PREMIÈRE PARTIE
Les principales sources de notre révolte contre la volonté de Dieu sont : premièrement, une vaine raison , qui rapoelle tomours les oeuvres du Seigneur au jugement de ses propres lumières; qui veut approfondir ce qu'elle devrait adorer, et qui condamne témérairement tout ce qu'elle ne peut comprendre.
Secondement, un fonds d'amour-propre qui fait que nous ramenons tout à nous-mêmes ; que nous nous regardons comme si nous étions seuls dans l'univers, et que tout fût fait pour nous; de sorte que tout ce qui n'entre pas dans le plan de nos vues et de nos passions nous révolte.
Troisièmement enfin, une fausse vertu qui sous prétexte de chercher Dieu ne se cherche qu'elle-même; et substitue toujours les désirs inutiles d'un bien que le Seigneur ne demande pas de nous , aux devoirs que sa volonté sainte nous impose. Or, voilà ce que l'exemple de Marie nous apprend à sacrifier aujourd'hui aux ordres du ciel.
Premièrement, une vaine raison : que de doutes , que de difficultés , dit saint Bernard , ne pouvait-elle pas opposer à l'ordre de Dieu , qui l'obligeait de venir sepurifierdansletemple! que de raisonnements spécieux! rien d'impur n'avait souillé son enfante-
ment; elle était même devenue plus pure en devenant mère : qu'était-il besoin d'aller se purifier d'une souillure qu'elle n'avait pas contractée, et racheter par une vile offrande, celui qui venait racheter tous les hommes de la servitude du démon et du péché? Cependant elle obéit : et sacrifiant ses lumières aux raisons éternelles et toujours justes de la sagesse divine, elle nous apprend que c'est au Seigneur à vouloir, et à la créature à obéir et à se soumettre.
Cependant, mes frères, nous voulons toujours faire rendre compte à Dieu de sa conduite. Vaines créatures , nous osons sans cesse appeler le Seigneur en jugement avec nous; nous voulons être sages contre Dieu même : et soit qu'il s'agisse de ses voies générales sur le salut de tous les hommes, ou de ses desseins éternels sur nos destinées particulières, nous ne trouvons jamais qu'il ait raison ; et nous opposons toujours nos faibles raisonnements aux abîmes profonds de sa sagesse et de sa raison éternelle.
Je dis, soit qu'il s'agisse de ses voies générales sur le salut de tous les hommes. Eh ! qu'entendonsnous tous les jours dans le monde que des réflexions insensées sur les voies deDieu! on lui demande sans cesse raison de la sagesse incompréhensible de ses conseils et des profondeurs de sa providence : pourquoi il laisse tant d'infidèles sur la terre? pourquoi tous les hommes ne sont pas sauvés ? pourquoi il a rendu le salut si difficile? pourquoi il a fait les hommes si faibles ? pourquoi il n'a pas parlé plus claircrement sur la plupart des choses que nous devons croire? pourquoi il permet tant d'événements si funestes à la foi et à la gloire de son Église? que saisje? des questions éternelles, où l'on voit l'homme se jouer de Dieu ; le vil esclave vouloir faire rendre compte au maître souverain ; le vase de boue demander à l'ouvrier souverain , pourquoi il l'a fait ainsi? le ver de terre rampant dans cet exil , où un abîme immense le sépare de son Dieu, oser lever les yeux au ciel pour changer ce qui s'y passe; donner des conseils au Seigneur ; fournir à sa sagesse de nouvelles vues; condamner l'économie de la religion; s'en former un plan spécieux et plus plausible; oser réformer ce grand ouvrage, qui est la fin de tous les desseins de Dieu ; et lui substituer les chimères de son propre esprit , et un ouvrage de confusion et de ténèbres.
Et certes, mes frères, si les princes eux-mêmes dans la conduite des affaires publiques, et dans les ressorts infinis qui font mouvoir tout le corps des États et des empires , ont des secrets que nous ne saurions approfondir ; voulons-nous que Dieu, dans ses voies éternelles sur le salut et les destinées de tous les hommes , n'en ait point pour ses créatures?
si le gouvernement d'un Etat seul demande des conseils cachés , et des mesures inconnues , qui souvent nous révoltent parce que nous n'en voyons pas les raisons et les utilités secrètes; quoi ! nous voulons que le gouvernement de l'univers, que la conduite universelle de tous les hommes et de tous les siècles , depuis la naissance du monde jusqu'à la fin, n'ait pas à notre égard certains secrets, et des obscurités dont les raisons éternelles échappent à nos faibles lumières? S'il y a des mystères dans le conseil des souverains, selon l'expression des livres saints, n'y en aurait-il point dans les conseils de Dieu? et s'il faut, dit l'Écriture , respecter le secret des rois dans la conduite de leurs peuples , et ne pas faire de vains raisonnements sur des démarches dont nous ignorons toujours les motifs; le secret du Roi des rois dans la dispensation des choses humaines, serait-il moins respectable; et serions-nous moins téméraires de mêler nos frivoles réflexions à ses conseils éternels, dont les causes profondes sont toujours cachées en lui seul, et dont nous ne connaissons jamais que ce qu'il veut bien nous en manifester lui-même?
Adorons les secrets de Dieu , mes frères : si ce que nous connaissons de ses œuvres nous paraît si divin et si admirable ; pourquoi ne pas conclure que ce que nous n'en connaissons point, l'est aussi? s'il est si sage lorsqu'il agit à découvert, pourquoi se démentirait-il lorsqu'il se cache? si la structure du monde que nous voyons est un ouvrage si plein d'harmonie, de sagesse, et de lumière; pourquoi l'économie de la religion, que nous ne saurions voir, et qui est le chef-d'œuvre de tous ses desseins , serait-il un ouvrage de confusion et de ténèbres? et s'il a réglé avec tant de poids et de mesure les choses visibles, qui doivent périr; comment aurait-il laissé dans le désordre les choses invisibles, qui dureront autant que lui-même?
J'ai dit encore, soit qu'il s'agisse de ses desseins éternels sur nos destinées particulières : car nonseulement nous condamnons sa conduite dans ses voies éternelles sur tous les hommes, mais encore sa conduite à notre égard. Nous nous en prenons à sa providence de nous voir placés en certaines situations, où notre faiblesse trouve des écueils inévitables : nous le blâmons de nous avoir fait une destinée incompatible avec les devoirs qu'il nous impose : nous nous plaignons que la cour, que les armes, que les emplois où notre rang et notre naissance nous attachent, nous éloignent du salut, et nous le rendent comme impossible : il nous semble que nous nous serions sauvés dans une vie privée, et loin des grandes tentations : nous réformons le plan éternel de sa providence à notre égard; et
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nous nous formons une destinée plus sûre à notre gré, que celle que sa sagesse adorable nous a formée.
Nous ne pensons pas que Dieu proportionne les grâces aux états ; que toutes les situations où son ordre nous place, loin d'être des écueils, peuvent devenir des moyens de saiut pour nous; que la plupart des dangers et des occasions, dont nous nous plaignons, sont plus dans nos passions que dans nos places. Nous ne pensons pas que la même faiblesse qui nous fait trouver des écueils au milieu du monde et de la cour, nous aurait fait une tentation de la retraite même ; que nous portons partout avec nous la source de nos crimes et de nos malheurs, et qu'ainsi il ne faut pas attendre notre sûreté des dehors et de la situation, mais de la seule vigilance que nous devons avoir sur nous-mêmes. Nous ne pensons pas que tous les états ont leurs dangers; que les saints dans quelque situation qu'ils aient été, à la cour ou dans les déserts , ne se sont assuré le salut que par des violences inouïes, que c'est une erreur de croire qu'il y ait quelque situation sur la terre , où le salut ne coûte pas de grands efforts ; que notre imagination ne nous promet une sûreté dans les états où nous ne saurions être, que pour nous calmer sur les infidélités où nous vivons dans notre état présent; que l'amour-propre nous donne sans cesse le change ; et que pour adoucir à nos yeux les égarements de notre vie , il fait que nous nous en prenons à notre situation , pour nous empêcher de nous en prendre à nous-mêmes.
Enfin, nous ne pensons pas que si les périls sont plus grands dans l'élévation où nous sommes nés, les biens que nous pouvons y faire sont aussi plus étendus et plus considérables; que s'il y a plus d'occasions de chute , il y a aussi plus d'occasions de mérite et de vertu; que les objets séduisants et les grands spectacles qui nous environnent, sont bien moins des pièges que des instructions; que la cour, où notre destinée nous attache, nous offre tous les jours elle-même de quoi nous en désabuser et nous en déprendre ; que ses dégoûts arment le cœur contre ses périls ; que ses amertumes détrompent de ses plaisirs , que ses inconstances et ses révolutions refroidissent sur ses espérances; que le vide et l'ennui de ses amusements, nous rappelle comme de luimême aune vie plus sérieuse et plus solide; que la perfidie et la fausseté de ses amitiés, nous fait chercher en Dieu seul un ami éternel et fidèle : en un mot que nous trouvons le remède dans le mal même ; et que la sagesse de Dieu a pourvu avec une dispensation si admirable au salut de tous les hommes, que dans chaque état les périls ont leurs com-
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pensations , et fournissent pour ainsi dire les sûre» tés; et que les mêmes objets qui font la plaie, ont pour nous des retours qui la guérissent.
O mon Dieu! vous êtes un juge si patient et si miséricordieux de nos œuvres, et nous sommes les censeurs sévères et éternels des vôtres ! nous vous appelons sans cesse en jugement, et vous suspendez le nôtre ! nous vous demandons tous les jours compte de vos desseins adorables , et vous différez le compte terrible que nous avons à vous rendre de nos intentions et de nos démarches! O mon Dieu! que deviendrait l'homme, si vous preniez à son égard les mêmes dispositions qu'il a pour vous ; si vous vous faisiez un plaisir de le trouver coupable, comme il semble s'en faire un de vous condamner; et si vous examiniez ses fautes avec cet oeil de sévérité avec lequel il examine vos merveilles? Première source de notre révolte contre la volonté de Dieu ; une vaine raison.
La seconde , c'est l'amour excessif et déréglé de nous-mêmes; et c'est ici le second sacrifice de soumission à la volonté de Dieu, dont Marie nous donne aujourd'hui l'exemple. En effet, à ne consulter que les sentiments humains, tout lui eût fourni des prétextes pour se soustraire à la volonté du Dieu de ses pères : les intérêts de sa maternité divine; le prodige de son enfantement; la honte même de sa pauvreté , et de la médiocrité de son offrande : tout semblait révolter son cœur contre la soumission que Dieu demandait d'elle; mais elle n'écoute point la voix du sang et de la chair, persuadée que le premier sacrifice que Dieu demande de nous , c'est le sacrifice de nous-mêmes; et que ce qui nous coûte le plus à offrir; est d'ordinaire la seule offrande qu'il exige.
Et voilà, mes frères, d'où vient en second lieu ce fonds de révolte, que la volonté de Dieu trouve toujours dans notre cœur. Comme nous rapportons tout à nous-mêmes, car c'est la vie des grands surtout; que nous faisons servir tout ce qui nous environne à nous seuls , comme si tout était fait pour nous; que nous ne comptons tout ce qui se passe dans le monde que par rapport à nous : en un mot, que nous vivons comme si nous étions seuls dans l'univers , et que l'univers entier ne fût fait que pour nous seuls, nous voudrions que Dieu ne fût occupé que de nous seuls; qu'il entrât dans le plan de notre amour-propre-, qu'il n'agît que pour nous seuls, qu'il rapportât tout à nous seuls; qu'il ne disposât des choses d'ici-bas, que par rapport à nous seuls ; et qu'au lieu d'être modérateur de l'univers , et le Dieu de toutes les créatures, il ne fût que le Dieu de nos passions et de nos caprices. Ainsi , mes
frères, nous, qui malgré notre rang, notre élévation, notre naissance, ne sommes qu'un atome imperceptible au milieu de ce vaste univers, nous voudrions en faire mouvoir toute la machine au gré de nos seuls désirs ; que tous les événements s'accommodassent à nos vues ; que le soleil ne se levât et ne se couchât que pour nous seuls; enfin, nous voudrions être la fin de toutes les voies et de tous les desseins de Dieu, comme nous nous établissons nous-mêmes la fin unique de toutes nos voies et de tous nos projets sur la terre.
Et de là, premièrement, l'affliction ne nous trouve pas plus soumis à Dieu que la prospérité; et nous ne jugeons que par rapport à nous-mêmes, de tous les événements qui nous environnent. Ainsi tout ce qui trouble un seul instant nos plaisirs, tout ce qui dérange l'orgueil et l'ambition de nos projets et de nos espérances , nous aigrit et nous révolte : le plus léger contre-temps nous accable : nous nous plaignons de Dieu ; nous croyons qu'il a tort à notre égard, et qu'il nous maltraite : nous, mes frères, qui dans l'élévation et l'abondance où nous sommes nés ne souffrons presque rien ; nous , dont les peines légères sont compensées par tant d'endroits capables de contenter l'amour propre; nous, qui ne connaissons pas, comme dit le Prophète, les travaux et les amertumes qui affligent le reste des hommes, et dont les moments les plus tristes seraient des moments de félicité pour mille malheureux. Ah! tout ce que nous avons à craindre dans notre état, c'est que Dieu ne mêle pas assez d'amertume à tous les plaisirs qui nous environnent; c'est qu'H permette que nous soyons trop heureux sur la terre; c'est qu'il ne nous laisse jouir trop tranquillement de tous les avantages au milieu desquels nous sommes nés , et qu'il ne daigne pas nous visiter quelquefois par des afflictions dans sa grande miséricorde : il faut que Dieu soit bien irrité contre nous, lorsque tout favorise nos passions; que nos plaisirs ne trouvent point d'obstacle; que tout rit à nos penchants ; et que les désirs seuls de notre amour-propre , semblent décider de tout ce qui nous regarde : qu'il est terrible alors à notre égard, mes frères! il nous traite comme des victimes qu'on engraisse et qu'on orne de fleurs, parce qu'on va bientôt les conduire sur le bûcher, et qu'on les destine au sacrifice.
De là secondement, comme nous nous aimons beaucoup nous-mêmes, et que nous ne mettons point de bornes à nos désirs, nous ne sommes jamais contents de notre état , de notre élévation , de nos places : nous trouvons toujours qu'il manque quelque chose à l'avidité de notre amour-propre.
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Si nous n'avons pas tout ce que nous désirons , nous ne comptons pour rien tout ce que nous avons; nous nous épuisons en vues , en prétentions , en projets, en mesures; nous ne saurions jouir paisiblement, chrétiennement de ce que la Providence nous offre : ce qui nous manque nous inquiète plus que ce que nous possédons ne réussit à nous satisfaire; tant que nous voyons devant nous quelque chemin à faire, nous ne saurions nous en tenir à ce qui est déjà fait : Noire orgueil monte toujours (Ps. lxxiii, 23 ) , comme dit le Prophète : semblables à un pilote qui marche en haute mer, quand nous sommes arrivés tout le plus loin que nos yeux et nos espérances pouvaient s'étendre, nous découvrons de ce nouveau point de vue , de nouveaux pays et des espaces immenses qui raniment nos prétentions : plus nous nous élevons , plus nos vues s'étendent ; plus nous avançons, plus nous voyons de chemin à faire : le terme de nos désirs, quand nous y sommes arrivés, n'est plus que la voie qui nous conduit à d'autres : notre état présent n'est jamais celui qui nous plaît : la destinée que Dieu nous fait, n'est jamais celle que nous nous faisons à nous-mêmes : nous sommes ingénieux à nous rendre malheureux, nous conjurons sans cesse contre notre propre repos , nous ne saurions vouloir ce que Dieu veut ; et pour nous dégoûter d'un bien que nous avons longtemps désiré, il suffit enfin que la Providence nous l'accorde.
De là, troisièmement, comme notre amour-propre s'est emparé de tout l'univers, et que nous regardons tout ce que nous désirons comme notre partage ; les places et les honneurs qui échappent à notre cupidité , et qui se répandent sur les autres , nous les regardons comme des biens qui nous appartenaient, et qu'on nous ravit injustement. Tout ce qui brille au-dessus ou à côté de nous, nous éblouit et nous blesse : nous voyons avec des yeux d'envie l'élévation de nos frères : leur prospérité nous inquiète , leur fortune fait notre malheur, leurs succès forment un poison secret dans notre cœur, qui répand l'amertume sur toute notre vie : les applaudissements qu'ils reçoivent sont comme des approches qui nous humilient; nous tournons contre nous tout ce qui leur est favorable : nous ne saurions vouloir ce que Dieu veut; et peu contents des malheurs qui nous regardent , nous nous faisons encore une infortune du bonheur de nos frères.
De là enfin, comme nous croyons seuls avoir la sagesse en partage, tout ce qui ne s'ajuste pas à nos vues et à nos lumières dans l'arrangement des choses d'ici-bas, trouve auprès de nous sa condamnation et sa censure : nous voudrions que les places et les dignités fussent dispensées à notre gré; que
nos vues et nos conseils réglassent la fortune publique; que les faveurs ne tombassent que sur ceux à qui notre suffrage les avait déjà destinées; que les événements publics ne fussent conduits que par les mesures que nous aurions nous-mêmes choisies. Nous blâmons tous les jours le choix de nos maîtres ; nous ne trouvons personne digne des places qu'il occupe; nous ne respectons pas assez l'ordre de Dieu dans l'ordre extérieur de ce monde visible, ni sa volonté sainte dans la volonté ou le caprice même des souverains , qui n'ont en main la puissance et l'autorité, que pour être les premiers ministres de sa providence : nous ne saurions vouloir ce que Dieu veut; nous trouvons de l'injustice, de l'humeur, de l'imprudence dans la dispensation des places et des faveurs : il se peut faire que les hommes aient tort, et fassent des choix injustes ; mais Dieu a toujours raison, et il se sert de leurs méprises, pour accomplir les desseins éternels de sa providence sur les peuples et sur les empires.
Que le monde est grand , mes frères ! qu'il est magnifique ! crue le gouvernement des États et des empires offre à nos yeux d'ordre, de sagesse, de magnificence , quand nous y voyons un Dieu invisible , souverain modérateur de l'univers , qui dispose de tout depuis une extrémité jusqu'à l'autre avec poids , avec nombre , avec mesure : sans l'ordre duquel un cheveu même ne tombe pas de nos têtes ; par la volonté de qui tout se fait; qui voit les événements les plus éloignés dans leurs causes; qui renferme dans sa volonté les causes de tous les événements; qui donne au monde des princes et des souverains, selon ses desseins de justice ou de miséricorde sur les peuples; qui donne la paix , ou qui permet les guerres, selon les vues de sa sagesse sur ses élus et sur son Église ; qui donne aux rois des ministres sages ou corrompus , des Aman ou des Mardochée , ou pour punir les péchés des peuples , ou pour exercer la foi de ses serviteurs ; qui dispense les bons ou les méchants succès, selon qu'ils deviennent plus utiles à la consommation de son ouvrage ; qui règle le cours des passions humaines , et qui par des ménagements inexplicables, fait servir aux desseins de sa miséricorde la malice même des hommes !
Que le monde, mes frères, considéré dans ce point de vue, et avec l'ouvrier souverain qui le conduit, est plein d'ordre, d'harmonie et de magnificence ! que c'est un spectacle digne de la foi ! Mais si vous en séparez Dieu ; mais si vous le regardez tout seul ; si vous n'y voyez plus que les passions humaines, qui semblent mettre tout en mouvement ; si vous n'y voyez plus la volonté éternelle du Sei •
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gnetir, qui en est le ressort invisible, et qui donne le mouvement à tout : ah ! ce n'est plus qu'un chaos , un théâtre de confusion et de trouble; où nul n'est à sa place ; où l'impie jouit de la récompense de la vertu; où le juste a souvent pour partage, l'abjection et les peines du vice ; où les passions sont les seules lois consultées ; où les hommes ne sont liés entre eux, que par les intérêts mêmes qui les divisent; où le hasard semble décider des plus grands événements; où les bons succès sont rarement la preuve et la récompense de la bonne cause ; où l'ambition et la témérité s'élèvent aux premières places, que le mérite craint . ou qu'on refuse au mérite ; enfin, où l'on ne voit point d'ordre', parce qu'on n'y voit que l'irrégularité des mouvements , sans en comprendre le secret et l'usage.
Voilà le monde séparé de Dieu-; et voilà comme nous le regardons : nous n'y voyons pas une sagesse souveraine qui se joue, pour ainsi dire, dans l'univers , en renversant les États et les empires , et en élevant d'autres sur leurs ruines ; en changeant sans cesse les noms et les fortunes des hommes et laissant les choses d'ici-bas dans une inconstance et une révolution éternelle, pour nous apprendre à nous attachera lui seul, qui ne passe point, et qui seul est toujours le même.
Il est vrai que souvent nous résistons à Dieu , sous prétexte de le chercher. Dernière source de notre révolte contre la volonté de Dieu , une fausse vertu ; et dernier écueil que l'exemple de Marie nous apprend à éviter.
En effet, si elle n'eût consulté que son zèle pour la gloire de son Fils, les intérêts de sa naissance divine, et les obstacles que sa purification semblait mettre au fruit de son ministère , en confirmant l'incrédulité de son peuple , et le faisant passer pour le simple Fils de Marie et de Joseph; si elle n'eût consulté que ces frayeurs nées de sa piété même, Marie devait, ce semble, se soustraire à la loi commune; et ne pas venir dans le temple donner à son Fils un caractère de souillure et de péché, qui le confondait avec les autres enfants de Juda. Mais elle se défie d'un zèle qui n'est pas dans l'ordre de Dieu : elle ne veut le salut des hommes , et la gloire de son Fils, qu'autant que Dieu le veut lui-même; et rien ne lui paraît sûr, .même dans la vertu , que de se conformer à sa volonté sainte.
Oui, mes frères, rien n'est bon pour nous que ce que Dieu veut : toute piété qui n'a pas pour fondement une conformité continuelle à sa volonté sainte est une fausse vertu; est bien moins un culte de Dieu , qu'une recherche secrète et dangereuse de nous-mêmes. C'est par là cependant que la piété
manque presque toujours : nous ne voulons jamais aller à Dieu par les voies que sa main même nous a frayées; et nous faisons consister lu vertu, non à vouloir ce que Dieu veut , mais à nous suivre et nous écouter nous-mêmes.
Premièrement, les devoirs de notre état ne nous plaisent jamais : nous leur substituons toujours des œuvres arbitraires que Dieu ne demande pas de nous. Est-on engagé dans le lien sacré du mariage? on prierait avec goût; on courrait avec plaisir à toutes les œuvres de miséricorde ; on passerait les jours entiers, sans s'ennuyer, dans la retraite et à des lectures saintes ; on aimerait à soulager les malheureux : mais ce qui déplaît, mais ce qu'on n'aime pas, c'est la soumission, la complaisance, la douceur mutuelle; cette déférence qui unit les cœurs, et si recommandée par l'Apôtre aux femmes chrétiennes ; cette condescendance qui rapproche les humeurs, et qui lie les esprits; cette patience qui désarme la férocité, et qui se concilie l'estime et la tendresse ; ces soins et ces attentions domestiques, qui établissent l'ordre dans les familles, conservent la paix, préviennent les dérèglements et le scandale des dissensions, et font que Dieu habite au milieu d'une race fidèle : on aime tout ce que Dieu ne demande pas de nous : ce qu'il veut, on ne l'aime point; et souvent la piété de la femme fidèle, qui devrait être la source de la paix, de la douceur, de la consolation d'une maison sainte, et ramener le mari infidèle, l'éloigné et l'aigrit, faute d'égards et de complaisance, devient la source des antipathies et des divisions, et fait craindre la vertu, dont la paix est le fruit, comme si elle était le signal infaillible des aigreurs et des troubles dans les familles.
Secondement, si Dieu nous laisse dans un état d'infirmité habituelle, nous nous en prenons à cet état de notre tiédeur et de nos infidélités dans le service de Dieu : nous nous figurons qu'avec une santé mieux établie , nous remplirions mille pratiques de piété auxquelles nous nous trouvons inhabiles : nous ne saurions comprendre que se soumettre à Dieu , et faire un usage saint de l'état où il nous laisse, c'est prier, c'est se mortifier, c'est opérer des œuvres de miséricorde; qu'en ce point tout est renfermé; que le Seigneur sait mieux ce qui nous convient que nous-mêmes; que ce n'est pas à nous à nous choisir notre voie; et que ne vouloir que ce que Dieu veut, c'est toute la perfection de la foi , et toute la sûreté du fidèle.
Troisièmement, nous souffrons impatiemment nos propres imperfections : nous nous sommes à charge à nous-mêmes : les infidélités où nous nous surprenons tous les jours, nous jettent dans des in-
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quiétudes d'amour-propre , et nous dégoûtent de la vertu : nous voudrions n'avoir rien à nous reprocher; vivre contents de nous-mêmes; nous applaudir en secret de notre vertu , et jouir du témoignage flatteur de notre conscience : nos fautes nous inquiètent , et nous ralentissent dans les voies de Dieu , parce qu'elles troublent cette paix tout humaine; qu'elles humilient cet orgueil secret qui chercherait au dedans de nous une vaine complaisance : nous ne saurions regarder nos fautes dans l'ordre de Dieu, et en tirer l'utilité que sa sagesse se propose. Dieu veut que nous opérions notre salut avec crainte et tremblement; et nous voudrions l'opérer avec une sécurité entière : Dieu veut nous conduire par la foi ; et nous voudrions aller à lui par la lumière : Dieu veut que nous vivions toujours incertains si nous sommes dignes d'amour ou de haine; et après quelques faibles démarches de pénitence et de piété, nous voudrions être assurés qu'il s'est rendu à nous : Dieu veut que nous vivions dans une dépendance continuelle de lui; et nous voudrions pouvoir trouver un appui de chair au dedans de nous : Dieu veut que nous laissions notre sort entre ses mains; et nous voudrions le tenir dans les nôtres : en un mot , Dieu veut que notre salut dépende de lui; et nous voudrions qu'il dépendît uniquement de nous-mêmes.
Quatrièmement , si les pécheurs , revêtus de l'autorité publique, mettent quelque obstacle à notre zèle, suscitent des contradictions à des entreprises utiles à la piété, nous ne gardons plus de mesure de charité avec eux : nous croyons être en droit de déclamer contre leurs mauvaises intentions, de découvrir leurs vices ; de les faire passer pour des ennemis publics de tout bien et de toute justice : sous prétexte de gémir sur leur aveuglement , nous nous aveuglons nous-mêmes; et loin de demander à Dieu dans le silence qu'il change leur cœur, et laisser entre ses mains les intérêts de son Église , qu'il saura bien protéger malgré la malice et la puissance des hommes, nous nous persuadons que le titre de protecteurs de la piété, nous autorise à violer les règles de la piété même.
Enfin, les dérèglements de nos proches, de nos égaux, de nos maîtres avec qui nous avons à vivre, nous sont insupportables : nous nous faisons une fausse vertu de les censurer, de les décrier, de les aigrir : nous nous plaignons de notre destinée, qui nous unit , par des liens de devoir et de société , avec des personnes qui vivent comme des païens , et sans aucun sentiment de religion et de piété; il nous paraîtrait bien plus doux de vivre avec des âmes fidèles qui penseraient comme nous ; et par nos aigreurs
et l'amertume de notre société, nous leur rendons la piété aussi odieuse que nous-mêmes : nos censures leur rendant nos exemples inutiles , ils se figurent la vertu faite comme nous le sommes; c'est-à-dire, dure, fâcheuse, impitoyable, pleine de fiel et de présomption ; et loin de les attirer en les supportant, nous les éloignons en les méprisant , et paraissant plutôt triompher de leurs vices, que compatir avec douceur et avec religion à leurs faiblesses.
La conformité à la volonté de Dieu , mes frères , nous rend, si l'on peut parler ainsi, les pécheurs respectables : elle nous fait entrer dans les desseins de sa sagesse sur eux , laquelle sait les rendre utiles au salut de ses élus , et les mener souvent à la pénitence et au salut, par la voie même de leurs dé-
règlements.
Ainsi la véritable vertu regarde les
pécheurs entre les mains de Dieu; les souffre avec charité , puisque Dieu les souffre lui-même ; les aime avec tendresse , puisqu'ils peuvent devenir les amis de Dieu , et qu'ils sont utiles aux desseins de sa Providence ; attend pour eux les moments de la grâce ; adore les vues éternelles de celui qui a marqué des bornes aux passions des hommes, comme à l'impétuosité des flots de la mer. Vouloir ce que Dieu veut ou permet à l'égard des autres comme à l'égard de nous-mêmes, est inséparable de la vertu. Les vices doivent nous affli ger ; mais les pécheurs doivent toujours nous être chers.
Ainsi , mes frères , rien n'inspire plus de douceur, de charité, d'humanité envers les hommes, que de considérer sans cesse la volonté de Dieu sur eux. Ils sont sans doute haïssables en eux-mêmes, dès qu'ils sont pécheurs ; mais dans l'ordre de Dieu, ils sont toujours dignes de notre amour et de notre respect : ils servent à son ouvrage; ils sont peut-être destinés pour y entrer un jour : nous devons donc voir leurs passions avec douleur, mais avec patience; les reprendre s'ils nous sont soumis, mais les souffrir avec charité ; souhaiter leur conversion avec ardeur, mais l'attendre sans inquiétude ; et ne pas faire consister notre vertu dans l'éloignement des pécheurs , mais dans le désir sincère de leur pénitence.
Telles sont les trois sources de notre révolte contre la volonté de Dieu , et les trois sacrifices dont Marie nous donne aujourd'hui l'exemple mais : après vous avoir marqué les obstacles qui s'opposent en nous à notre soumission à Dieu, il faut vous exposer les avantages et les consolations qui nous facilitent la soumission à sa volonté sainte.