‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 180 sur 235 · DE L'INJUSTICE · texte numérisé non relu

DE L'INJUSTICE

L'homme injuste, né dans la boue et dans l'obscurité, et que ses rapines et ses vexations ont tiré de la poussière et comblé ensuite d'honneurs et de richesses, se méconnaît dans l'élévation. Loin de rougir de la pompe odieuse qui l'environne, et de se reprocher tout bas les bassesses et les crimes auxquels il en est redevable, il la rend encore plus odieuse, par sa fierté et par ses dédains orgueilleux pour ies autres hommes qu'il voit au-dessous de lui. il regarde comme un malheur et une malédiction une médiocrité innocente. Il n'a que des discours amers et piquants pour ceux que son crédit ou sa fortune forcent d'avoir recours à lui ; et s'il leur fait espérer quelque protection, c'est pour ajouter le mensonge et la mauvaise foi à l'insolence , achever d'accabler de douleur les malheureux , en rendant leurs sollicitations et leurs peines inutiles. Ils ont beau réclamer ses promesses, leurs plaintes ne leur attirent que des injures et des imprécations : sa bouché ne s'ouvre que pour les insulter et les maudire; et il s'applaudit de les avoir abusés, comme si c'était une gloire pour lui d'avoir dépouillé tout sentiment d'humanité et de bonne foi envers les autres hommes.

Si l'héritage de l'innocent ast à sa bienséance; si sa fortune met quelque obstacle à la sienne, ou s'il craint qu'instruit de ses malversations il ne se fasse une obligation de conscience de les découvrir, il brigue la faveur des grands, il fait de nouvelles liaisons avec ceux qui sont en place pour le perdre : il prodigue pour cela en secret ses biens et ses trésors : il met des hommes puissants d'intelligence avec lui ; et s'il paraît se reposer et ne plus agir, ce n'est que lorsque tous ses pièges sont tendus, que

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la perte de l'innocent est sure , et qu'il ne peut plus échappera la malignité de ses artifices.

L'injustice a sans cesse les yeux attachés sur le pauvre, pour trouver le temps de l'opprimer. C'est un lion caché à l'entrée de sa caverne, qui attend sa proie avec impatience. Comblé et jamais rassasié de richesses, il regarde de tous côtés pour découvrir les hommes destitués de tout-crédit, et qu'il puisse opprimer plus sûrement sans rien craindre. Malheur à ceux qui tombent sous ses yeux ! quelque médiocrement partagés qu'ils soient des biens de la fortune , ils en ont encore assez pour irriter la soif de ce lion altérédu sang des pauvres. Il lui suffit qu'ils soient sans appui et sans défense; ils tombent tôt ou tard dans les pièges qu'il leur prépare en secret , et ils deviennent sa proie.

Les hommes sont si corrompus , que le désir d'amasser peuplerait la terre de tyrans , si une chute soudaine, si l'écroulement fatal et imprévu de toute leur fortune, si un coup frappé par une main invisible, ne jetait l'épouvante et la consternation parmi leurs imitateurs, et n'apprenait aux hommes qu'il y a au-dessus de nous un Être suprême qui préside aux choses de la terre. Le monde ne serait bientôt plus qu'un chaos informe, par le bouleversement général qu'ils y causeraient. Ils en banniraient toute bonne foi , toute sûreté, toute pudeur, et les seuls crimes qu'ils ne commettraient point, ce seraientceux qu'ils se trouveraient dans l'impuissance de commettre. Mais lorsque , sortant de temps en temps de son secret, le Seigneur frappe ces grands coups qui étonnent l'univers, et qu'abattant ces têtes altières qui s'élevaient dans les nues , comme pour aller l'outrager jusque dans sa demeure sainte, il agit en maître et en souverain ; alors le méchant , effrayé, s'il ne dépouille pas la volonté de mal faire, en suspend du moins les effets: il craint que la foudre qui gronde encore ne vienne le frapper à son tour.

L'homme injuste sent-il qu'il serait trop dangereux pour lui d'opprimer publiquement ses frères , il a recours à la ruse; il n'en est aucune dont il ne s'avise. Les plus basses, les plus indignes sont employées sans remords , dès qu'elles peuvent faciliter ses desseins criminels. Pourvu qu'il parvienne à dépouiller le malheureux et à se revêtir de ses dépouilles, la fraude, l'artifice, la perfidie, le parjure , ne sont comptés pour rien. Ceux qu'il veut opprimer, il les attire dans ses filets par des paroles douces et par tous les semblants de l'amitié; il leur laisse croire qu'ils vont trouver en lui un protecteur et un asile ; il les leurre de mille apparences frivoles : s'il faut employer le nom redoutable du Seigneur pour confirmer ses promesses et assurer leur dé-

MASSIU.ON. — TOME H.

fiance, il n'en fait pas de scrupule. Mais quand une fois ils se sont fiés à lui, et qu'il les tient dans ses pièges , il dépouille tous ces vains dehors de douceur et d'humanité : ce n'est plus qu'un maître cruel et farouche , qui se croit tout permis sur son esclave ; il tombe sur lui avec une barbarie que rien ne peut adoucir ; il l'écrase et rien ne peut assouvir sa fureur, tant qu'il reste encore au malheureux quelque ressource pour sortir de l'abîme où il l'a précipité. [Paraphrase du psaume IX.)

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Si nous voulons suivre nous-mêmes le détail de nos devoirs , de nos liaisons , de nos entretiens , nous verrons que tous nos discours et toutes nos démarches ne sont que des adoucissements de la vérité , et des tempéraments pour la concilier avec les préjugés ou les passions de ceux avec qui nous avons à vivre. Nous ne leur montrons jamais la vérité que par des endroits par où elle peut leur plaire; nous trouvons toujours un beau côté dans leurs vices les plus déplorables; et comme toutes les passions ressemblent toujours à quelque vertu , nous ne manquons jamais de nous sauver à la faveur de cette ressemblance. {Avent, sermon de l'Epiphanie.)

Les grands veulent être applaudis, et comme limitation est de tous les applaudissements le plu flatteur et le moins équivoque, on est sûr de leur plaire dès qu'on s'étudie à leur ressembler. Ils sont ravis de trouver dans leurs imitateurs l'apologie de leurs vices; et ils cherchent avec complaisance dans tout ce qui les environne, de quoi se rassurer contre eux-mêmes. {Petit Carême, sermon de la Purification.)

Est-il étonnant que les hommes injustes et dissolus oublient Dieu dans la prospérité ? tout ce qui les environne , les séduit et les endort par des adulations éternelles. Leurs désirs les plus iniques , leurs démarches les plus criminelles, trouvent toujours des éloges dans des bouches viles et mercenaires. On donne à leurs vices les plus criants les noms respectables de la vertu. Ils se croient tout permis, parce que tout ce qu'ils se permettent est applaudi, Us ne méritent pas de connaître la vérité, parce qu'ils ne l'aiment pas. Us s'applaudissent eux-mêmes de leurs passions, et jouissent paisiblement de leur erreur : ils aiment à être séduits; et la séduction des adulations ne manque jamais à ceux qui l'aiment, et qui peuvent se l'attirer par des récompenses. {Paraphrase du psaume IX.)

Quiconque flatte ses maîtres, les trahit. La perfidie qui les trompe est aussi criminelle que celle qui les détrône : la vérité est le premier hommage qu'on

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leur doit. 11 n'y a pas loin de la mauvaise foi du flatteur à celle du rebelle : on ne tient plus à l'honneur et au devoir dès qu'on ne tient plus à la vérité, qui seule honore l'homme, et qui est la base de tous les devoirs. La même infamie qui punit la perfidie et la révolte, devrait être destinée à l'adulation. La sûreté publique doit suppléer aux lois qui ont omis de la compter parmi les grands crimes auxquels elle décerne des supplices ; car il est aussi criminel d'attenter à la bonne foi des princes qu'à leur personne sacrée; de manquer à leur égard de vérité, que de manquer de fidélité, puisque l'ennemi qui veut nous perdre est encore moins à craindre que l'adulateur qui ne cherche qu'à nous plaire. {Petit Carême, sermon du premier dimanche.)

Tous les jours, devant un ambitieux, nous parlons de l'amour de la gloire et du désir de parvenir, comme des seuls penchants qui font les grands hommes. Nous flattons son orgueil; nous allumons ses désirs par des espérances et par des prédictions flatteuses et chimériques : nous nourrissons l'erreur de son imagination, en lui rapprochant des fantômes dont il se repaît sans cesse lui-même. Nous osons peut-être en général plaindre les hommes de tant s'agiter pour des choses que le hasard distribue , et que la mort va nous ravir demain ; mais nous n'osons blâmer l'insensé qui sacrifie à cette fumée son repos, sa vie et sa conscience.

Devant un vindicatif, nous justifions son ressentiment et sa colère ; nous adoucissons son crime dans son esprit, en autorisant la justice de ses plaintes. Nous ménageons sa passion , en exagérant le tort de son ennemi. Nous osons peut-être dire qu'il faut pardonner ; mais nous n'osons pas ajouter que le premier degré du pardon , c'est de ne plus parler de l'injustice qu'on a reçue.

Devant un courtisan mécontent de sa fortune et jaloux de celle des autres, nous lui montrons ses concurrents par les endroits les moins favorables. Nous jetons habilement un nuage sur leur mérite et sur leur gloire, de peur qu'elle ne blesse les yeux jaloux de celui qui nous écoute. Nous diminuons, nous obscurcissons l'éclat de leurs talents et de leurs services, et par nos ménagements injustes, nous aigrissons sa passion, nous l'aidons à s'aveugler, et à regarder comme des honneurs qu'on lui ravit tous ceux qu'on répand sur ses rivaux.

Devant un prodigue, ses profusions ne sont plus, dans notre bouche, qu'un air de générosité et de magnificence. Devant un avare, sa dureté et sa sordidité ne sont plus qu'une sage modération et une bonne conduite domestique. Devant un grand , ses préjugés et ses erreurs trouvent toujours en

nous des apologies toutes prêtes. On respecte ses passions comme son autorité, et ses préjugés deviennent toujours les nôtres. {Avent , sermon de l'Epiphanie.)

Les conseils agréables sont rarement des conseils utiles ; et ce qui flatte les souverains, fait d'ordinaire le malheur des sujets. Par l'adulation, les vices des grands se fortifient ; leurs vertus mêmes se corrompent : eh! quelle ressource peut-il rester à des passions qui ne trouvent autour d'elles que des éloges? Comment pourrions-nous haïr et corriger ceux de nos défauts qu'on loue, puisque ceux mêmes que l'on censure trouvent encore au dedans de nous non-seulement des penchants, mais des raisons même qui les défendent? Nous nous faisons à nous-mêmes l'apologie de nos vices ; l'illusion peut-elle se dissiper, lorsque tout ce qui nous environne nous les donne pour des vertus? ( Petit Carême, sermon du premier dimanche.)

C'est servir la gloire du prince, que de ne pas servir à ses passions. Il est beau d'oser s'exposer a son indignation, plutôt que de manquer à la fidélité qu'on lui a jurée. Eh ! si les princes peuvent compter sur un ami fidèle , il faut qu'ils le cherchent parmi ceux qui les ont assez aimés pour avoir eu le courage d'oser quelquefois leur déplaire. Plus ceux qui leur applaudissent sans cesse sont nombreux, plus l'homme vertueux qui ne se joint point aux adulations publiques doit leur être respectable. Mais cet héroïsme de fidélité est rare dans les cours. Telle est la destinée des souverains; la même puissance qui multiplie autour d'eux les adulateurs, y rend aussi les amis plus rares. {Petit Carême, sei^mon du J'endredi Saint. )

L'esprit du monde n'est qu'un commerce de souplesse, d'égards, de complaisances, d'attentions, de ménagements. Il faut n'avoir point de sentiments à soi , penser toujours avec le plus grand nombre, ou du moins avec le plus fort; avoir des suffrages toujours prêts, pour ainsi dire, et n'attendre pour les donner que le moment où ils peuvent être agréables. Il faut pouvoir sourire à une impiété, applaudir à une obscénité finement enveloppée, accoutumer ses oreilles aux traits les plus vifs et les plus cruels de la médisance, donner des éloges à l'ambition et à l'envie de parvenir. Enfin, quand on veut vivre dans le monde, il faut penser ou du moins parler comme le monde. On entre peu à peu et sans s'en apercevoir soi-même, dans les préjugés, dans les excuses, dans les vaines raisons dont les gens du monde se servent pour justifier leurs abus. A force de les fréquenter, on ne les trouve plus si coupables ; on devient même l'apo-

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logiste presque de leur mollesse, de leur oisiveté, de leur faste, de leur ambition, de leur haine, de leurs jalousies; on s'accoutume de donner, comme le monde, à toutes les passions, des noms adoucis : et ce qui nous affermit dans ce nouveau système de conduite, c'est qu'il a pour lui les suffrages des mondains ; c'est que le monde donne à notre lâcheté les noms spécieux de modération, d'élévation d'esprit, d'usage du monde, de talent pour rendre la vertu aimable ; et à la conduite contraire , les noms odieux de petitesse, de rusticité, d'excès et de dureté , propre seulement à éloigner du bien et à rendre la piété odieuse et méprisable. Ainsi , par reconnaissance, on traite obligeamment un monde qui rend à notre lâcheté tous les honneurs et tous les hommages dus à la prudence : on le croit plus innocent depuis qu'il nous trouve plus estimables; on fait plus de grâce à ses vices , depuis qu'il a métamorphosé lui-même nos vices en vertus. ( Conférences , de la Fuite du monde. )

Un seul sujet fidèle décide souvent de la fidélité d'un règne et de la gloire du souverain, et il ne faut aussi qu'un seul adulateur pour flétrir toute la gloire du prince et faire tout le malheur d'un empire. En effet, l'adulation enfante l'orgueil ; et l'orgueil est toujours l'écueil fatal de toutes les vertus. L'adulateur, en prêtant aux grands les qualités louables qui leur manquent , leur fait perdre celles mêmes que la nature leur avait données. Il change en sources de vices des penchants qui étaient en eux des espérances de vertu. Le courage dégénère en présomption. La majesté qu'inspire la naissance, qui sied si bien au souverain, n'est plus qu'une vaine fierté qui l'avilit et le dégrade. L'amour de la gloire, qui coule en eux avec le sang des rois leurs ancêtres , devient une vanité insensée , qui voudrait voir l'univers entier a leurs pieds ; qui cherche à combattre seulement pour avoir l'honneur frivole de vaincre; et qui loin de dompter leurs ennemis, leur en fait de nouveaux, et arme contre eux leurs voisins et leurs alliés. L'humanité, si aimable dans l'élévation, et qui est comme le premier sentimentqu'onversedès l'enfance dans l'âme des rois, se borne à des largesses outrées et à une familiarité sans réserve pour un petit nombre de favoris , ne leur laisse plus qu'une dure insensibilité pour les misères publiques. Les devoirs mêmede la religion, dontils sont les premiers protecteurs, et qui avaient fait la plus sérieuse occupation de leur premier âge, ne leur paraissent plus bientôt que des amusements puérils de l'enfance. {Petit Carême, sermon du premier dimanche. )

Plus vous êtes élevés, plus vos passions vous sont cachées sous l'artifice des louanges; moins la

vérité vous approche , plus on se déguise à vos yeux, pour vous déguiser vous-mêmes aux vôtres; plus vous êtes à plaindre, parce que tout ce qui vous environne n'est attentif qu'à vous surprendre, qu'à vous inspirer ses passions, ou qu'à s'accommoder aux vôtres : c'est le malheur des cours, et la triste destinée des grands. L'innocent plaisir de la sincérité, sans lequel il n'estplus rien de doux dans le commerce des hommes, leur est refusé ; ils vivent au milieu des hommes qu'ils ne connaissent pas, qui mettent tous le masque en les approchant, et dont ils ne voient jamais que l'art et la surface. ( Carême -, sermon du mardi de la troisième semaine. )

Quel fléau pour les princes , que des hommes nés pour applaudir à leurs passions , ou pour dresser des pièges à leur innocence ! quel malheur pour les peuples , quand les princes se livrent à ces ennemis de leur gloire, parce qu'ils le sont de la sagesse et de la vérité ! Les fléaux des guerres et de la stérilité sont des fléaux passagers, et des temps plus heureux ramènent bientôt la paix et l'abondance; les peuples en sont affligés, mais la sagesse du gouvernement leur laisse espérer des ressources : le fléau de l'adulation ne permet plus d'en attendre; c'est une calamité pour l'État, qui en promet toujours de nouvelles. L'oppression des peuples, déguisée au souverain, ne leur annonce que des charges onéreuses ; les gémissements les plus touchants que forme la misère publique, passent bientôt pour des murmures : les remontrances les plus justes et les plus respectueuses, l'adulation les travestit en une témérité punissable; et l'impossibilité d'obéir n'a plus d'autres noms que la rébellion et la mauvaise volonté qui refuse de se soumettre. (Petit Carême, sermon du premier dimanche. )

Si un amour outré de la gloire enivre les princes, tout leur souffle la désolation et la guerre. Alors, que de peuples sacrifiés à l'idole de leur orgueil ! que de calamités publiques dont ils sont les seuls auteurs! Leurs larmes pourraient-elles jamais laver les campagnes teintes du sang de tant d'innocents; et leur repentir tout seul pourrait-il désarmer la colère du ciel, tandis qu'il laisse encore après lui tant de troubles et de malheurs sur la terre! Si l'amour du plaisir l'emporte en eux sur la gloire, tout sert alors à leurs passions, tout s'empresse pour en être les ministres , tout en facilite le succès; tout en réveille les désirs, tout prête des armes à la volupté : des sujets indigues la favorisent; les adulateurs lui donnent des titres d'honneur; des auteurs profanes la chantent et l'embellissent; les

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