‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 171 sur 235 · DES PASSIONS · texte numérisé non relu

DES PASSIONS

L'homme en proie à ses passions injustes et violentes , sent au dedans de lui la dissension la plus terrible. Livré aux agitations et aux fureurs de son propre cœur, combattu par la multiplicité et la contrariété éternelle de ses penchants déréglés, il ne peut trouver la paix, parce qu'il ne la cherche que dans la source même de ses troubles et de ses inquiétudes. Les philosophes s'étaient vantés de pouvoir la donner à leurs disciples; mais le calme universel des passions, qu'ils promettaient à leur sage, et qu'ils annonçaient avec tant d'emphase, en pouvait réprimer les saillies, mais en laissait tout le venin et tout le tumulte dans le cœur. C'était une paix d'orgueil et d'ostentation : elle masquait les dehors ; mais sous ce masque d'appareil l'homme se trouvait

toujours lui-même. {Avent, sermon du jour ds Noël.)

On n'en vient pas tout à coup à des excès de haine, de mauvaise foi , de calomnie : l'humanité , l'honneur, un reste de droiture, le cœur enfin, pas encore familiarisé avec le crime, se refuserait à ces noirceurs , et en serait effrayé ; ce n'est que par degré , qu'on parvient à s'y livrer. On commence par nourrir dans son cœur des sentiments injustes de jalousie contre son prochain : ses talents , sa réputation , sa prospérité, sont autant de vers qui nous rongent et nous dévorent en secret. Plus sa gloire et sa fortune croissent, plus notre aversion se fortifie et s'allume : elle devient au dedans de nous comme un poison qui nous déchire, une racine d'amertume qui nous flétrit le cœur; ce sont là comme les douleurs et le prélude du plus affreux enfantement. Quand l'âme est une fois imbibée de ce venin, qu'elle ne peut plus le renfermer dans son sein, il ne lui en coûte plus rien d'enfanter des monstres. Elle se soulage même en produisant au dehors les fruits les plus honteux de l'iniquité et de la haine, c'est-à-dire l'imposture, l'artifice, la violence, l'inhumanité, la calomnie. {Paraphrase du psaume VII. )

On a beau dire que les soins des passions font la félicité de ceux qui en sont épris; c'est un langage dont le monde se fait honneur, et que l'expérience dément. Quel supplice pour une personne qui veut plaire , que les soins éternels d'une beauté qui s'efface et s'éteint tous les jours! quelle attention , quelle gêne il faut prendre sur soi, sur ses inclinations, sur ses plaisirs, sur son indolence! quel secret dépit, quand ses soins ont été inutiles, et qu'il s'est trouvé des attraits plus heureux, et sur qui tous les regards ont tourné! Quelle tyrannie que celle des usages! il faut pourtant s'y assujettir, malgré des affaires qui demandent qu'on se retranche, un époux qui éclate, le marchand qui murmure, et qui peutêtre fait acheter bien cher les retardements et les délais. Je ne dis rien des soins de l'ambition. Quelle vie que celle qui se passe tout en des mesures , des projets, des craintes , des espérances, des alarmes , des jalousies, des assujettissements, des bassesses ! Je ne parle pas d'un engagement de passion. Quelle frayeur que le mystère n'éclate! que de mesures à garder du côté de la bienséance et de la gloire! que d'yeux à éviter! que de surveillants à tromper! que de retours à craindre sur la fidélité de ceux qu'on a choisis pour les ministres et les confidents de sa passion! quels rebuts à essuyer de celui peut-être à qui on sacrifie son honneur et sa liberté , et dont on n'oserait se plaindre! A tout cela ajoutez ces moments cruels où la passion moins vive nous laisse

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