‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 172 sur 235 · DE L'ORGUEIL · texte numérisé non relu

DE L'ORGUEIL

L'orgueil a été de tout temps la plaie la plus dangereuse de l'homme. Né pour être grand et maître de toutes les créatures, il a toujours conservé au dedans de lui ces premières impressions de son origine. Trouvant sans cesse dans son cœur je ne sais que! sentiment de sa propre excellence, il se prêta d'abord à des penchants si doux ; il ne chercha plus qu'à s'élever de degré en degré; et ne rencontrant rien ici-bas qui pût satisfaire la grandeur de son âme, il monta jusques au-dessus des nuées, et se fit rendre des honneurs divins. L'univers adora comme ses auteurs, des insensés que l'univers avait vus naître, et qui étaient venus tant de siècles après lui. (Mystères , sermon de l Incarnation. )

Nous nous donnons souvent de plein droit des titres que le public nous refuse, et que nos ancêtres n'ont jamais eus; et l'on voit parmi nous beaucoup de gens parer une roture encore toute fraîche d'un nom illustre, et recueillir avec affectation les débris de ces familles antiques et éteintes, pour les enter sur un nom obscur et à peine échappé de parmi te peuple. Quel siècle fut plus gâté là-dessus que le nôtre? Nos pères ne voulaient être que ce qu'ils avaient été en naissant. Contents chacun de ce que la nature les avait faits , ils ne rougissaient pas de leurs ancêtres ; et , en héritant de leurs biens , ils n'avaient garde de désavouer leur nom. On n'y voyait pas ceux qui naissent avec un rang , se parer éternellement de leur naissance; être sur les formalités, d'une délicatesse de mauvais goût et selon l'Évangile et selon le siècle; étudier avec soin ee qui leur est dû ; faire des parallèles éternels ; mesurer avec scrupule le plus ou le moins qui se trouve dans les personnes qu'on ahorde , pour concerter là-dessus son maintien et ses pas, et ne paraître nulle part sans se faire précéder de son nom et de sa qualité. ( Panégyrique de saint François de Paule. )

L'orgueil est la source secrète de l'incrédulité. 11 y a dans cette ostentation de raison, qui fait mépriser à l'incrédule la croyance commune, une déplorable singularité qui le flatte, et fait qu'il suppose en lui plus de force et plus de lumières que dans le reste des hommes, parce qu'il a osé secouer un joug qui les assujettit tous, et contredire témérairement ce que les autres jusques à lui s'étaient contentes

d'adorer. {Carême, sermon du jeudi après les Cendres. )

Telle est l'injustice de notre orgueil , que malgré ces faiblesses qui nous font rougir en secret ; ce vide et ce néant que nous trouvons en nous , qui fait que nous nous sommes à charge, et que nous portons partout avec nous l'ennui, le dégoût et l'horreur, pour ainsi dire , de nous-mêmes ; nous voulons pourtant imposer au puhlic, et qu'on nous prenne, pour ce que nous ne sommes pas. Nous exigeons que les hommes pensent de nous ce que nous n'oserions en penser nous-mêmes; et le comble de l'injustice, c'est que tous ceux qui nous refusent les qualités que nous n'avons pas, et les louanges que nous ne méritons pas, et qui jugent de nous comme nous en jugeons nous-mêmes en secret, nous les haïssons, nous les décrions, nous leur faisons un crime de l'iniquité de leurs jugements, et nous nous en prenons , ce semble , à eux de nos misères et de nos faiblesses. (Panégyrique de saint Jean- Baptiste.)

L'orgueil a été la première source des troubles qui déchirent le cœur de l'homme. Quelles guerres, quelle fureur cette funeste passion n'a-t-elle pas allumées sur la terre! de quels torrents de sang n'at-elle pas inondé l'univers! et l'histoire des peuples et des empires, des princes et des conquérants, l'histoire de tous les siècles et de toutes les nations, qu'est-elleque l'histoire des calamités dont l'orgueil avait depuis le commencement affligé les hommes? le monde entier n'était qu'un théâtre lugubre, où cette passion hautaine et insensée donnait tous les jours les scènes les plus sanglantes. Mais ce qui se passait au dehors, n'était que l'image des troubles que l'homme orgueilleux éprouvait au dedans de luimême. Le désir de s'élever était une vertu ; la modération passait pour lâcheté. Un homme seul bouleversait sa patrie , renversait les lois et les coutumes , faisait des millions de malheureux pour usurper la première place parmi ses citoyens : et le succès de son crime lui attirait des hommages ; et son nom, souillé du sang de ses frères, n'en avait que plus d'éclat dans les annales politiques qui en conservaient la mémoire; et un scélérat heureux devenait le plus grand homme de son siècle! Cette passion, en descendant dans la foule, était moins éclatante; mais elle n'en était pas moins vive et furieuse. L'homme obscur n'était pas plus tranquille que l'homme public; chacun voulait l'emporter sur ses égaux. L'orateur, le philosophe, se disputaient, s'arrachaient la gloire , l'unique but de leurs travaux et de leurs veilles; et, comme les désirs de l'orgueil sont insatiables , l'homme à qui il était alors honorable de s'y livrer tout entier, ne pouvant s'y Axer, ne pouvait

DE L'AMBITION

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