‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 203 sur 235 · DE L'INCONSTANCE DE LA VIE HUMAINE · texte numérisé non relu

DE L'INCONSTANCE DE LA VIE HUMAINE

par un nouvel attachement ; d'une disgrâce , par de nouvelles espérances : l'amertume les suit partout : ils changent de situation, mais ils ne changent pas de supplice.

L'inconstance est le vrai caractère de notre cœur. Chaque instant et chaque objet voit presque naître en nous de nouvelles impressions. Si nous nous perdons un moment de vue , nous ne nous connaissons plus. Il se forme au dedans de nous une succession si continuelle et si rapide de désirs , de jalousies, de craintes , d'espérances , de joies , de chagrins , de haines et d'amours , que si nous ne suivons sans cesse ces routes diverses et secrètes de nos passions , nous n'en voyons plus ni les principes , ni les suites ; elles se confondent, pour ainsi dire, dans leur multiplicité; et notre cœur devient un abîme que nous ne pouvons plus approfondir, et dont nous ne voyons jamais que la surface. {Mystères , premier sermon de la Purification.)

Les hommes ne se ressemblent jamais d'un moment à l'autre; ils n'ont point de route fixe et assurée, ils se démentent sans cesse dans leurs voies : tous les jours ne sont marqués que par des changements et des inégalités qui les font perdre de vue. Leur course ressemble à celle d'un insensé qui va , revient et retourne, sans savoir où ses pas doivent le guider; ils se fatiguent, ils s'épuisent, et n'arrivent jamais au but. Leur inconstance leur est elle-même à charge, et ils ne peuvent la fixer. Elle devient un poids qui les accable, et dont ils ne sauraient sedébarrasser ; ellefait tout leur crime, et elle fait aussi tout leur malheur et leur plus cruel supplice. {Paraphrase du psaume XVlll.)

Les inquiétudes sur l'avenir forment le poison le plus amer de la vie humaine ; et les hommes ne sont malheureux , que parce qu'ils ne savent pas se renfermer dans le moment présent. Ils hâtent leurs peines et leurs soucis ; ils vont chercher dans l'avenir dequoi se rendre malheureux, comme si le présent ne suffisait pas à leurs inquiétudes ! Ils se forment des chimères pour se faire peur à eux-mêmes , comme s'ils n'avaient pas assez de chagrins réels ! Us n'ont plus de lumières que les autres , que pour se former plus d'inquiétudes. Ils ne voient plus loin , que pour voir plus tôt leur malheur. Ils ne sont plus sages , que pour être plus inquiets et plus timides. Us ne sont plus prévoyants, que pour être de pire condition et moins tranquilles que les imprudents et les insensés.

Tout passe, tout disparaît , tout s'écroule à nos yeux : un nouveau monde s'élève insensiblement sur les débris de celui que nous avons vu en y entrant. Une nouvelle cour reparaît à la place de celle

que nos premières années ont vue : de nouveaux personnages sont montés sur le théâtre , de nouvelles scènes occupent tous les jours l'univers. Nous nous trouvons presque seuls et étrangers au milieu du monde , parmi des hommes que nous avons vus naître, séparés de ceux avec qui nous avions d'abord vécu. Tout nous échappe , tout fuit , tout court rapidement se précipiter dans le néant. Nous tenons encore aux débris d'un monde qui s'est déjà à demi écroulé entre nos mains; nous rappelons même par l'imagination ce qui nous en est échappé , nous donnons de la réalité à ce qui n'est plus : nos premières années souillent encore notre cœur par des souvenirs lascifs et injustes; nous faisons sans cesse revivre nos jours passés , en ce qu'ils ont eu de criminel : nous vivons doublement pour le crime, n'ayant jamais vécu pour la vertu. Nous ne voyons dans le passé que les révolutions humaines ; nous ne remontons pas plus haut : et nous vivons comme si le hasard conduisait l'univers; et qu'il n'y eût point d'autres raisons de ce qui arrive, que l'événement lui-même.

Rappelons sans cesse tout ce qui s'est passé à nos yeux; à la cour surtout , qui est comme le théâtre des révolutions humaines : tant de changements soudains, des morts si terribles et si peu attendues, des accidents si funestes; les prospérités ouïes malheurs de l'État; l'élévation ou la décadence de ceux qui occupaient les premières places; tant de variations dans la faveur, dans les fortunes, dans le crédit, dans la chute ou dans l'agrandissement des familles : nous y verrons la sagesse de Dieu qui se joue sans cesse des passions humaines, et qui élève ou renverse en un instant pour nous faire sentir la fragilité de tout ce qui passe, et nous apprendre que toute la sagesse humaine ne saurait nous sauver du moindre contre-temps, et qu'il n'y a point de conseil contre les conseils de Dieu.

Nous ne nous rappelons les événements fâcheux de notre vie, qu'avec des retours amers qui en empoisonnent le souvenir. Nos pertes passées nous tourmentent encore , par les réflexions inutiles sur les mesures qui auraient pu nous les épargner. Nous nous reprochons sans cesse d'avoir été nous-mêmes les auteurs de notre infortune. Nous nous redisons éternellement qu'une telle précaution prise nous eut épargné bien des larmes et des chagrins : nous ajoutons à nos malheurs, de les attribuer à nos imprudences. Nous nous représentons après coup les moyensde les éviter très-faciles , comme pour sentir plus vivement le désagrément d'y être tombés.

Rien n'arrive presque jamais dans la vie selon nos désirs. Ce que nous aimons nous échappe ; ce

DES JUGEMENTS DES HOMMES

que nous souhaitons nous fuit; ce que nous craignons nous arrive. Nous ne sommes jamais heureux de tout point. Si la fortune nous rit , la santé nous ahandonne; si nous jouissons de la santé, la fortune nous manque ; si la faveur du maître nous élève, l'envie du courtisan nous flétrit et nous dégrade; si l'envie nous épargne, et que nous puissions compter sur les suffrages publics, le maître nous néglige : et ce qu'il y a de triste pour l'homme , c'est qu'un seul chagrin l'emporte pour lui sur mille plaisirs; et que ce qui lui manque, quelque léger qu'il puisse être, empoisonne toujours tout ce qu'il possède. [Mystères, premier sermon de la Purification.)

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