‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 179 sur 235 · DE L'INJUSTICE · texte numérisé non relu

DE L'INJUSTICE

c'est la vivacité de notre amour-propre qui forme celle de nos souffrances. Nos pertes ne deviennent si douloureuses, que par nos attachements outrés qui nous liaient aux objets perdus : on n'est vivement affligé que lorsqu'on est vivement attaché, et l'excès de nos afflictions est toujours l'excès de nos amours injustes. Tout ce qui nous regarde, nous le grossissons toujours; cette idée même de singularité dans nos malheurs flatte notre vanité en même temps qu'elle autorise nos murmures. Nous ne voulons jamais ressembler aux autres; nous trouvons une. manière de plaisir secret à nous persuader que nous sommes seuls de notre espèce. Nous voudrions que tous les hommes ne fussent occupés que de nos malheurs, comme si nous étions les seuls malheureux sur la terre.

Notre amour-propre nous fait tout rapporter à nous-mêmes , nous faisons servir tout ce qui nous environne à nous seuls, comme si tout étaitfait pour nous; nous ne comptons tout ce qui se passe dans le monde que par rapport à nous; en un mot nous vivons comme si nous étions seuls dans l'univers, et que l'univers entier ne fût fait que pour nous seuls. Ainsi nous, qui ne sommes qu'un atome imperceptible au milieu de ce vaste univers, nous voudrions en faire mouvoir toute la machine au gré de nos seuls désirs; que tous les événements s'accommodassent a nos vues; que le soleil ne se levât et ne se couchât que pour nous seuls : nous voudrions être la fln de tous les desseins de Dieu, comme nous nous établissons nous-mêmes la fin unique de tous nos projets sur la terre. Ainsi nous ne jugeons que par rapport à nous-mêmes de tous les événements qui nous environnent ; et tout ce qui troubleun instant nos plaisirs, tout ce qui dérange l'orgueil et l'ambition de nos projets et de nos espérances, nous aigrit et nous révolte.

Comme notre amour-propre nous fait croire que nous avons seuls la sagesse en partage, tout ce qui ne s'ajuste pas à nos vues et à nos lumières dans l'arrangement des choses d'ici-bas, trouve auprès de nous sa condamnation et sa censure. Nous voudrions que les places et les dignités fussent dispensées à notre gré , que nos vues et nos conseils réglassent la fortune publique; que les faveurs ne tombassent que sur ceux à qui notre suffrage les avait déjà destinées: que les événements publics ne fussent conduits que par les mesures que nous aurions nous-mêmes choisies : nous blâmons tous les jours le choix de nos maîtres, et nous ne trouvons personne digne des places qu'il occupe.

Notre amour-propre s'est emparé de tout l'univers, et nous regardons tout ce que nous désirons

comme notre partage. Les places et les honneurs qui échappent à notre cupidité et qui se répandent sur les autres, nous les regardons comme des biens qui nous appartiennent et qu'on nous ravit injustement; tout ce qui brille au-dessus ou à côté de nous, nous éblouit et nous blesse. Nous voyons avec des yeux d'envie l'élévation des autres hommes : leur prospérité nous inquiète; leur fortune fait notre malheur; leurs succès forment un poison secret dans notre cœur, qui répand l'amertume sur toute notre vie. Les applaudissements qu'ils reçoivent sont comme des opprobres qui nous humilient : nous tournons contre nous ce qui leur est favorable; et peu contents des malheurs qui nous regardent, nous nous faisons encore une infortune du bonheur d'autrui. {Avent, sermon du deuxième dimanche.)

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