‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 162 sur 235 · DE LA MORT · texte numérisé non relu

DE LA MORT

Les passionshumaines ont toujours quelque chose d'étonnant et d'incompréhensible. Tous les hommes veulent vivre; ils regardent la mort comme le dernier des malheurs : toutes leurs passions les attachent à la vie ; et cependant ce sont leurs passions elles-mêmes qui les poussent sans cesse vers cette mort pour laquelle ils ont tant d'horreur, et il semble qu'ils ne vivent que pour se hâter de mourir. {Avent, sermon du jour des Morts.)

Chacun se forme dans l'avenir un fantôme , qui

Péblouit; le bonheur se montre toujours à nous de loin. La mort de nos maîtres , ce grand spectacle où le monde et toute sa gloire fond à nos yeux , leur mort change nos vues , sans changer notre cœur. Chacun tente la fortune par de nouvelles voies. Nous formons de nouveaux projets , nous nous faisons un nouveau plan de cour et de mesures , nous nous consolons de nos pertes par de nouvelles prétentions. Nos projets échouent sans cesse , et nos espérances revivent de nos projets même renversés. Au milieu du débris de tout ce qui nous environne , nous nous sauvons encore dans l'avenir. {Oraison funèbre de M. le Dauphin.)

La mort est presque toujours l'écueil et le terme fatal de la gloire des grands. Les vaines louanges dont on les avait abusés pendant leur vie, descendent presque aussitôt avec eux dans l'oubli du tombeau. Us ne survivent pas longtemps à eux-mêmes; ou s'il en reste quelque souvenir parmi les hommes , ils en sont plus redevables à la malignité des censures qu'à la vanité des éloges. Leurs louanges n'ont eu que la même durée de leurs bienfaits ; ils ne sont plus rien, dès qu'ils ne peuvent plus rien; leurs adulateurs mêmes deviennent leurs censeurs. De nouvelles espérances forment un nouveau langage; on élève sur les débris de la gloire du mort la gloire du vivant; on embellit de ses dépouilles et de ses vertus celui qui prend sa place. Les grands sont proprement le jouet des passions des hommes; leur gloire n'a point de consistance assurée, et elle augmente ou diminue avec les intérêts de ceux qui les louent. {Petit Carême, sermon du jour de Pâques.)

Le premier pas que l'homme fait dans la vie, est aussi le premier qui l'approche du tombeau. Dès que ses yeux s'ouvrent à la lumière , l'arrêt de mort lui est prononcé; et comme si c'était pour lui un crime de vivre, il suffit qu'il vive pour mériter de mourir. Nous portons tous en naissant la mort dans notre sein ; il semble que nous avons sucé dans les entrailles de nos mères un poison lent avec lequel nous venons au monde, qui nous fait languir ici-bas, les uns plus, les autres moins, mais qui finit toujours par le trépas. Nous mourons tous les jours; chaque instant nous dérobe une portion de notre vie , et nous avance d'un pas vers le tombeau. Le corps dépérit , la santé s'use , tout ce qui nous environne nous détruit. Les aliments nous corrompent, les remèdes nous affaiblissent ; ce feu spirituel qui nous anime au dedans, nous consume ; et toute notre vie n'est qu'une longue et pénible agonie. {Carême, sermon du jeudi de la quatrième semaine.)

La gloire de l'usurpateur qui s'est élevé par des

DE LA MOKT.

voies injustes, qui a dépouillé l'innocent, et chassé l'héritier légitime pour se mettre en sa place et se revêtir de sa dépouille , sera ensevelie avec lui dans le tombeau : sa mort développera la honte de sa vie. C'est alors que , la digue qu'opposaient aux discours publics ses succès et sa puissance étant ôtée , on se vengera sur sa mémoire des fausses louanges qu'on avait été contraint de donner à sa personne. C'est alors que , tous les grands motifs de crainte et d'espérance n'étant plus , on tirera le voile qui couvrait les circonstances les plus honteuses de sa vie; on découvrira le motif secret de ses entreprises glorieuses que l'adulation avait tant exaltées, et l'on en exposera l'indignité et la bassesse. On regardera de près ces vertus héroïques, que l'on ne connaissait que sur la bonne foi des éloges publics, et l'on n'y trouvera que les droits les plus sacrés de la nature et de la société foulés aux pieds : on le dépouillera alors de cette gloire barbare et injuste dont il avait joui; on lui rendra l'infamie et la mauvaise foi de ses attentats , qu'on avait bien voulu se cacher à soi-même. Sa fausse gloire n'aura duré qu'un instant, et son opprobre ne finira qu'avec Jes siècles. La dernière postérité ne le connaîtra que par ses crimes. Les histoires , fidèles dépositaires de la vérité , conserveront jusques à la fin son nom et sa honte; et le rang où il s'est élevé aux dépens des lois , de l'honneur et de la probité, en le faisant entrer sur la scène de l'uni vers, ne fera qu'immortaliser son ambition et son ignominie sur la terre. La mort finit toute sa gloire; elle l'anéantit dans tout ce qu'il était de grand aux yeux des hommes; elle le laisse seul sans force , sans appui , sans ressource. Ce nombre d'amis, de flatteurs, d'esclaves, de sujets au milieu desquels il se croyait immortel , ne peuvent plus rien pour lui ; semblables à ceux qui voient de loin périr un homme au milieu des flots, ils peuvent tout au plus accorder des larmes à son malheur, ou faire des vœux inutilespour sa délivrance. Ainsi, seul aux prises avec la mort , il tend en vain les mains aux créatures qui lui échappent : le passé ne lui paraît plus qu'un instant fugitif qui n'a fait que briller et disparaître; l'avenir est un abîme immense où il ne voit ni fin m issue , et où il va se perdre et s'engloutir pour toujours; le monde, qu'il croyait éternel , n'est plus qu'un fantôme qui se dissipe : tout ce qu'il avait cru réel et solide, s'évanouit; tout ce qui lui avait paru frivole et chimérique, se montre à ses yeux et se réalise; et son malheur lui donne de nouvelles lumières, mais ne lui donne pas de nouveaux penchants et un nouveau cœur. {Mystères, sermon du jour de l'Assomption.)

La mort nous paraît toujours comme l'horizon

qui borne notre vue , s'éloignant de nous à mesure que nous en approchons, ne la voyant jamais qu'au plus loin, ne croyant jamais pouvoir y atteindre. Chacun se promet une espèce d'immortalité sur la terre. Tout tombe à nos côtés ; Dieu frappe autour de nous nos proches, nos amis, nos maîtres ; et au milieu de tant de têtes et de fortunes abattues, nous demeurons fermes ; comme si le coup devait toujours porter à côté de nous , et que nous eussions jeté ici-bas des racines éternelles. {Oraison funèbre de M. le Dauphin.)

La mesure de nos destinées n'est pas égale. Les uns voient croître en paix, jusques à l'âge le plus reculé , le nombre de leurs années ; il en est qui ne font que se montrer à la terre, qui finissent du matin au soir, et qui, semblables à la fleur des champs, ne mettent presque point d'intervalle entre l'instant qui les voit éclore et celui qui les voit sécher et disparaître. Nous vivons tous incertains de la durée de nos jours , et cette incertitude endort notre vigilance. Nous ne songeons point à la mort, parce que nous ne savons où la placer dans les différents âges de notre vie. Si , en naissant , nous portions écrit sur notre front le nombre de nos années et le jour fatal qui les verra fuir, ce point de vue fixe et certain, quelque éloigné qu'il pût être, nous occuperait, nous troublerait, et ne nous laisserait point un moment tranquilles; nous trouverions toujours trop court l'intervalle que nous verrions encore devant nous : cette image, toujours présente malgré nous à notre esprit, nous dégoûterait de tout , nous rendrait les plaisirs insipides , la fortune indifférente , le monde entier à charge et ennuyeux : et cette même mort , qui peut arriver chaque jour, chaque instant, nous laisse toute notre vivacité pour le monde , pour les plaisirs, pour la fortune; et parce qu'il n'est pas sûr si nous ne mourrons pas aujourd'hui , nous vivons comme si nos années devaient être éternelles. {Carême, sermon du jeudi de la quatrième semaine.)

DU CHOIX D'UN ÉTAT

On se détermine d'ordinaire, pour le choix d'un état, dans un âge où à peine la raison peut connaître, loin qu'elle soit capable de choisir. Une démarche où la circonspection la plus attentive devrait encore craindre de se méprendre, est toujours l'ouvrage des amusements et des goûts puérils de l'enfance. A peine commence-t-on à bégayer, qu'on décide déjà de l'affaire la plus sérieuse de la vie; et ces paroles irrévocables , qui prononcent sur notre destinée, sont les premières qu'on nous apprend à former, avant même qu'on nous ait appris à les en-

DU CHOIX D'UN ETAT

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