DE LA VENGEANCE
Il n'est guère de réconciliations qui changent le cœur, et qui ne soient une fausse apparence de retour. On se réconcilie pour céder aux instances de ses amis ; pour éviter un certain éclat désagréable qu'une guerre déclarée attirerait après soi , et qui pourrait retomber sur nous-mêmes; pour ne pas s'interdire certaines sociétés dont il faudrait se bannir, si l'on s'obstinait à vouloir être irréconciliable avec son frère. On se réconcilie par déférence pour les grands qui exigent de nous cette complaisance : pour se faire une réputation de modération et de grandeur d'âme : pour ne pas donner des scènes au public , qui ne répondraient pas à l'idée que nous voulons qu'on ait de nous : pour couper cours aux plaintes éternelles et aux discours outrageants d'un ennemi qui peutêtre nous connaît trop , et a été trop avant dans notre confidence, pour ne pas mériter que nous le ménagions et qu'une réconciliation lui impose silence.
On voit dans le monde des personnes publiques, des familles d'un grand nom, garder encore ensemble certaines mesures de bienséance qu'on ne peut rompre sans scandale , et néanmoins vivre dans des intérêts différents, dans des sentiments publics et déclarés d'envie, de jalousie, d'animosité mutuelle; se croiser, se détruire, se regarder avec des yeux jaloux; faire chacune de ses créatures les partisans de ses ressentiments et de son aversion , par-
tager le monde , la cour, la ville ; faire de ses dissensions domestiques la querelle du public; et établir cette opinion et ce scandale dans le monde, qu'on ne s'aime point; qu'on voudrait se détruire mutuellement; qu'on garde encore, à la vérité, les apparences; mais qu'au fond les intérêts et les affections sont pour toujours et sans retour éloignés : et cependant , de part et d'autre , on vit dans une réputation de piété , et dans la pratique des bonnes œuvres ; et les ministres de la pénitence, qui auraient du être les juges de notre haine, en deviennent souvent les apologistes, se partagent avec le public, entrent dans les animosités et dans les préventions de leurs pénitents, publient l'équité de leurs querelles, et font que le seul remède destiné à guérir le mal ne sert qu'à le revêtir des apparences du bien , et à le rendre plus incurable.
On croit d'ordinaire que le législateur des Juifs avait usé d'une espèce d'indulgence et de ménagement, en publiant la loi du pardon des offenses; qu'obligé de ménager la faiblesse d'un peuple charnel, et d'ailleurs persuadé que de toutes les vertus l'amour des ennemis était celle qui coûtait le plus au cœur de l'homme, il s'était contenté de régler la vengeance et de lui prescrire des bornes. Ce n'est pas que, pour prévenir de grands excès, il eût eu dessein d'en autoriserde moindres : cette loi, comme toutes les autres, avait sa sainteté, sa bonté, sa justice; mais c'était plutôt un établissement de police qu'une règle de piété. Elle était propre à maintenir la tranquillité extérieure de l'État; mais eile ne touchait point au cœur, et n'allait pas jusques à la racine des haines et des vengeances. On s'y proposait seulement, ou d'arrêter l'agresseur en le menaçant de la même peine dont il aurait affligé son frère ; ou de mettre un frein à la vivacité de l'offensé, en lui laissant craindre que, s'il excédait dans la satisfaction, il s'exposait à souffrir lui-même le surplus de sa vengeance.
Des hommes qui ne laissent paraître aucun signe de piété, se réconcilient pourtant tous les jours avec leurs ennemis; et eux, qui ne sauraient se vaincre sur les devoirs les plus aisés de la vie chrétienne, paraissent des héros dans l'accomplissement de celui-ci, le plus difficile de tous. C'est que ce sont des héros de la vanité, et non pas de la charité : c'est qu'ils laissent, de la réconciliation ce qu'elle a d'héroïque et de pénible devant Dieu, qui est l'oubli de l'injure et le changement de notre cœur envers notre ennemi ; et ils n'en retiennent que ce qu'elle a de glorieux devant les hommes, qui est une apparence de modération, et une facilité à revenir, que le monde lui-même loue.