‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 3 sur 235 · LA PURIFICATION · texte numérisé non relu

LA PURIFICATION

maine : les vaines prévoyances sur l'avenir, les agitations infinies sur le présent, et les regrets inutiles sur le passé. L'avenir nous inquiète par ses craintes et par ses espérances : le présent nous agite par ses embarras et par ses contre-temps : enfin, le passé même nous tourmente, en rendant comme présents, par un fâcheux souvenir, des maux que le temps devrait avoir fait oublier. Voilà ce qui rend tous les hommes qui ne vivent pas de la foi, et dans la dépendance de Dieu , malheureux sur la terre.

Or, la soumission seule à la volonté de Dieu , nous fait attendre l'avenir sans inquiétude ; nous fait voir le présent avec tranquillité, rappeler le passé avec fruit; et dans toutes ces situations, nous fait trouver en Dieu et dans une conformité continuelle à ses ordres , la paix et la consolation , que le pécheur ne saurait jamais trouver dans les passions et dans lui-même.

Je dis premièrement, que cette soumission nous fait attendre, comme aujourd'hui à Marie, l'avenir sans inquiétude. Car, mes frères, quelles alarmes la prédiction du vieillard Siméon sur la destinée future de son fils, ne devait-elle pas jeter dans son âme sainte? on lui annonce qu'un glaive de douleur percera ses entrailles maternelles ; que cet Enfant sera exposé, comme un but, aux traits des méchants et à la contradiction de son peuple; et qu'il est établi pour la perte, comme pour le salut de plusieurs : quelle foule de craintes , d'inquiétudes , de défiances , devaient alors troubler la paix de son cœur! Cependant elle jette , comme le Prophète , toutes ses pensées et toutes ses frayeurs dans le sein de Dieu : elle ne voit l'avenir que dans l'ordre sage et immuable de ses volontés éternelles : elle adore par avance les desseins du Père céleste sur cet Enfant : elle s'y soumet sans vouloir les approfondir et les connaître ; et s'en remettant à Dieu seul de tout ce qui la regarde , sa tranquillité est parfaite , parce que sa soumission est entière.

Oui, mes frères, les inquiétudes sur l'avenir forment le poison le plus amer de la vie humaine; et les hommes ne sont malheureux, que parce qu'ils ne savent pas se renfermer dans le moment présent. Ils hâtent leurs peines et leurs soucis; ils vont chercher dans l'avenir de quoi se rendre malheureux, comme si le présent ne suffisait pac à leurs inquiétudes : ils se forment des chimères pour se faire peur à eux-mêmes, comme s'ils n'avaient pas assez de chagrins réels : ils se tourmentent sans cesse sur le lendemain, comme si à chaque jour ne suffisait pas sa malice : ils n'ont plus de lumières que les autres, que pour se former plus d'inquiétudes : ils ne voient plus loin que pour voir plus tôt leurs malheurs : ils

DE LA VIERGE

ne sont plus sages que pour être plus inquiets et plus timides : ils ne sont plus prévoyants que pour être de pire condition , et moins tranquilles que les imprudents et les insensés. A ces traits, vous vous reconnaissez, mes frères; car qu'est-ce que la vie de la cour? qu'une agitation éternelle sur l'avenir; qu'une révolution fatigante de craintes, de précautions, d'espérances? De craintes; tous les événements nous offrent presque de nouvelles terreurs : l'élévation d'un concurrent nous fait craindre notre disgrâce ; la faveur d'un ennemi nous montre de loin notre perte comme assurée : un air moins gracieux du maître nous fait déjà entrevoir notre oubli et notre ruine. De précautions; nous prenons sans cesse des mesures, ou pour obtenir des grâces qui ne viendront jamais, ou pour prévenir des dégoûts et des chagrins qui viendront. Enfin, d'espérances; un avenir pompeux^nous flatte toujours; mais pour y parvenir, il faut sacrifier le repos et toutes les douceurs du présent : la félicité n'est jamais que dans l'idée, qui se la promet; les assujettissements et les peines sont dans le cœur, qui les sent et qui les dévore.

Mais une âme soumise à Dieu n'éprouve point ces troubles, ces frayeurs, ces soucis, qui agitent les enfants du siècle : elle sait que l'avenir est arrêté dans les conseils éternels de la Providence; que nos inquiétudes et nos soucis , ne pouvant changer la couleur même d'un seul de nos cheveux , ne changeront pas , à plus forte raison , l'ordre de ses volontés immuables; qu'on ne risque rien en se confiant à lui surtout ce qui doit arriver; qu'il est même consolant de savoir qu'un Dieu daigne se mêler de ce qui nous regarde ; encore plus consolant de lire dans les livres saints, qu'il nous ordonne de nous en remettre à lui seul ; et qu'enfin , il se charge de l'avenir, et ne nous commande que de sanctifier par la foi l'usage du présent.

Ce n'est pas que la religion autorise la paresse ou l'imprudence; et que pour être soumis à Dieu sur l'avenir ; il faille tellement s'en rapporter à lui , qu'on abandonne tout soin , et qu'on méprise toute prévoyance. Le fidèle se confie en Dieu; mais il ne le tente pas : il travaille comme si tout dépendait de lui ; il est tranquille sur l'événement , parce que tout dépend de Dieu : il sait que la raison doit fournir les précautions et les mesures , mail il sait encore mieux que la foi en attend le succès de Dieu seul : il est prudent dans le choix des moyens; mais il est simple et soumis aans l'attente des événements : en un mot, la prudence est commune au fidèle et au mondain; la paix et la tranquillité n'est que poulie fidèle.

SUR LA SOUMISSION, etc.

Et quand je dis commune , mes frères . c'est le nom seul de prudence qui leur est commun : car d'ailleurs , quelle différence entre les caractères d'une prudence chrétienne et soumise à Dieu, et les caractères d'une prudence tout humaine? c'est l'apôtre saint Jacques qui nous les marque.

Premièrement, la prudence du fidèle, dit cet Apôtre , est chaste et innocente : Primùm quidem pudica (Ep. Jac. m, 17) : il ne connaît de mesures légitimes , que celles que la conscience permet, et que la religion approuve : le crime ne lui sert pas de voie pour arriver à ses fins; et toute prudence incompatible avec le salut, lui paraît la dernière des folies. Celle du pécheur, au contraire , est corrompue et criminelle; il trahit sa conscience pour arriver à ses fins : il ne compte pour rien les crimes , ou les démarches obliques , qui lui répondent du succès : il cherche à réussir aux dépens même de son âme; et tout ce qui peut lui être utile , lui paraît bientôt innocent.

Secondement, la prudence du fidèle est tranquille et amie de la paix : Deindè quidem pacifica : ses mesures sont toujours paisibles , parce qu'elles sont toujours soumises à la volonté de Dieu : il ne souhaite le succès qu'autant que Dieu même le souhaite ; et dans les précautions qu'il prend , il cherche plutôt à obéir à Dieu qui les demande de lui, qu'à se satisfaire lui-même. Celle du pécheur, au contraire, est toujours agitée , parce qu'elle n'est jamais soumise : il attache son bonheur, non à l'ordre de Dieu, mais au succès de ses mesures : il attend la paix de l'événement , et non de sa soumission ; et sa prudence est elle-même la source de ses chagrins et de ses inquiétudes.

Troisièmement, la prudence du fidèle est modeste : Modesta : il s'interdit les projets ambitieux : il n'a que des vues conformes à son état : il sait mettre des bornes à ses désirs : il pense moins à s'élever, qu'à se rendre utile; et sa modération est le trésor d'où il tire la source de la paix , et la sûreté de son innocence. Celle du pécheur est insatiable : il prend toujours de nouvelles mesures, parce qu'il forme toujours de nouveaux projets : sa cupidité ne connaît point de bornes : tout ce qui le flatte, lui convient : les postes les plus périlleux n'ont rien qui l'effraie : les périls qui relèvent cessent d'être des périls ; le mauvais succès de ses mesures est l'unique danger qu'il craint; et il ne compte pour rien d'exposer son salut, pourvu qu'il assure sa fortune.

Quatrièmement, la prudence du fidèle est humble et docile : Siuidibilis : il se défie toujours de ses propres lumières : il compte plus sur le secours

du Ciel, que sur toutes les mesures de la prudence humaine; et en ne négligeant rien, il attend tout de Dieu seul. Celle du pécheur, au contraire, est pleine d'orgueil : il ne compte que sur l'habileté de ses mesures : il se confie en sa propre sagesse : il n'attend le succès que de ses soins ; et agit tout seul , comme s'il n'y avait point de Dieu qui se mêlât des choses humaines.

Cinquièmement, la prudence du fidèle n'est point soupçonneuse : Non judicans : il ne cherche point sa sûreté dans la défiance continuelle de ses frères : il croit difficilement le mal , et aime encore mieux tomber dans leurs pièges , que juger témérairement leurs intentions et leurs pensées. La prudence du pécheur ne trouve sa sûreté que dans ses soupçons et dans ses défiances : comme son cœur est corrompu, tout lui paraît corruption et duplicité dans les autres : il regarde tous les hommes comme ses ennemis : il soupçonne le mal , où il ne le voit pas : il se persuade que pour juger sûrement, il faut toujours juger mal de ses frères, et toute sa prudence se réduit à supposer dans tous les hommes , tout ce dont il est capable lui-même.

Sixièmement, la prudence du fidèle n'est point dissimulée : Sine simulatione : il ne met point son habileté dans ses artifices : comme il ne veut tromper personne , il n'a que faire de se déguiser, et toute son adresse est dans sa candeur et dans sa sincérité. Celle du pécheur, au contraire , n'est qu'une duplicité éternelle : ses lèvres démentent toujours son cœur : son visage est toujours la contradiction de ses sentiments : il croit être plus habile à mesure qu'il est plus faux : toute sa vie n'est qu'un fonds de bassesse et de mauvaise foi : et sa prudence est toujours pénible , parce qu'elle l'oblige toujours à se contrefaire.

Enfin , la prudence du fidèle est pleine de miséricorde et des fruits des bonnes œuvres : Plena misericordiâ, et fructibus bonis : il joint aux moyens humains , les pratiques de la vertu et les secours de la prière : il assure le succès de ses mesures , par l'abondance de ses largesses et par les mérites de la miséricorde ; et trouve dans les devoirs de la religion, les principales ressources et le seul appui de sa fortune. Le pécheur, au contraire, regarde la piété comme un obstacle à son élévation : il fuit les maximes de la religion comme incommodes à sa fortune; et s'il a recours quelquefois aux apparences de la vertu, c'est pour en abuser, et y trouver un chemin plus sûr de parvenir à ce qu'il désire.

Aussi , continue l'Apôtre de qui j'ai tiré tous ces caractères , la prudence du fidèle est une semence et une source continuelle de paix dans son cœur :

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Frucus autem justitix in pace seminutur, facientibuspacem. (Ep. Jac. m, 18.) Mais la prudence du siècle qui ne vient point du ciel , mais de la corruption du pécheur et du fonds de ses passions , est une révolution éternelle de craintes, de désirs, de chagrins ; et comme elle est l'ouvrage de ses passions , elle ne saurait être plus tranquille que ses passions mêmes : non est ista sapientia desursùm descendens à Pâtre luminum , sed terrena , animalis , diabolica. (Ibid. m, 15.)

La seconde source des inquiétudes humaines, sont les événements présents , et ce qui se passe tous les jours à nos yeux : rien n'arrive presque jamais selon nos désirs : ce que nous aimons, nous échappe; ce que nous souhaitons nous fuit; ce que nous craignons nous arrive : nous ne sommes jamais heureux de tous points : si la fortune nous rit, la santé nous abandonne; si nous jouissons de la santé, la fortune nous manque : si la faveur du maître nous élève, l'envie du courtisan nous flétrit et nous dégrade , si l'envie nous épargne , et que nous puissions compter sur les suffrages publics , le maître nous néglige : enfin , dans quelque situation que nous soyons , il manque toujours quelque chose à notre bonheur : et ce qu'il y a de triste pour l'homme, c'est qu'un seul chagrin l'emporte pour lui sur mille plaisirs ; et que ce qui lui manque, quelque léger qu'il puisse être, empoisonne toujours tout ce qu'il possède.

Mais une âme fidèle trouve, comme aujourd'hui Marie, dans une soumission entière aux ordres de Dieu, une ressource toujours prête aux embarras de sa situation présente : tout était incompréhensible dans les desseins de Dieu sur elle : la bassesse de son Fils, et la grandeur future qu'on lui annonce; le glaive qui doit percer sort cœur, et toutes les nations qui doivent pourtant l'appeler heureuse , l'abjection qui l'environne , et les grands événements qui l'attendent : mais la volonté de Dieu est le seul dénoûment de ses doutes, et la grande consolation de ses peines.

Oui, mes frères, ce qui rend la soumission à la volonté de Dieu si consolante dans les situations les plus difficiles où il nous place, c'est premièrement , que c'est la volonté d'un Dieu tout-puissant à qui tout est aisé ; maître des événements , qui, d'un seul regard, peut finir nos peines ; auprès de qui tout trouve des ressources ; qui n'a qu'à dire, et tout est fait. Ah ! les hommes auxquels nous nous livrons ne sauraient nous tirer des embarras et des périls où ils nous engagent : on voit tous les jours les amateurs du monde tomber avec leurs protecteurs, et avec ces appuis de chair et de sang , en qui ils met-

taient une vaine confiance : semblables , dit le Prophète, à ceux qui vont chercher un faible soutien contre la muraille de boue déjà penchée et prête à tomber, ils sont tôt ou tard écrasés, et ensevelis sous ses ruines : Tanquàm parieti inclinato , et ma cerise depidsx. (Ps. lxi, 4.) Il est mille situations où les hommes , avec toute leur puissance , ne peuvent rien pour nous : ils ne sauraient du moins nous faire à nous-mêmes une félicité plus entière que celle dont ils jouissent; et comme ils ne sont jamais qu'à demi heureux, nous ne devons pas nous attendre qu'ils rendent notre condition meilleure que la leur, ni qu'ils fassent pour nous ce qu'ils ne peuvent pour eux-mêmes.

Mais la grande consolation d'une âme soumise à Dieu , c'est de se pouvoir dire à elle-même : Dieu est assez puissant pour me soutenir : je ne risque rien à le laisser faire, il a des ressources pour tous mes besoins : ce qui parait désespéré aux hommes , est facile à sa puissance : il veut qu'on espère contre l'espérance même ; et plus les secours humains paraissent inutiles, plus il vient à notre secours , pour nous accoutumer à attendre tout de lui , et à ne pas mettre notre confiance dans les hommes.

Secondement , c'est à la volonté d'un Dieu sage que nous nous soumettons ; qui a ses raisons éternelles dans les événements qu'il nous ménage ; qui voit les différentes utilités des situations où il nous place; qui ne fait rien au hasard, et qui connaît les événements avant même de prendre des mesures. Hélas ! nous pouvons nous inquiéter sur les situations que nous nous ménageons à nous-mêmes, parce que nous ne nous connaissons pas assez pour décider sur ce qui nous convient ; et que d'ordinaire dans nos choix , nous consultons plus les intérêts de nos passions que ceux de notre âme : mais ce qui console l'âme fidèle soumise à Dieu, c'est la sagesse de celui en qui elle met sa confiance. Dieu a ses raisons, se dit sans cesse l'âme fidèle, dans les situations où il me place ; et quoiqu'elles me soient ineonnues, elles n'en sont pas moins justes et adorables : je ne dois pas mesurer ses vues incompréhensibles sur mes lumières faibles et bornées : je ne vois pas où peuvent me conduire les voies par où il me mène; mais puisque c'est sa main qui les a frayées , il n'y a qu'à marcher sans rien craindre : il mène souvent à la terre de promesse, par les circuits pénibles et arides du désert, et nous cache presque toujours ses voies , pour nous laisser tout le mérite de la soumission et de la confiance.

Enfin , non-seulement parce que c'est à la volonté d'un Dieu puissant et sage, que nous nous

soumettons ; mais encore d'un Dieu bon , tendre et miséricordieux, qui nous aime, qui ne veut que notre salut. Les hommes cherchent souvent à nous nuire, en faisant semblant de nous favoriser : nous ne leur sommes chers qu'autant que nous leur sommes utiles, et ils veulent plutôt nous faire servir à leur bonheur, que nous rendre heureux nous-mêmes.

Mais Dieu n'a que notre salut en vue : tout ce qu'il veut par rapport à nous , il ne le veut que pour nous : nos intérêts éternels seuls règlent ses démarches à notre égard : s'il nous frappe, c'est pour nous sauver; s'il nous épargne, c'est encore pour nous sauver : s'il nous humilie, il ne se propose que notre salut; s'il nous élève, c'est notre salut encore qui le fait agir : enfin , en quelque situation qu'il nous place, c'est toujours un père qui nous conduit, un ami qui nous gouverne, un protecteur qui nous soutient, un guide qui nous précède et qui nous montre les voies. Hélas! mes frères ! nous nous croyons si fort en sûreté , quand nos intérêts et notre fortune sont entre les mains d'un ami fidèle depuis longtemps éprouvé , et sur lequel nous comptons comme sur nous-mêmes : nous ne daignons pas même nous informer des raisons qu'il a dans les partis qu'il prend par rapport à nous : tout ce qu'il fait, nous l'approuvons, nous y souscrivons , nous le trouvons bon pour nous. Et voilà la consolation d'une âme fidèle qui a mis son sort entre les mains de Dieu : elle n'examine pas les raisons que sa bonté paternelle a pu avoir dans les situations qu'elle lui ménage : il lui suffit de savoir que c'est un Dieu qui n'a que des vues de bonté et de miséricorde pour sa créature ; un père qui ne se propose que le salut de son enfant; un ami tendre et fidèle , et qui n'a rien tant à cœur que les intérêts de ce qu'il aime. Quelle situation, mes frères! en est-il ici-bas même de plus désirable pour la créature? et quand la religion n'aurait que ce seul avantage, le parti du juste et du fidèle ne serait-il pas le plusheureux et le plus sensé que l'homme pût choisir sur la terre?

Enfin , les regrets sur le passé forment la dernière source des inquiétudes humaines : nous ne rappelons les événements fâcheux de notre vie, qu'avec des retours amers qui en empoisonnent le souvenir : nos pertes passées nous tourmentent encore par les réllexions inutiles sur les mesures qui auraient pu nous les épargner : nous nous reprochons sans cesse d'avoir été nous-mêmes les auteurs de notre infortune : nous nous redisons éternellement qu'une telle précaution prise nous eût épargné bien des larmes et des chagrins : nous ajoutons à nos malheurs de les attribuer à nos imprudences : nous

SUR LA SOUMISSION, etc. il

nous représentons après coup, les moyens de les éviter très-faciles, comme pour sentir plus vivement le désagrément d'y être tombés; et loin d'y voir la sagesse et la volonté de Dieu, qui ont tout conduit , et qui , seules , devraient nous faire oublier nos peines, nous n'y voyons que nos méprises, qui augmentent nos regrets, et qui rendent nos peines éternelles.

Or, c'est encore ici que la soumission de Marie est pour nous un modèle : elle ne voit que Dieu seul dans tous les événements de sa vie passée, dans l'ambassade de l'ange , dans le prodige de son enfantement, dans la foi des pasteurs, dans l'adoration des mages: elle, compare, dit l'Évangile, et conserve dans son coeur toutes ces merveilles, et toute la conduite passée de Dieu sur elle : l'attente et le langage prophétique de la veuve Anne et du juste Siméon, lui rappellent tout ce que le Seigneur a fait jusqu'ici de grand pour elle et pour cet Enfant : Conferens in corde suo ( Luc , n , 19 ) : elle n'y voit rien d'humain ; tout y est de Dieu ; et ne pouvant douter que la main du Très-Haut seule ne l'ait jusqu'ici conduite , elle n'a pas de peine à se persuader que c'est lui-même qui la conduit au temple, et à se soumettre au sacrifice et à l'humiliation qu'il demande d'elle.

Voilà , mes frères , la grande science de la foi : le passé devrait être pour nous une instruction continuelle, où nous devrions étudier les ménagements et les volontés adorables du Seigneur, sur les destinées des hommes : nous devrions rappeler sans cesse tout ce qui s'est passé à nos yeux, à la cour surtout, où nous vivons, et qui est comme le théâtre des révolutions humaines ; tant de changements soudains ; des morts si terribles , et si peu attendues ; des accidents si funestes ; les prospérités où les malheurs de l'État; l'élévation ou la décadence de ceux qui occupaient les premières places : que sais-je? tant de variations dans la faveur, dans - les fortunes, dans le crédit, dans la chute ou l'agrandissement des familles : nous ne devrions, dis-je, le rappeler que pour y voir la sagesse de Dieu, qui se joue sans cesse des passions humaines, et qui élève ou renverse en un instant, pour nous faire sentir la fragilité de tout ce qui passe, et nous apprendre que toute la sagesse humaine ne saurait nous sauver du moindre contre-temps, et qu'il n'y a point de conseil contre les conseils de Dieu.

Cependant le souvenir du passé, loin de nous instruire, nous séduit, et ne fait que réveiller en nous des passions injustes : nous rappelons la décadence de ceux que nous avions vus à la tête de

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tout, et les arbitres de la fortune publique; et ce souvenir, loin de nous désabuser de tout ce que nous avons vu fondre et s'éclipser en un instant, et nous apprendre que les prospérités temporelles ne sont rien, si l'usage chrétien qu'on en fait ne les rend immortelles, réveille plus notre ambition, par les obstacles qu'avait toujours mis à notre fortune leur grande autorité , qu'il n'instruit notre foi par l'inconstance qui, en un clin d'œil, l'a renversée. Enfin, nous ne voyons Dieu nulle part; tout passe, tout disparaît , tout s'écroule à nos yeux : un nouveau monde s'élève insensiblement sur les débris de celui que nous avons vu en y entrant : une nouvelle cour reparaît à la place de celle que nos premières années ont vue : de nouveaux personnages sont montés sur le théâtre : de nouvelles scènes occupent tous les jours l'univers : nous nous trouvons presque seuls et étrangers au milieu du monde, parmi des hommes que nous avons vus naître, séparés de ceux avec qui nous avions d'abord vécu ; tout nous échappe, tout fuit, tout court rapidement se précipiter dans le néant; et au milieu de ces révolutions éternelles, où Dieu seul, qui ne passe point, paraît si grand; où Dieu seul, qui changeant sans cesse la face de l'univers, demeure toujours le même , paraît si digne de nos hommages ; nous ne le voyons pas : nous ne nous élevons jamais jusqu'à lui : nous tenons encore aux débris d'un monde qui s'est déjà à demi écroulé entre nos mains : nous rappelons même, par l'imagination, ce qui nous en est échappé : nous donnons de la réalité à ce qui n'est plus : nos premières années souillent encore notre cœur par des souvenirs lascifs et injustes : nous faisons sans cesse revivre nos jours passés, en ce qu'ils ont eu de criminel : il semble que la vie est trop courte pour offenser Dieu : nous revivons sans cesse par des images qui renouvellent nos iniquités passées ; c'est-à-dire , nous vivons doublement pour le crime, n'ayant jamais vécu un instant pour la vertu. Ainsi le passé nous souille ou nous séduit, loin de nous détromper et de nous instruire : nous n'y voyons que les révolutions humaines, nous ne remontons pas plus haut, et nous vivons comme si le hasard conduisait l'univers, et qu'il n'y eût point d'autre raison de ce qui arrive , que l'événement lui-même.

Ah! mes frères! les patriarches, dont la vie était si longue sur la terre, n'avaient point d'autre occupation , que de méditer, dans les grands événements qui avaient rempli leur longue carrière, les merveilles du Seigneur, et l'ordre de ses volontés adorables ; ils repassaient sur les différentes voies par ou sa sagesse les avait conduits : ils y admiraient les

ménagements ineffables de sa providence : c'était là le livre où ils étudiaient sans cesse les grandeurs de Dieu , et ses miséricordes envers les créatures : c'était la plus douce consolation de leur pèlerinage : ils voyaient Dieu partout : l'invisible était comme visible pour eux dans tous les accidents divers et merveilleux , qui avaient partagé leur vie : ils ne voyaient que Dieu dans l'univers ; et ne comptaient pour rien les hommes , dont sa sagesse se servait pour accomplir ses desseins adorables.

Et voilà, mes frères, la grande science que nous apprennent nos divines Écritures. Dans les autres histoires que les hommes nous ont laissées , on n'y voit agir que les hommes, ce sont les hommes qui remportent des victoires, qui prennent des villes, qui subjuguent les empires, qui détrônent les souverains, qui s'élèvent eux-mêmes à la suprême puissance : Dieu n'y paraît nulle part; les hommes en sont les seuls acteurs. Mais dans l'histoire des livres saints , c'est Dieu seul qui fait tout; Dieu seul qui fait régner les rois, qui les place sur le trône , ou qui les en dégrade; Dieu seul qui combat les ennemis, qui renverse les villes, qui dispose des États et des empires, qui donne la paix; ou qui suscite les guerres : Dieu seul paraît dans cette histoire divine; il en est, si je l'ose dire, le seul héros; les rois et les conquérants n'y paraissent que comme les ministres de ses volontés saintes; enfin ces livres divins tirent le voile de la Providence. Dieu, qui se cache dans les autres événements rapportés dans nos histoires, paraît à découvert dans ceux-ci ; et c'est dans ce livre seul , que l'Esprit de Dieu a laissé à la terre, que nous devons apprendre à lire les histoires que les hommes nous ont laissées; à suppléer par la foi ce que l'esprit humain a omis; et à ne regarder les différentes révolutionsqui ont agité l'univers, que comme l'histoire des desseins et des volontés du Seigneur sur les hommes.

Telles sont les instructions que trouve une âme fidèle dans le souvenir du passé. Aussi une des plus grandes consolations des saints dans le ciel , sera de voir à découvert l'ordre admirable des volontés du Seigneur dans tous les événements de leur vie passée : l'énigme sera alors dévoilée; ils verront comment tout ici-bas se rapportait à leur salut; avec quelle bonté et quelle sagesse adorable, Dieu faisait tout servir à la sanctification des siens; c'està-dire tout ce qui passait sur la terre; toute l'histoire de leur siècle; la piété ou le dérèglement des princes; le gain ou la perte des batailles; le bonheur ou l'infortune publique : ils verront comment tout cela, par des rapports secrets et merveilleux,

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qui leur seront alors clairement connus , devait contribuer à la consommation des élus; comment, jusqu'à leurs chutes mêmes, tout devait être utile à leur salut.

Au contraire, la surprise la plus désespérante des pécheurs, sera de voir, que dans le temps même qu'ils croyaient vivre sans joug et sans Dieu dans ce monde, ils étaient entre les mains de sa sagesse, qui se servait de leurs égarements mêmes pour l'accomplissement de ses desseins éternels; qu'en croyant vivre pour eux seuls, ils n'étaient entre les mains de Dieu que des instruments utiles à la sanctification des justes; qu'ainsi leurs actions les plus éclatantes étaient utiles aux desseins de Dieu, mais inutiles à eux-mêmes; que les grands spectacles qu'ils ont donnés à l'univers, et qui flattaient si fort leur vanité , n'avaient aucun rapport avec eux ; qu'ils n'ont vécu que pour les élus; et qu'ils sont les seuls à n'avoir aucune part à tous les grands événements dont ils ont été les principaux acteurs, et qui rendront leur nom célèbre dans les histoires ; en un mot , qu'ils ont fait beaucoup de bruit dans l'univers; mais que c'était Dieu qui se glorifiait par eux , et qu'ils n'ont rien fait pour eux-mêmes : semblable au tonnerre qui donne un grand spectacle à la terre, et a fait sentir aux hommes la grandeur et la puissance de Dieu; mais qui n'est lui-même qu'un vain son, et ne laisse après lui que l'infection de la matière dont il était le seul ouvrage.

Et c'est cette réflexion, mes frères, qui devrait rappeler tous les hommes à une soumission continuelle aux volontés du Seigneur : car enfin, qu'ils se soumettent ou non à sa volonté sainte, il est certain qu'ils agissent toujours sous le main de Dieu ; qu'ils ne font que ce que permet le souverain dispensateur; qu'ils ne viennent à bout de leurs desseins , qu'autant que le trouve à propos sa sagesse adorable; qu'ils ne peuvent se soustraire aux ordres de sa puissance; et qu'en se révoltant contre lui, ils ne changent pas les événements , ils ne font que multiplier leurs crimes.

Voilà les avantages que trouve le fidèle dans sa soumission aux ordres de Dieu. Non, mes frères, tournez-vous de tous les côtés, il n'y a dans toute la vie humaine que ce point fixe, que cette consolation solide, se soumettre à Dieu, ne vouloir que ce que Dieu veut : c'est là le grand secret de la piété chrétienne, le plus précieux avantage de la foi, et la grande science du fidèle. Hors de là , mes frères , qu'est-ce que la vie humaine , qu'une mer furieuse et agitée , où nous sommes sans cesse à la merci des flots, et où chaque instant change notre situation, et nous donne de nouvelles alarmes? Que

sont les hommes eux-mêmes, que les tristes jouets de leurs passions insensées, et de la vicissitude éternelle des événements ? Liés par la corruption de leur cœur à toutes les choses présentes , ils sont avec elles dans un mouvement perpétuel ; semblables à ces figures que la roue rapide entraîne, ils n'ont jamais de consistance assurée : chaque moment est pour eux une situation nouvelle; ils flottent au gré de l'inconstance des choses humaines ; voulant sans cesse se fixer dans les créatures , et sans cesse obligés de s'en déprendre; croyanttoujours avoir trouvé le lieu de leur repos, et sans cesse forcés de recommencer leur course; lassés de leurs agitations, et cependant toujours emportés par le tourbillon; ils n'ont rien qui les fixe, qui les console, qui les paye de leurs peines , qui leur adoucisse le chagrin des événements; ni le monde qui le cause, ni leur conscience qui le rend plus amer, nil'ordrede Dieu contre lequel ils se révoltent. Ils boivent jusqu'à la lie toute l'amertume de leur calice : ils ont beau le verser d'un vase dans un autre vase , dit le Prophète ; se consoler d'une passion par une passion nouvelle, d'une perte par un nouvel attachement, d'une disgrâce par de nouvelles espérances : l'amertume les suit partout ; ils changent de situation, mais ils ne changent pas de supplice : Et inclinavit ex hoc in hoc ; verumtamen fex ejus non est exinanita. (Ps.

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