‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 201 sur 235 · DE L'INCONSTANCE DE LA VIE HUMAINE · texte numérisé non relu

DE L'INCONSTANCE DE LA VIE HUMAINE

ont besoin d'une règle qui les rectifie et qui les redresse. Nous nous rendons à nous-mêmes ce témoignage : nous sentons que notre corruption se répand sur les plus petites comme sur les plus grandes choses; que l'amour-propre infecte toutes nos démarches; et que partout nous nous retrouvons faibles, et toujours opposés à l'ordre et au devoir. Nous sentons donc que la règle ne doit nulle part être favorable à nos penchants ; que partout nous devons la trouver sévère, parce que partout elle doit nous être opposée; que la loi ne peut être d'accord avec nous ; que tout ce qui favorise nos inclinations , ne saurait être le remède destiné à les guérir ; que tout ce qui flatte nos désirs, ne peut être le frein qui doit les réprimer ; en un mot que tout ce qui nourrit l'amour-propre n'est pas la loi , qui n'est établie que pour le détruire et l'anéantir. Ainsi, par un sentiment secret et inséparable de notre être, nous nous distinguons toujours nous-mêmes de la loi ; nos penchants , de ses règles ; nos plaisirs , de ses devoirs : et dans toutes les actions douteuses où nous nous déterminons en faveur, de nos penchants, nous sentons fort bien que nous nous éloignons de la loi de Dieu , toujours plus sévère que nous-mêmes.

Nous n'avons pas besoin , pour nous éclaircir sur la plupart de nos doutes, de consulter des hommes habiles, ni de chercher hors de nous des éclaircissements et des réponses. Ne sortons point de nousmêmes pour savoir ce que nous avons à faire; écoutons les décisions de notre cœur ; suivons le premier mouvement de notre conscience, et nous nous déterminerons toujours pour le parti le plus conforme à la loi de Dieu. La première impression du cœur est toujours pour la sévérité de la règle, contre l'adoucissement de l'amour-propre. Notre conscience ira toujours plus loin, et sera toujours plus sévère que nous-mêmes; et si nous avons besoin de décision, ce sera plutôt pour en modérer la sévérité, que pour en détromper la fausse indulgence. [Carême , sermon du dimanche de la Passion. )

Tel est l'état d'un homme dont la conscience est criminelle; il est l'accusateur secret et continuel de lui-même, il traîne partout un fonds d'inquiétude que rien ne peut calmer. Malheureux de ne pouvoir vaincre ses penchants déréglés, plus malheureux encore de ne pouvoir étouffer ses remords importuns; emporté par sa faiblesse, rappelé par ses lumières; il se dispute le crime même qu'il se permet : il se reproche le plaisir injuste, dans le moment même qu'il le goûte. {Avent, sermon de la Toussaint.)

En vain, emportés par le charme des sens, se-

couons-nous le joug des règles saintes, nous ne pouvons réussir à nous justifier à nous-mêmes nos propres désordres. Nous prenons toujours en secret les intérêts de la loi contre nous-mêmes; nous trouvons toujours au dedans de nous l'apologie des règles contre les passions : nous ne saurions corrompre ce témoin intérieur de la vérité, qui plaide au dedans de nous pour la vertu ; nous sentons toujours une mésintelligence secrète entre nos penchants et nos lumières. La loi de Dieu, née dans notre cœur, s'y élève toujours contre la loi de la chair, étrangère à l'homme : elle y maintient malgré nous sa vérité, si elle ne peut y maintenir son autorité; elle nous sert de censeur, si elle ne peut nous servir de règle : en un mot, elle nous rend malheureux, si elle ne peut nous rendre fidèles. (Carême, sermon du dimanche de la Passion.)

Nous portons toujours au dedans de nous un juge incorruptible, qui prend sans cesse le parti de la vertu contre nos plus chers penchants , qui mêle à nos passions les plus emportées les idées importunes du devoir, et qui nous rend malheureux au milieu même de nos plaisirs et de notre abondance. [Avent, sermon de la Toussaint.)

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