DES PASSIONS
mises aux États et aux empires. Chacun veut usurper sur son voisin; et un misérable champ de bataille, qui suffit à peine pour la sépulture de ceux qui l'ont disputé, devient le prix des ruisseaux de sang dont il demeure à jamais souillé. Ce n'est pas tout; l'enceinte elle-même des villes, qui nous unit sous les mêmes lois , ne réunit pas les cœurs et les affections. Les haines, les jalousies divisent les citoyens comme elles divisent les nations. Les animosités se perpétuent dans les familles , et les pères les transmettent aux enfants comme un héritage de malédiction. L'autorité du prince a beau désarmer le bras , elle ne désarme pas les coeurs : il a beau ôter le glaive des mains, on perce mille fois plus cruellement son ennemi avec le glaive de la langue. La haine, obligée de se renfermer au dedans, en devient plus profonde et plus amère, et pardonner est une faiblesse qui déshonore. L'union, la paix, semblent bannies du milieu de nous ; et les haines partagent la cour, la ville, les familles, et ceux que les places, que les intérêts de l'État, que les bienséances même, que le sang du moins devrait unir, se déchirent , se dévorent , voudraient se détruire et s'élever sur les ruines les uns des autres; et la religion qui nous montre nos frères dans nos ennemis, n'est plus écoutée. Nous vivons tranquillement dans cet état affreux : l'équité de nos plaintes envers nos ennemis nous calme sur l'injustice de notre haine et de notre éloignement pour eux; et si nous nous en rapprochons à la mort, ce n est pas que nous les aimions , c'est que le cœur mourant n'a plus la force de les haïr, c'est que tous nos sentiments sont presque éteints, ou du moins c'est que nous ne sentons plus rien que notre défaillance et notre extinction prochaine. {Avent, sermon du jour de Noël. )