêmes. ( Petit Carême, sermon du dimanche des Rameaux. )
DE LA PIÉTÉ
Tout ce qui combat une obligation essentielle ne peut être une œuvre de piété; Dieu ne compte point des œuvres qu'il ne demande point. Tel est souvent le goût bizarre de l'homme : le joug du devoir n'a rien qui flatte l'orgueil ; c'est un goût forcé et étranger qu'on ne s'est point imposé soi-même, qui n'offre que le devoir tout seul , toujours triste et dégoûtant, et sous lequel l'amour-propre a delà peine à plier; mais les œuvres de notre choix, nous nous y prêtons avec complaisance : c'est un joug de notre façon qui ne nous blesse jamais ; et ce qu'il pourrait avoir de pénible est toujours adouci par le goût-xwi nous y porte , ou par le plaisir secret que l'on sent de l'avoir soi-même choisi. N'ajoutons rien du nôtre à la religion : elle est pleine d'une raison sublime, pourvu que nous la laissions telle qu'elle est ; mais , dès que nous voulons y mêler nos goûts et nos idées , ce n'est plus , ou qu'une philosophie sèche et orgueilleuse qui donnetout à la raison, et qui ne fournit rien de tendre pour le cœur, ou qu'un zèle superstitieux et bizarre que la saine raison méprise, et que la foi désavoue et condamne. {Carême, sermon du mercredi de la troisième semaine.)
Les hommes, pour excuser leurs vices, cherchent à décrier la vertu. Comme elle est incommode aux passions, ils voudraient se persuader qu'elle est funeste à la conduite des États et des empires , et lui opposer les intérêts publics, pour se caeher à soimême l'intérêt personnel , qui seul en nous s'oppose à elle. La crainte du Seigneur est la seule source de la véritable sagesse; et ce qui met l'ordre dans l'homme, peut seul le mettre dans les États. La piété véritable est l'ordre de la société ; elle laisse chacun à sa place; elle ne sort pas de l'ordre de ses devoirs pour s'en faire d'étrangers ; et elle regarde comme des vices les vertus qui ne sont pas de notre état. Tout ce qui trouble l'harmonie publique, est un excès de l'homme, et non un zèle et une perfection de la vertu. La religion désavoue les œuvres les plus saintes qu'on substitue aux devoirs ; et l'on n'est rien devant Dieu quand on n'est pas ce qu'on doit être. Il y a donc une piété, pour ainsi dire, propre à chaque état : l'homme public n'est point vertueux, s'il n'a que les vertus de l'homme privé; et le souverain en lui peut devenir très-criminel, tandis que l'homme est irréprochable. {Petit Carême , sermon du Dimanche des Hameaux.)
D'ordinaire, on est soutenu dans un commencement de piété, par un certain goût sensible qui accompagne presque toujours les premières démarches d'une nouvelle vie ; un goût qui souvent est l'ouvrage de la nature, autant que de la grâce, et
qui prend plutôt sa source dans la tendresse d'un cœur faible et timide, que dans une profonde plénitude d'amour et de componction. Aussi , ce goût venant bientôt à manquer, le cœur n'ayant plus d'appui sensible, retombe sur lui-même; on s'affaiblit , on perd courage , on regarde derrière soi ; on n'est pas loin d'une rechute ; on retombe : telle est la destinée de la plupart des âmes. Leur piété est une piété toute de goût et de sensibilité ; un je ne sais quel attrait inséparable de la nouveauté, et qui a toujours bien plu^s d'empire sur les âmes légères et inconstantes. Ce n'est pas une conviction réelle et profonde des vérités saintes, une terreur véritable des jugements de Dieu , une sainte horreur d'elle-même , un mépris héroïque du monde et de ses plaisirs , un changement universel du cœur; et de là ces tristes scènes qui affligent l'Église, qui déshonorent la vertu, et qui se passent tous les jours à nos yeux ; de là ce ridicule que le monde luimême donne à tant d'âmes , qui , après l'avoir abandonné avec éclat, reviennent encore à ses plaisirs. {À vent, sermon de la Conception de la Sainte Fier g e.)
La nouveauté , le tempérament quelquefois , tout cela fait sur le cœur certaines impressions sensibles qui nous soutiennent dans la pratique des devoirs et des règles saintes. Tout s'aplanit alors, tout paraît aisé ; on se persuade aisément que les suites répondront à de si heureux commencements; que les devoirs auront toujours pour nous le même attrait, et que rien n'affaiblira ce goût sensible qui nous rend d'abord si heureux , et si pénétrés de notre bonheur. Cependant ce premier goût s'use d'ordinaire; cet attrait passe; rien d'humain ni de sensible ne soutient plus dans la pratique de la vertu ; on en sent le poids; et les consolations qui l'adoucissaient sont refusées : les penchants , d'abord si dociles , se soulèvent contre le joug; notre cœur, d'abord touché , ne trouve plus rien , presque , dans le détail des devoirs, qui le pique et l'intéresse ; on marche encore, à la vérité ; mais chaque pas est un nouvel effort; mais on marche sans goût et sans consolation ; on recherche dans les relâchements de l'amour-propre les consolations sensibles qui manquent à la vertu; on se dédommage avec soi-même, pour ainsi dire , des dégoûts qu'on éprouve avec Dieu. {Deuxième sermon d'une Profession religieuse.)
Le premier écueil de la piété des grands, est de les retirer des soins publics, et de les renfermer en eux-mêmes. Comme l'indolence et l'amour du repos est le vice ordinaire des grands, il devient encore plus dangereux et plus incorrigible, quaud
coo
DE LA PIE'IE
ils lecouvrentdupréte.xtedela vertu. La gloire peut réveiller quelquefois dans les grands l'assoupissement de la paresse; mais celui qui a pour principe une piété mal entendue, est en garde contre la gloire, et ne laisse plus de ressource. Un reste d'honneur et de respect pour le public et pour la place qu'on occupe, rompt souvent les charmes d'une oisiveté honteuse, et rend aux peuples le souverain qui se doit à eux : mais, quand ce repos indigne est occupé par des exercices pieux, il devient à ses yeux honorable. On peut rougir d'un vice , ro>iis on se fait honneur de ce qu'on croit une vertu.
Quel serait donc ce fantôme de piété qui ferait une vertu aux grands et aux souverains de craindre la dissipation des soins publics jusques à les négliger ; de ne vaquer qu'à des pratiques religieuses, comme des hommes privés, et qui n'ont à répondre que d'eux-mêmes; de se renfermer au milieu d'un petit nombre de confidents de leurs pieuses illusions, et de fuir presque la vue du reste de la terre ? Une piété oisive et retirée ne sanctifie point le souverain; elle l'avilit et le dégrade.
Quoi! tandis que celui que son rang et sa naissance' établissent dépositaire de l'autorité publique, se renfermerait dans l'enceinte d'un petit nombre de devoirs pieux et secrets; les soins publics seraient abandonnés, les affaires demeureraient, les subalternes abuseraient de leur autorité , les lois céderaient la place à l'injustice et à la violence, les peuples seraient comme des brebis sans pasteur, tout l'État dans la confusion et le désordre? La religion autoriserait donc des abus que la raison elle-même condamne?
Ce n'est pas qu'on prétende autoriser cette sagesse profane, qui fait toujours marcher les intérêts de l'État avant ceux de la religion ; ni cette erreur commune qui ne croit pas l'exactitude des règles de l'Évangile compatibles avec les maximes du gouvernement et les intérêts de l'État. Dieu , qui est l'auteur des empires , ne l'est-il point des lois qui les gouvernent? A-t-il établi des puissances qui ne puissent se soutenir que par le crime ? Et les rois seraient-ils son ouvrage, s'ils ne pouvaient régner sans que la fraude et l'injustice fussent les compagnes inséparables de leur règne? N'est-ce pas la justice et le jugement qui soutiennent les trônes? La loi de Dieu ne doit-elle pas être écrite sur le front du souverain, comme la première loi de l'empire? Et s'il fallait toujours la violer pour maintenir la tranquillité des sociétés humaines , ou la loi de Dieu serait fausse, ouïes sociétés humaines ne seraient pas l'ouvrage de Dieu. {Petit Carême, sermon du dimanche des Rameaux.)
Quelle erreur, de se persuader que ceux qui sont en place ne doivent pas regarder de si près à la rigidité des règles saintes ; que les empires et les monarchies ne se mènent point par des maximes de religion ; que tout tomberait dans la langueur et dans l'inaction, si les maximes du christianisme conduisaient les affaires publiques ; et qu'il n'est pas possible d'être en même temps et l'homme de l 'État , et l'homme de Dieu ! Quoi ! la justice, la vérité, la bonne foi seraient funestes au gouvernement des États et des empires ! La religion, qui fait tout le bonheur ettoute la sûreté des peupleset des rois, eudeviendrait elle-même l'écueil îles peuples nepourraient devoir l'abondance et la tranquillité qu'à la fraude et à la mauvaise foi de ceux qui les gouvernent; et les ministres des rois ne pourraient acheter que par la perte de leur salut, le salut de leur patrie ! J'avoue qu'avec un souverain ambitieux , qui médite des entreprises injustes, l'artifice et lamauvaisefoi deviennent comme inévitables à ses ministres, ou pour cacher ses mauvais desseins, ou pour colorer ses injustices. Mais que le prince soit juste et craignant Dieu, la justice et la vérité suffiront alors pour soutenir un trône qu'elles-mêmes ont élevé : l'habileté de ses ministres ne sera plus que dans leur équité et dans leur droiture ; on ne donnera plus à la fraude et à la dissimulation les noms pompeux d'art de régner et de science des affaires. {Petit Carême, sermon du Dimanche des Rameaux.)
S'il ne fallait, pour être saint, que faire une action héroïque de vertu, un sacrifice éclatant, une démarche généreuse, il en coûterait moins à la plupart des hommes. On trouve en soi assez de résolution pour se faire une grande violence d'un moment; toutes les forces de l'âme semblent se réunir alors , et la courte durée du combat en adoucit et en soulage la douleur. Mais cequilassedanslavertu, c'est qu'un sacrifice fait, il s'en offre un autre qu'il faut faire : c'est qu'une passion vaincue renaît aussitôt , et qu'il faut encore de nouveaux efforts pour la vaincre. Il est aisé d'être en certains moments héroïque et généreux ; ce qui coûte , c'est d'être partout constant et fidèle. {Mystères , sermon de la Passion.)
Après les premières années passées dans la ferveur, on croit être en droit de se reposer : on laisse à ceux qui commencent , une exactitude trop rigoureuse : on regarde tous les adoucissements et les petites infidélités , comme le privilège du temps et des années : on se rabat à un genre de vie plus à portée des sens et de l'amour-propre : on se permet tranquillement des omissions dont on se faisait autrefois un grand scrupule : enfin , on se persuade que le temps de la ferveur est passé ; et qu'il ne
DU ZÈLE
convient qu'à des commençants d'observer les règles et les saints usages dans toute leur perfection et leur étendue. {Deuxième sermon d'une Profession religieuse.)
DU ZÈLE
Le véritable zèle prend différentes formes , selon les différents besoins de ceux qui en sont l'objet. Tantôt il menace, il effraye, il ne montre que des objets terribles et accablants; d'autres fois il console, il s'insinue, il rassure les défiances, il calme les frayeurs : mais c'est toujours la douceur de la charité qui lui fournit les expressions ou de consolation , ou de terreur; c'est toujours elle qui emprunte tantôt les armes d'une sainte indignation, tantôt celles de la tendresse : c'est sa douceur qui forme toute sa sévérité ; et c'est de sa sévérité elle-même que naît toute sa douceur. Les emportements, les hauteurs , les duretés que l'on honore du nomde zèle, elle les désavoue; ce sont des saillies de l'homme; c'est une fougue de tempérament ; c'est une imprudence du ministre , ce n'est pas la fonction sainte du ministère. Le zèle qui veut perdre , déshonorer, rendre publique l'infamie des pécheurs qu'il ne peut corriger, n'est pas le zèle qui prend sa source dans la charité; tout ce qui peut jeter de l'aigreur et de l'amertume dans le cœur de ses frères , lui paraît étranger au zèle dont elle est le principe.
Un ministre saint ne se propose de travailler que pour Dieu : il sait qu'il y a différents dons et divers talents dans l'Église, et que les plus applaudis ne sont pas toujours les plus utiles : il ne choisit pas. même le genre de travail le plus conforme à son goût ; il se livre à celui que l'Église lui destine; il n'en examine ni les avantages ni les incommodités. Aussi aise d'être employé aux fonctions les plus obscures, qu'aux plus éclatantes; aussi zélé quand il faut laisser venir à lui les petits enfants , que lorsqu'il s'agit de porter la parole devant les rois et les grands de la terre ; son unique gloire est que Dieu soit glorifié, et que lui-même puisse être oublié.
Souvent, par un faux prétexte de zèle, on se croit tout permis contre les pécheurs endurcis etobstinés: on se livre à leur égard à toute l'impétuosité d'un zèle ardent; on les décrie dans les entretiens particuliers ; on les montre presque au doigt dans les instructions publiques ; on les caractérise par des traits si marqués et si frappants, que personne ne peut les méconnaître : et l'on s'applaudit, comme si un ministère de charité et de réconciliation pouvait devenir, sans profanation , un ministère public d'animosité et de satire! Par là on ajoute à l'éloignement que les pécheurs ont de la vertu , la haine de celui
qui la leur annonce; en les aigrissant, on leur fait du crime une espèce de point d'honneur affreux : de sorte que ce n'est plus leur fragilité seule qui les y retient; c'est une ostentation de rage, et un plaisir secret de morguer et de contrister celui qui les condamne et qui les censure publiquement.
Les travaux semblables du ministère, qui devraient, ce semble, réunir les ouvriers destinés aux mêmes fonctions , les divisent. On se regarde d'un œil jaloux : on exténue, on méprise mutuellement les talents et les succès les uns des autres ; les succès de nos frères ne sont plus dans notre bouche qu'une prévention populaire; nous écoutons leurs éloges avec un air qui les désavoue. On ne connaît de bien que celui qu'on fait soi-même : on s'empresse, on s'intrigue pour attirer à soi ou aux siens les suffrages publics; et l'on croit avoir rendu gloire à Dieu quand on les a soustraits à ceux à qui , sans nos artificieuses précautions, ils auraient été destinés. On va plus loin, on se déchire , on s'impute mutuellement des excès de rigueur ou de relâchement opposés égalementàlasaintesagessederÉvangile : un ministère de paix devient un spectaclede guerre et de dissension : on répand parmi les fidèles cet esprit de division; et la prévention et lajalousiedes ministres passent jusques à leur disciples.
Le zèle est un saint désir de se rendre utile à ses frères; mais un désir rempli de lumière et de prudence , qui nous dirige lui-même dans le choix des moyens : tout ce qui nous paraît bon , ne lui paraît pas pour cela convenable. Le cœur de la plupart des hommes est si corrompu , si pétri d'orgueil , de malignité, de perversité , et , par là , né avec des penchants si inalliables avec les règles et le devoir, que le plus léger contre-temps , lorsqu'on s'efforce de les y rappeler, devient pour eux une raison de s'en éloigner encore davantage. Il faut , pour ainsi dire , leur en applanir toutes les voies ; c'est bien assez qu'ils aient à combattre leurs inclinations perverses, sans qu'on les oblige encore de pardonner les contre-temps et les imprudences. Si l'on prévoit que le zèle irritera le malade , loin de le guérir, il faut attendre des moments plus favorables, sans exposer la Vérité au mépris et à la dérision. On cherche souvent à se décharger de son zèle comme d'un fardeau qui pèse, sans prendre garde si le lieu où l'on veut le déposer est disposé à le recevoir; n'est-ce pas là plutôt chercher à soulager son impatience, que les infirmités de ses frères?
La jalousie non-seulement déshonore le zèle, mais le suppose éteint dans nos cœurs. Ce n'est pas le salut de nos frères, que nous cherchons; c'est le vain honneur d'en être nous-mêmes les instruments
DU ZELE
et les ministres. La gloire de Dieu ne nous intéresse qu'autant que notre gloire propre se trouve mêlée avec la sienne. Nous souffrons que Dieu soit glorifié, peut-être même verrions-nous avec plaisir périr les pécheurs, plutôt que de les voir sauvés par d'autres soins et d'autres talents que les nôtres. Nous voulons être seuls , et ne partager avec personne la gloire et les succès du saint ministère. Tout ce qui brille à nos côtés, ou qui nous efface, nous est insupportable; et nous regardons les dons de Dieu dans les autres comme notre confusion et notre opprobre. On se cache cette bassesse à soi-même ; mais elle jette au dehors des fruits d'autant plus amers, que sa racine est plus profondément cachée dans le cœur : on se la déguise sous les noms spécieux du zèle et de la charité. Mais quel zèle, que l'accroissement de la gloire de Dieu et de la reconnaissance de son nom remplit de tristesse et d'amertume! quelle charité , que les dons de Dieu dans nos frères aigrissent et révoltent !
Il y a des bienséances et des mesures de sagesse dont le zèle ne doit jamais s'écarter. Il règle ses instructions sur le caractère de ceux qui l'écoutent; il choisit ses moments pour parler utilement et à propos ; il ne précipite pas des corrections que la patience et la lenteur auraient rendues plus efficaces : son grand objet est d'être utile; et le même zèle qui forme en nous ce saint désir, est toujours ingénieux à nous fournir des expédients qui en assurent le succès.
La jalousie et la témérité dans le zèle sont d'ordinaire les suites et les tristes fruits de l'orgueil. On se laisse souvent également enfler des louanges et des mépris , de la faveur et de la contradiction des hommes : mais un ministre saint, qui dans ses fonctions ne se propose que le salut de ses frères, ne sent en lui dejoie, de chagrin, de crainte, d'espérance, que par rapport à ce seul objet. Il sait que les applaudissements n'ont pour principe que l'orgueil, la prévention ou l'inconstance des hommes; qu'ils fouleront demain aux pieds l'idole qu'ils viennent d'élever aujourd'hui ; qu'ils louent plutôt pour s'honorer eux-mêmes , que pour honorer la vertu ; que la bizarrerie et le peu de solidité de leurs suffrages leur ôte tout ce qui pourrait même satisfaire l'orgueil; qu'ils envient souvent et méprisent en secret ceux qu'ils semblent admirer tout haut, et qu'il est rare que leur cœur ratifie les louanges de leur bouche. Mais s'il ne s'enfle point des louanges , il ne s'élève point aussi des mépris et des persécutions. Il est vrai qu'elles sont promises à la piété, et proposées comme la gloire et la récompense du ministère ; et par là , dès qu'on s'en attire de la part des hom-
mes , il semble qu'on est en droit de se croire marqué du sceau de l'apostolat. On croit succéder au zèle des premiers hommes apostoliques, parce qu'on succède à leurs tribulations; et l'on se persuade avoir rempli glorieusement son ministère , quand on l'a rempli avec le mépris et les mauvais traitements de ceux envers qui nous l'exerçons. Mais d'où savonsnous que nous ne devons pas à notre imprudence , plutôt qu'à leur malice , les contradictions que nous essuyons de leur part? L'humeur, l'emportement, l'indiscrétion n'ont-ils pas ôté à notre zèle tout ce qu'il aurait eu de respectable , et fait retomber sur nous seuls les mépris et les persécutions que nous rejetons avec complaisance sur notre ministère? N'est-ce pas la manière peu décente , ou peu mesurée, d'annoncer la vérité, qui l'a rendue dans notre bouche odieuse ou ridicule? Nous glorifier de ces contradictions , c'est noUs glorifier souvent de l'abus que nous avons fait de notre ministère. Ainsi ni les louanges ni les mépris des hommes dans nos fonctions ne doivent pas flatter notre orgueil : leurs louanges, parce qu'elles ne nous sont point dues ; leurs mépris, parce que souvent ils nous sont dus.
On voit tous les jours des ministres qu'un zèle inconsidéré jette dans des inconvénients capables d'anéantir tout le fruit de leurs fonctions, et où l'honneur même de leur caractère est avili. Us entreprennent tout ; tout ce qui a l'apparence du bien les anime et les met en mouvement : rien ne leur paraît impossible, et rien ne leur semble à la place où il doit être. Us voudraient tout changer, tout déplacer; ils commencent par mettre une confusion universelle en tout ce qu'ils touchent, sous prétexte d'y rétablir l'ordre. Esprits inquiets , bornés , téméraires , entreprenants; pourvu qu'ils s'agitent, ils sont contents d'eux-mêmes. Us vont hardiment heurter de front à tous les inconvénients les plus délicats, les plus dignes d'être ménagés, les plus exposés à des suites grandes et fâcheuses, les plus capables d'arrêter la prudence et l'habileté la plus consommée ; et au sortir de cet écueil où ils viennent de se briser, et de donner au public une scène toujours désagréable au ministère , ils vont avec la même sécurité tenter une autre entreprise qui ne leur offre pas moins de périls, et ne leur promet pas moins de confusion.
Le vrai zèle n'est point susceptible d'une ambition criminelle, qui est comme la consommation et l'excès le plus marqué de l'orgueil : on la dissimule presque toujours à soi-même, mais elle est souvent le motif secret et caché qui anime à notre insu nos fonctions les plus saintes. On n'est point imposteur en public; les mœurs sont régulières, on a horreur du crime ; on se livre de bonne foi aux