‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 173 sur 235 · GI · texte numérisé non relu

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aussi être calme et paisible. L'orgueil, devenu la seule source de l'honneur et de la gloire humaine, était devenu recueil fatal du repos et du bonheur des hommes. {Avent, sermon du jour de Noël.)

Nous voulons qu'on nous approuve , qu'on applaudisse à nos défauts comme à nos vertus ; et quoique nous sentions nos faiblesses , nous sommes assez injustes pour exiger que les autres ne les voient pas , et qu'ils nous fassent honneur de certaines qualités que nous nous reprochons à nous-mêmes comme des vices. TVous voudrions que toutes les bouches ne s'ouvrissent que pour publier nos louanges; et que le monde, qui ne pardonne rien, qui n'épargne pas même ses maîtres , admirât en nous ce qu'il censure dans les autres. {Carême, sermon du vendredi après les Cendres.)

Mais c'est peu de vouloir nous attribuer les talents et les vertus que nous n'avons pas; nous disputons même aux autres celles qu'ils ont. Il semble que leur réputation nous humilie, qu'on nous prive des louanges qu'on leur donne, et que les honneurs qu'ils reçoivent sont des injustices qu'on nous fait. Incapables d'élévation, de vertu, de générosité, nous ne pouvons la souffrir dans les autres ; nous trouvons des taches où tout le monde admire des vertus : le mérite nous blesse et nous éblouit; et ne voulant pas nous défaire de nos vices, nous voudrions pouvoir ôter aux autres leurs vertus mêmes. {Panégyrique de saint Jean- Baptiste.)

Un des caractères les plus marqués de l'orgueil, c'est cette imposture de vanité qui cherche la gloire dans les humiliations mêmes; et qui ne paraît s'avilir aux yeux des hommes , qu'afin que leurs applaudissements aillent la placer encore plus haut que n'était le lieu d'où elle était descendue. L'orgueil se cache pour être découvert ; on ne fuit l'éclat , qu'afin que l'éclat nous suive ; on ne renonce aux honneurs , que pour être honoré; on ne souffre le mépris , que lorsqu'il nous est glorieux d'être méprisé. L'orgueil a mille dédommagements imperceptibles à nousmêmes; et rien n'est plus rare qu'une humiliation volontaire qui ne conduit qu'à l'humilité.

Si la calomnie nous trouve patients, c'est parce que nous prévoyons que la vérité va la confondre, et qu'elle tournera à notre gloire. Les œuvres humiliantes ne nous plaisent, que parce que notre rang ne permet pas d'ignorer que nous nous abaissons : nous aimons les opprobres passagers, et où notre vanité voit des ressources promptes; il faut quelque autre attrait qui nous adoucisse le mépris, que le plaisir d'être méprisé. On pardonne, mais en faisant sentir qu'on est l'offensé, et qu'on se relâche de son droit. On fait une avance de réconciliation , mais on

n'est pas fâché qu'on sache que la piété toute seule a part à cette démarche. On dit du bien de ceux qui nous calomnient, mais c'est pour ôter toute créance à leurs calomnies. Enfin il est difficile de ne pas se rechercher soi-même, et encore plus dans l'humiliation que dans l'éclat , parce que plus l'homme semble s'oublier, plus l'orgueil est attentif à faire en sorte qu'il se retrouve. {Mystères, sermon de l'Incarnation.)

DE L'AMBITION

L'ambition , ce désir insatiable de s'élever au-dessus et sur les ruines mêmes des autres; ce ver qui pique le cœur, et ne le laisse jamais tranquille ; cette passion qui est le grand ressort des intrigues et de toutes les agitations des cours; qui forme les révolutions des États et qui donne tous les jours à l'univers de nouveaux spectacles; cette passion qui ose tout, et à laquelle rien ne coûte, rend malheureux celui qui en est possédé. L'ambitieux ne jouit de rien : ni de sa gloire , il la trouve obscure : ni de ses places, il veut monter plus haut : ni de sa prospérité, il sèche et dépérit au milieu de son abondance : ni des hommages qu'on lui rend , ils sont empoisonnés par ceux qu'il est obligé de rendre lui-même : ni de sa faveur, elle devient amère, dès qu'il faut la partager avec ses concurrents : ni de son repos, il est malheureux à mesure qu'il est obligé d'être plus tranquille. Son ambition, en le rendant ainsi malheureux, l'avilit encore et le dégrade. Que de bassesses pour parvenir! Il faut paraître, non pas tel qu'on est, mais tel qu'on nous souhaite. Bassesse d'adulation; on encense et on adore l'idole qu'on méprise : bassesse de lâcheté ; il faut savoir essuyer des dégoûts, dévorer des rebuts, et les recevoir presque comme des grâces : bassesse de dissimulation; point de sentiments à soi, et ne penser que d'après les autres : bassesse de dérèglement; devenir les complices et peut-être les ministres des passions de ceux de qui nous dépendons , et entrer en part de leurs désordres, pour participer plus sûrement à leurs grâces : enfin, bassesse même d'hypocrisie; emprunter quelquefois les apparences de la piété, jouer l'homme de bien pour parvenir, et faire servir à l'ambition la religion même qui la condamne. Qu'on nous dise après cela que c'est le vice des grandes âmes ! c'est le caractère d'un cœur lâche et rampant ; c'est le trait le plus marqué d'une âme vile. Le devoir tout seul peut nous mener à la gloire; celle qu'on doit aux bassesses et aux intrigues de l'ambition, porte toujours avec elle un caractère de honte qui | nous déshonore : elle ne promet les royaumes du ! monde et toute leur gloire , qu'à ceux qui se pros-

DE L'AMBITION

ternent devant l'iniquité , et qui se dégradent honteusement eux-mêmes. On reproche toujours nos bassesses à notre élévation ; nos places rappellent sans cesse les avilissements qui les ont méritées; et les titres de nos honneurs et de nos dignités deviennent eux-mêmes les traits publics de notre ignominie. {Petit Carême , sermon du premier dimanche.)

L'ambition nous rend faux, lâches, timides, quand il faut soutenir les intérêts de la vérité. On craint toujours de déplaire : on veut toujours tout concilier, tout accommoder. On n'est pas capable de droiture, de candeur, d'une certaine noblesse qui inspire l'amour de l'équité, et qui seule fait les grands hommes, les bons sujets, les ministres fidèles, et les magistrats illustres. Ainsi, l'on ne saurait compter sur un cœur en qui l'ambition domine, il n'a rien de sûr, rien de fixe, rien de grand : sans principes , sans maximes, sans sentiments, il prend toutes les formes; il se plie sans cesse au gré des passions d'autrui : prêt à tout également, selon que le vent tourne, ou à soutenir l'équité, ou à prêter sa protection à l'injustice. On a beau dire que l'ambition est la passion des grandes âmes : on n'est grand que par l'amour de la vérité, et lorsqu'on ne veut plaire que par elle. (Mystères, sermon de la Passion.)

Dans l'esprit de l'ambitieux , le succès couvre la honte des moyens; il veut parvenir, et tout ce qui le mène là est la seule gloire qu'il cherche. Il regarde ces vertus romaines , qui ne veulent rien devoir qu'à la probité, à l'honneur et aux services, comme des vertus deroman et de théâtre ; et croit que l'élévation des sentiments pouvait faire autrefois des héros de la gloire, mais que c'est la bassesse et l'avilissement qui font aujourd'hui ceux de la fortune. (Petit Carême, sermon du premier dimanche.)

Un homme livré à l'ambition ne se laisse point rebuter par les difficultés qu'il trouve sur son chemin ; il se refond, il se métamorphose, il force son naturel et l'assujettit à sa passion. Né fier et orgueilleux , on le voit d'un air timide et soumis essuyer les caprices d'un ministre , mériter par mille bassesses la protection d'un subalterne en crédit, et se dégrader jusques à vouloir être redevable de sa fortune à la vanité d'un commis ou à l'avarice d'un esclave. Vif et ardent pour le plaisir, il consume ennuyeusement dans des antichambres, et à la suite des grands , des moments qui lui promettaient ailleurs mille agréments. Ennemi du travail et de l'embarras, il remplit des emplois pénibles ; prend non-seulement sur ses aises, mais encore sur son sommeil et sur sa santé , de quoi y fournir. Enfin, d'une humeur serréeet épargnante, il devient libéral , prodigue même : tout est inondé de ses dons; il n'est pas jusques à l'affabilité et aux

égards d'un domestique qui ne soient le prix de ses largesses. (Mystères, sermon de la Visitation de la sainte Vierge.)

Si l'ambition gagne et infecte le cœur des rois; si le souverain, oubliant qu'il est le protecteur de la tranquillité publique , préfère sa propre gloire à l'amour et à la tranquillité de ses peuples, s'il aime mieux conquérir des provinces que de régner sur les cœurs, s'il lui paraît plus glorieux d'être le destructeur de ses voisins que le père de son peuple; si le deuil et la désolation de ses sujets est le seul chant de gloire qui accompagne ses victoires; s'il fait servir à lui seul une puissance qui ne lui est donnée que pour rendre heureux ceux qu'il gouverne ; en un mot, s'il n'est roi que pour le malheur des hommes , et qu'il n'élève l'idole de sa grandeur que sur les larmes et les débris des peuples et des nations, quel fléau pour la terre! sa gloire sera toujours souillée de sang. Quelque insensé chantera peut-être ses victoires, mais les provinces, les villes, les campagnes en pleureront. On dressera des monuments superbes pour immortaliser ses conquêtes ; mais les cendres encore fumantes de tant de villes autrefois florissantes ; mais la désolation de tant de campagnes dépouillées de leur ancienne beauté; mais les ruines de tant de murs sous lesquels des citoyens paisibles ont été ensevelis ; mais tant de calamités qui subsisteront après lui, seront des monuments lugubres qui immortaliseront sa vanité et sa folie. Il aura passé comme, un torrent pour ravager la terre; et non comme un fleuve majestueux, pour y porter la joie et l'abondance. Son nom sera écrit dans les annales de la postérité parmi les conquérants; mais l'on ne rappellera l'histoire de son règne, que pour se souvenir des maux qu'il a faits aux hommes. Ainsi son orgueil sera monté jusques au ciel, sa tête aura touché dans les nuées, ses succès auront égalé ses désirs , et tout cet amas de gloire ne sera plus à la fin qu'un monceau de boue qui ne laissera après elle que l'infection et l'opprobre. (Petit Carême, sermon du premier dimanche.)

L'ambition nous rend la justice et la vérité odieuses. On est embarrassé du bon droit; on voudrait que ceux qu'il faut perdre, pour plaire, eussent toujours tort. On regarde comme un malheur d'être chargé de leur cause : on cherche les moyens de s'en débarrasser; et loin d'embrasser avec joie l'occasion de prêter son ministère à l'innocent, on fuit la gloire d'une belle action comme on devrait fuir l'infamie d'une bassesse. (Mystères, sermon de la Passion . )

Un ambitieux ne connaît de lois que celles qui le favorisent. Le crime qui l'élève est pour lui

DE LA VANITE

comme une vertu qui l'ennoblit. Ami inûdèle, l'amitié n'est plus rien pour lui dès qu'elle intéresse sa fortune. Mauvais citoyen, la vérité ne lui paraît estimable qu'autant quelle lui est utile. Le mérite qui entre en concurrence avec lui , est un ennemi auquel il ne pardonne point. L'intérêt public cède toujours à son intérêt propre. Il éloigne des sujets capables, et se substitue à leur place ; il sacrifie à ses jalousies le salut de l'État ; et il verrait avec moins de regret les affaires publiques périr entre ses mains , que sauvées par les soins et par les lumières d'un autre. (Petit Carême , sermon du premier dimanche. )

DE LA VANITÉ

Admirateurs insensés de cette vicissitude de fantômes, sur quoi roule tout le siècle présent, il faut aux hommes des spectacles pour les frapper, de vastes projets, des entreprises éclatantes, des emplois tumultueux. On a toujours chez eux des vertus obscures, quand on n'a pas des vices glorieux; et ce n'est guère qu'aux grands défauts qu'ils savent accorder le nom de grand mérite. L'innocence des mœurs, la bonne foi, l'affabilité, la clémence, l'application à ses devoirs, la miséricorde, ont je ne sais quoi de tranquille et d'uni qui ne donne rien aux spectateurs : les merveilles de la foi n'ont pas le même privilège que les illusions des sens. On dirait que, pour mourir avec honneur, il faut avoir su être autre chose qu'homme de bien-, la solennité des éloges veut presque être soutenue par le faste du héros qu'on loue ; et il semble que l'orateur n'a jamais plus besoin d'art que lorsqu'il n'a qu'à louer la vérité et la justice. {Oraison funèbre de M. de Villars. )

Lorsque , désabusé du monde , on revient des égarements des passions , on ne revient guère de la vanité et de l'entêtement du rang et de la naissance ; et l'on veut que les titres entrent , pour ainsi dire, dans tout ce qu'on fait pour le Seigneur. Si l'on consacre des dons au temple, les marques superbes du nom et des dignités en immortalisent la mémoire; si l'on élève des asiles de miséricorde, ces maisons deviennent des monuments publics de îa grandeur de celles de leurs bienfaiteurs ; et les signes de la vanité sont presque toujours la première chose qui parait dans les œuvres saintes. Telle est la faiblesse des grands surtout. Les hommages obscurs ne plaisent pas; les œuvres de religion, qui nous confondent avec la foule, ne sont jamais de notre goût ; il faut que tout ce que nous faisons pour le ciel, porte le caractère de ce que nous sommes sur la terre. On entre dans des œuvres de mi-

séricorde , mais on en veut les premiers honneurs; on s'abaissejusques aux ministères les plus vils de la charité , mais on s'abaisse avec faste , et dans cet abaissement même on fait sentir qu'on est grand ; on se trouve dans des lieux secrets consacrés aux exercices humiliants de la miséricorde, mais on s'y fait annoncer par des distinctions de vanité; et il semble qu'on ne veut pas courir le risque de l'humiliation, sans s'être préparé le dédommagement des éloges. (Mystères, deuxième sermon de la Purification. )

Les hommes n'admirent d'ordinaire que les grands événements. La vie des princes leur paraît vide et obscure , et ne les frappe plus , dès qu'ils n'y trouvent pas de ces actions d'éclat qui embellissent les histoires, et auxquelles souvent ils n'ont prêté que leur nom. Ce sont presque toujours les passions qui immortalisent les hommes dans l'esprit des autres hommes. Des vices éclatants passent à la postérité : une vertu toujours renfermée dans les bornes de son état est à peine connue de son siècle. Un prince qui a toujours préféré le devoir à l'éclat, paraît n'avoir point vécu ; il ne fournit rien à la vanité des éloges , dès qu'il n'a pas eu de ces desseins ambitieux qui troublent la paix des États , qui renversent l'ordre de la succession et de la nature, qui portent partout la misère, l'horreur, la confusion, et qui ne mènent à la gloire que par le crime. Il est beau de remporter des victoires et de conquérir des provinces ; mais qu'il est grand de n'avoir jamais été que ce qu'on devait être! La façon de penser de la plupart des hommes est là-dessus digne d'étonnement. II semble qu'on n'aurait plus rien à dire , dès qu'on n'aurait plus à louer que des vertus utiles au bonheur des peuples et à la tranquillité des empires ; et qu'il nous faut , pour le succès de nos louanges, ou des crimes éclatants à pallier, ou des talents pernicieux au genre humain à honorer de pompeux éloges. Des hommes méritent bien de tels maîtres, dès qu'ils sont capables de les admirer. (Oraison funèbre de M. le Dauphin.)

Toute notre vie est une étude de vanité , qui nous montre toujours par les endroits par où nous croyons nous distinguer et plaire. Lors même que, touchés de Dieu et revenus de nos égarements, nous avons pris le parti d'une vie chrétienne, nous voulons que le monde conserve encore le souvenir des talents malheureux et des vains avantages que nous avons sacrifiés en rompant avec lui. Nous sommes flattés qu'on fasse encore valoir par là tous les jours notre sacrifice, et qu'on nous fasse honneur de ce que nous avons jugé nous-mêmes digne de mépris. Nous nous en élevons même en secret au-

DE LA JALOUSIE

dessus des autres, comme si nous avions plus donné à Dieu ; comme si , plus nous paraissons nés pour le monde et pour les plaisirs , plus il n'avait pas fallu que sa grâce , qui nous en a dégoûtés , fût forte et abondante ; comme si les miséricordes du Seigneur pour nous pouvaient devenir le titre de notre ingratitude, et nous faire oublier nos misères. Ainsi ce qui a été l'occasion de nos chutes et de nos malheurs , devient souvent, dans la piété même, le motif de notre vanité déplorable : ce qui devait nous rendre plus misérables à nos yeux, ne sert souvent qu'à nous inspirer du mépris pour les autres. Ainsi , nous voulons participer en même temps à la gloire du monde et à la gjoiredela vertu; nous voulons qu'on loue en nous et les merveilles de la grâce, et les talents de la vanité ; et loin de cacher aux yeux des hommes ce que nous sommes, nous voulons même qu'ils voient encore en nous ce que nous sommes fâchés d'avoir été. {Mystères, sermon du jour de l'Assomption. )

Dans les œuvres de miséricorde , on n'a des yeux le plus souvent que pour les misères d'éclat, et l'on veut pieusement mettre le public dans la confidence de ses largesses. On prendra bien quelquefois des mesures pour les cacher, mais on n'est pas fâché qu'une indiscrétion les trahisse; on ne cherchera pas les regards publics, mais on sera ravi que les regards publics nous surprennent; et l'on regarde presque comme perdues, les libéralités qui sont ignorées. Nos temples et nos autels n'étalentils pas de toutes parts, avec leurs dons, les noms et les marques de leurs bienfaiteurs, c'est-à-dire les monuments publics de la vanité de nos pères et de la nôtre? Si l'on ne voulait que l'œil invisible du Père céleste pour témoin, à quoi bon cette vaine ostentation? Craignons-nous que le Seigneur oublie nos offrandes? faut-il que , du fond du sanctuaire où nous l'adorons, il ne puisse jeter ses regards sans en retrouver le souvenir? Si nous ne nous proposons que de lui plaire, pourquoi exposer nos largesses à d'autres yeux qu'aux siens? Pourquoi ses ministres eux-mêmes, dans les fonctions les plus redoutables du sacerdoce, paraîtront-ils à l'autel, où ils ne devraient porter que les péchés du peuple, chargés et revêtus des marques de notre vanité? pourquoi ces titres et ces inscriptions qui immortalisent sur des murs sacrés nos dons et notre orgueil? N'était-ce pas assez que ces dons fussent écrits de la main même du Seigneur dans le livre de vie? Pourquoi graver sur le marbre, qui périra, le mérite d'une action que la charité avait pu rendre immortelle? {Carême, sermon du quatrième dimanche. )

Rien de plus rare que de vouloir sincèrement que les hommes oublient ce qui peut nous faire honneur dans leur esprit. Nous regardons cet oubli comme une injure; nous voudrions que tout le monde lût sur notre front, pour ainsi dire, nos talents, nos vertus, notre rang et notre naissance; et, jusque dans ces asiles saints où l'on a mis au pied de l'autel les dépouilles du monde et de toute sa gloire, on reprend souvent d'une main le vain étalage qu'on avait semblé sacrifier de l'autre. On étale encore, sous l'obscurité du voile saint, le faux éclat du monde et de la naissance ; on veut retrouver dans le lieu de l'humilité les distinctions qu'on avait méprisées dans le monde; et, dans le sanctuaire même de l'époux, on se fait valoir par d'autres titres que par le titre sublime de son épouse. {Mystères, sermon du jour de l' Assomption.)

L'Église n'a pas assez de privilèges pour satisfaire la vanité de ses bienfaiteurs. Leurs places y sont marquées dans le sanctuaire; leurs tombeaux y paraissent jusque sous l'autel, où ne devraient reposer que les cendres des martyrs. On leur rend même des honneurs qui devraient être réservés à la gloire du sacerdoce; et s'ils ne portent pas la main à l'encensoir, ils veulent du moins partag'er avec le Seigneur l'encens qui brûle sur ses autels. ( Carême ,. sermon du quatrième dimanche.)

DE LA JALOUSIE

Tous les traits les plus odieux semblent se réunir dans un cœur où domine la jalousie. 11 n'est point de bassesse que cette passion ou ne consacre ou ne justifie; elle éteint même les sentiments les plus nobles de l'éducation et de la naissance; et dès que ce poison a gagné le cœur, on trouve des âmes de boue, où la nature avait d'abord placé des âmes grandes et bien nées. Les hommes les plus décriés et les plus perdus , on les adopte, dès qu'ils veulent bien adopter et servir l'amertume secrète qui nous dévore. Ils nous deviennent chers, dès qu'ils veulent bien devenir les vils instruments de notre passion ; et ce qui devait les rendre encore plus hideux à nos yeux , efface en un instant toutes leurs taches. On érige en mérite le zèle qu'ils étalent pour nos intérêts, et on leur fait une vertu d'un ministère infâme dont on rougit tout bas soi-même. {Petit Carême, sermon du Vendredi Saint.)

Comme la jalousie a quelque chose de bas et de lâche, et qu'elle est un aveu secret que nous nous faisons à nous-mêmes de notre médiocrité, elle se montre toujours à nous sous des dehors étrangers, et qui nous la rendent méconnaissable. Mais, si nous approfondissons notre cœur, nous verrons

DE LA JALOUSIE

que tous ceux ou qui nous effacent, ou qui brillent trop à nos côtés, ont le malheur de nous déplaire; que nous ne trouvons aimables que ceux qui n'ont rien à nous disputer ; que tout ce qui nous passe ou nous égale, nous contraint et nous gêne; et que, pour avoir droit à notre amitié, il faut n'en avoir aucun à nos prétentions et à nos espérances. {Carême, sermon du vendredi après les Cendres.)

De toutes les passions que les hommes opposent à la vérité, la jalousie est la plus dangereuse, parce qu'elle est la plus incurable. C'est un vice qui mène à tout, parce qu'on se le déguise toujours à soi-même ; c'est l'ennemi éternel du mérite et de la vertu : tout ce que les hommes admirent , l'enflamme et l'irrite ; il ne pardonne qu'au vice et à l'obscurité; et il faut être indigne des regards publics, pour mériter ses égards et son indulgence. {Petit Carême, sermon du Vendredi Saint.)

On dispute tout haut à ceux dont on regarde l'élévation avec des yeux d'envie, des talents et des qualités louables qu'on est forcé de leur accorder en secret. On trouve à leurs vertus mêmes un mauvais côté, quand on ne peut les travestir en vices. La même jalousie nous éclaire sur ce qu'ils ont d'estimable, et nous le fait mépriser. On est ravi de mettre le public contre eux, tandis que notre conscience, mieux instruite, les justifie. Ainsi le plaisir qu'on a de tromper les autres à leur égard n'est jamais parfait, parce qu'on ne saurait réussir à se tromper soi-même. On se glorifie des autres passions : un ambitieux se fait honneur de ses prétentions et de ses espérances; un vindicatif met sa gloire à faire éclater ses ressentiments; un voluptueux se vante de ses excès et de ses débauches : mais il y a je ne sais quoi de bas dans la jalousie, qui fait qu'on se la cache à soi-même. C'est la passion des âmes lâches; c'est un aveu secret qu'on se fait à soi-même de sa propre médiocrité; c'est un aveuglement qui nous ferme les yeux sur tout ce qu'il y a de plus bas et de plus indigne. On est capable de tout , dès qu'on peut être ennemi du mérite et de l'innocence. {Mystères , sermon de la Passion.)

La jalousie est le vice des grands. Jaloux de la réputation d'autrui, la gloire qui ne leur appartient pas est pour eux une tache qui les flétrit et qui les déshonore. Jaloux des grâces qui tombent à côté d'eux, il semble qu'on leur arrache celles qui se répandent sur les autres. Jaloux de la faveur, on est digne de leur haine et de leur mépris , dès qu'on l'est de l'amitié et de la confiance du maître. Jaloux même des succès glorieux à l'État, la joie publique est souvent pour eux un chagrin secret et domesti-

que. Les victoires remportées par leurs rivaux sur les ennemis, leur sont plus amères qu'à nos ennemis mêmes. Leur maison est une maison de deuil et de tristesse, tandis qu'une autre triomphe et reçoit au milieu de la capitale les acclamations publiques; et, peu contents d'être insensibles à la gloire des événements, ils cherchent à se consoler en s' efforçant de les obscurcir par la malignité des réflexions et des censures. {Petit Carême, sermon du troisième dimanche.)

Tout s'empoisonne entre les mains de la jalousie. La piété la plus avérée n'est plus qu'une hypocrisie mieux conduite : la valeur la plus éclatante, une pure ostentation, ou un bonheur qui tient lieu de mérite; la réputation la mieux établie, une erreur publique, où il entre plus de prévention que de vérité : les talents les plus utiles à l'État, une ambition démesurée, qui ne cache qu'un grand fonds de médiocrité et d'insuffisance : le zèle pour la patrie, un art de se faire valoir et de se rendre nécessaire; les succès même les plus glorieux, un assemblage de circonstances heureuses , qu'on doit à la bizarrerie du hasard, plus qu'à la sagesse des mesures : la naissance la plus illustre, un grand nom sur lequel on est enté, et qu'on ne tient pas de ses ancêtres. Enfin, la langue du jaloux flétrit tout ce qu'il touche; et ce langage si honteux est pourtant le langage commun des cours : c'est lui qui lie les sociétés et les commerces ; chacun se cache la plaie secrète de son cœur, et chacun se la communique. On a honte du nom de vice, et l'on se fait honneur du vice même. {Petit Carême , sermon du Vendredi Saint. )

La jalousie se glisse jusque dans le sanctuaire des rois et dans le conseil des princes; divise ceux que l'intérêt commun, le bien public, l'amour du prince et de la patrie devraient réunir. On cherche à se détruire aux dépens des affaires et des nécessités publiques. Les malheurs publics ont pris mille fois leur source dans les jalousies particulières. On oublie tout ce qu'on doit à la patrie et à soi-même ; et il n'est plus rien de sacré pour un cœur que lajalousie aigrit et infecte. Elle fait de la société un théâtre affreux où les hommes ne semblent paraître ensemble que pour se dévorer et se détruire, et où la décadence des uns fait toujours le triomphe et la victoire des autres. {Mystères, sermon de la Passion.)

Le zèle du bien public devient tous les jours comme la décoration et l'apologie delajalousie.il semble qu'on ne craint que pour l'État , et on n'envie que les places de ceux qui gouvernent. On blâme le choix du maître, comme tombant sur des sujets

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