DES OCCASIONS DANGEREUSES
L'insensibilité qu'on se trouve dans les occasions les plus dangereuses, et qui nous persuade que nous n'y courons point de risque , n'est pas une marque que nous en sortions innocents, mais que nous y sommes entrés plus corrompus. Les dangers, pour avoir trop fait d'impression sur nous , n'en font presque plus de sensible. Le long usage des plaisirs leur a ôfé à notre égard le privilège de nous toucher vivement, sans leur ôter celui de nous corrompre : ils nous souillent et nous infectent, sans nous piquer; comme un corps déjà engourdi par le venin de la première piqûre que lui a faite le serpent, reçoit la seconde sans en ressentir la douleur. Le mal n'est pas si grand, quand on se trouve encore sensible ; c'est une marque qu'il reste encore quelque chose de sain dans le cœur. L'insensibilité qui nous rassure est donc plutôt un engourdissement qui vient de la corruption , qu'une force qui naisse de la vertu ; c'est la satiété des plaisirs qui fait toute notre innocence. Les impressions en sont d'autant plus dangereuses , qu'elles sont plus insensibles : on se défie des sentiments marqués et profonds, et qu'on ne peut plus se déguiser à soi-même; mais on s'endort sur ceux qui ne font que nous affaiblir, qu'amollir le cœur, que nous inspirer des sentiments vagues de tendresse, qu'insinuer le venin, que nous préparer à toutes les passions, que nous remplir d'images vaines et frivoles, que nourrir notre esprit de maximes passionnées et lascives : et souvent cette prétendue innocence, qui ne consiste qu'à se conserver libre de passion particulière, n'est qu'une corruption du cœurplus dangereuse et plus universelle. {Carême, sermon du jour de Pâques.)
Nous nous en prenons souvent à la Providence, de nous avoir placés en certaines situations où notre faiblesse trouve des écueils inévitables : nous la blâmons de nous avoir fait une destinée incompa-
tible avec les devoirs qu'elle nous impose. Mais la plupart des dangers et des occasions dont nous nous plaignons, sont plus dans nos passions que dans nos places. La même faiblesse qui nous fait trouver des écueils au milieu du monde et de la cour, nous aurait fait une tentation de la retraite même. Nous portons partout avec nous la source de nos crimes et de nos malheurs; et ainsi il ne faut pas attendre notre sûreté des dehors et de la situation, mais de la seule vigilance que nous devons avoir sur nous-mêmes. Notre imagination ne nous promet une sûreté dans les états où nous ne saurions être, que pour nous calmer sur les infidélités où nous vivons dans notre état présent. Notre amour-propre nous donne sans cesse le change; et, pour adoucir à nos yeux les égarements de notre vie, il fait que nous nous en prenons à notre situation, pour nous empêcher de nous en prendre à nousmêmes. {Mystères, premier sermon de la Purifica tion.)
DES JUGEMENTS DES HOMMES
Plaçons-nous dans telle situation qu'il nous plaira : soyons hommes de bien , soyons hommes de plaisirs : choisissons de la cour ou de la retraite : vivons en philosophes , ou en libertins : jamais nous ne ferons de tous les hommes les approbateurs de notre conduite, ni ne réunirons tous les suffrages en notre faveur. Ici l'on est homme essentiel , ami généreux, homme de guerre supérieur aux autres, courtisan sincère et désintéressé, esprit orné et élevé; là on nous accuse de perfidie, on nous taxe de mauvaise foi , on avilit l'éclat et le mérite de nos talents et de nos services, on nous range parmi les esprits vulgaires , on nous prête des attachements secrets et des faiblesses indignes de notre gloire. Essayons de toutes les situations, et voyons si nous pourrons parvenir à mettre tous les hommes dans les intérêts de notre réputation et de notre conduite. Le zèle, l'indulgence, la vie commune, la retraite, la fuite des grandes places, les grandes places elles-mêmes, tout trouve des censeurs. Faisons convenir, si nous le pouvons, tous les hommes sur notre sujet, et alors on nous permettra, à la bonne heure, de nous faire de la vanité de leurs opinions la règle de notre conduite. Nous déplaisons toujours aux uns, par les mêmes endroits que nous avons su plaire aux autres. Les hommes ne sauraient convenir, parce que les passions sont la règlede leurs jugements, etque les passions nesont pas les mêmes dans tous les hommes. ( Carême, sermon du mardi de la deuxième semaine. )
Un bon cœur, un cœur droit, simple et sincère,
DES JUGEMENTS DES HOMMES
ne peut presque comprendre qu'il y ait des imposteurs sur la terre. Il trouve dans son propre fonds l'apologie de tous les autres , et mesure par ce qu'il lui en coûterait à lui-même pour n'être pas de bonne foi, ce qu'il en doit coûter aux autres. Aussi, examinons ceux qui forment des soupçons affreux et téméraires contre les gens de bien : nous trouverons que ce sont d'ordinaire des hommes déréglés et corrompus, qui cherchent même à se calmer dans leurs dissolutions , en supposant que leurs faiblesses sont des faiblesses de tous les hommes; que ceux qui paraissent les plus vertueux, n'ont par-dessus eux que plusd'habiletépourse cacher, et qu'au fond, si on les voyait de près, on trouverait qu'ils sont faits comme les autres hommes. Ils font de cette pensée une ressource à leurs débauches; et ilss'affermissentdansle désordre, en y associant tous ceux que la crédulité des peuples appelle gens de bien. Ils se font une idée affreuse du genre humain, pour être moins effrayés de celle qu'ils sont obligés d'avoir d'eux-mêmes; et tâchent de se persuader qu'il n'y a point de vertu, afin que le vice plus commun leur paraisse plus excusable. ( Carême, sermon du mercredi de la quatrième semaine. )
Le monde, toujours inexplicable, a de tout temps attaché également de la honte au vice et à la vertu. Il donne du ridicule à l'homme juste; il perce de mille traits l'homme dissolu. Les passions et les œuvres saintes fournissent la même matière à ses dérisions et à ses censures; et, par une bizarrerie que ses caprices seuls peuvent justifier, il a trouvé le secret de rendre en même temps et le vice méprisable et la vertu ridicule. ( Petit Carême, sermon de la Purification. )
On a beau mépriser les hommes , on veut être estimé de ceux mêmes qu'on méprise. On a beau être élevé au-dessus des autres, l'élévation nous expose encore plus aux regards et aux diseours de la multitude; et on sent encore plus vivement les censures de ceux dont on ne doit attendre que des hommages. On a beau jouir des suffrages publics; les mépris sont d'autant plus piquants, qu'ils sont moins communs et plus rares. On a beau se venger des censures par des censures plus vives et plus mordantes, la vengeance suppose toujours le ressentiment et la douleur ; et d'ailleurs , on est bien moins sensible au plaisir de rendre des mépris, qu'au chagrin de les avoir reçus. (Aoent, sermon de la Toussaint. )
De toutes les erreurs qui ont aujourd'hui cours dans le monde, il n'en est pas de moins contagieuse que celle qui attache de la gloire au vice, et de la honte à la vertu. L'iniquité, malgré tout le dérègle-
ment du cœur humain, n'a pu encore trouver parmi nous une protection publique. On ne voit guère de ces âmes désespérées qui se fassent honneur de leur confusion, et qui mettent leur gloire dans leur infamie. Le crime traîne toujours après soi certaine bassesse dont on est bien aise de dérober le spectacle au public; et je ne sais par quel reste de droiture le siècle lui-même ne peut s'empêcher de condamner tout haut ce que sa corruption lui fait autoriser en secret. {Mystères , sermon de la Visitation.}
Leshommes nous disputent presque toujours tout ce que la vérité ou la vanité nous attribue. Si nous portons un grand nom , on le dispute à nos ancêtres; si nous échouons, on s'en prend à notre peu d'habileté; si nous réussissons, on en fait honneur au hasard , ou au mérite de nos subalternes ; si nous jouissons d'une réputation publique, on en appelle de l'erreur populaire aux jugements des plus sensés; si nous avons tous les talents pour plaire, on dit bientôt que nous avons su en faire usage , et que nous avons trop plu; si la conduite est hors d'atteinte, on jette un ridicule piquant sur notre humeur. Enfin , qui que nous soyons , grand , peuple, prince, sujet, la situation la plus à souhaiter pour notre vanité, c'est d'ignorer ce que le monde pense de nous. Les mêmes passions qui nous lient nous désunissent; l'envie noircit nos qualités les plus louables; et nos plaisirs trouvent des censeurs dans ceux mêmes qui les imitent. {Avent, sermon de la Toussaint. )
Si nous y prenons garde, nous comptons les jugements des hommes pour beaucoup ; nous ne vivons presque que pour les autres. Ce que nous sommes à nos yeux nous intéresse peu : nous ne paraissons touchés, occupés que de ce que nous sommes aux yeux des autres; et toute notre attention se borne à embellir cette idée chimérique de nous-mêmes, qui est dans l'esprit des autres. Il ne nous arrive guère de nous demander à nous-mêmes ce que nous sommes réellement ; mais nous nous demandons sans cesse ce qu'on croit que nous sommes : ainsi toute notre vie est imaginaire et fantastique. L'erreur même, qui nous prend pour ce que nous ne sommes pas, flatte notre orgueil. Nous nous laissons toucher par des louanges que notre cœur désavoue ; nous nous faisons honneur delà méprise publique ; et nous sommes plus flattés par l'erreur qui nous prête de fausses vertus, que nous ne sommes humiliés par la vérité qui nous fait sentir nos défauts et nos misères véritables. ( Mystères , sermon de V Incarnation. )
Il est des vices odieux, des désordres plus heureux, des crimes plus polis, si je l'ose dire, que le siècle place honorablement parmi les vertus, et qui
cr,G
DES SOUVERAINS
tout à coup n'offrant tien de trop noir, retiennent toute la malignité du vice sans en retenir la honte et les horreurs. Or c'est par cette fausse idée qu'on attache à ces prétendues vertus, qui ne sont que des vices trop réels, qu'il arrive que nous faisons tant d'actions malgré le cri secret de la conscience, et que nous en omettons d'autres dont nous sentons au dedans de nous la nécessité, le tout pour ne pas choquer le monde. Eh! n'était-ce pas assez que la faiblesse et la corruption de notre cœur nous rendit la vertu pénible et dégoûtante, fallait-il que le dérèglement de l'esprit y attachât encore de la honte et du mépris! {Mystères, sermon de la Visitation. ) Le monde, qui autorise tout ce qui conduit au dérèglement, couvre toujours de honte le dérèglement lui-même. Il approuve, il justifie les maximes, les usages, les plaisirs qui corrompent le cœur; et il veut pourtant qu'on allie l'innocence et la régularité des mœurs avec la corruption du cœur. Il inspire toutes les passions, et il en blâme toutes les suites : il veut qu'on s'étudie à plaire, et il nous méprise dès que nous y avons réussi. Ses théâtres lascifs retentissent des éloges insensés de l'amour profane , et ses entretiens ne sont que des satires sanglantes de celles qui se livrent à ce penchant infortuné : il loue les grâces; les attraits, les talents malheureux qui allument des flammes impures, et il couvre d'une confusion éternelle ceux qui en paraissent embrasés. {Carême, sermon du jeudi de la Passion. )
Les hommes auxquels les passions ont gâté le cœur, sont capables de toute duplicité et de toute bassesse. Comme ils n'ont rien de droit , rien de noble, rien de sincère, ils soupçonnent aisément les autres d'être ce qu'ils sont : ils ne sauraient se persuader qu'il y ait encore des cœurs simples, sincères et généreux sur la terre; ils croient voir partout ce qu'ils sentent en eux-mêmes : ils ne peuvent comprendre que l'honneur, la ûdélité , la sincérité et tant d'autres vertus , toujours fausses dans leur cœur, aient quelque chose de plus vrai et de plus réel dans le cœur des autres hommes. C'est le malheur des cours surtout. Comme on y est né et qu'on y vit dans le faux , on croit le voir dans la vertu aussi bien que dans le vice. Comme c'est une scène où chacun joue un personnage emprunté, on croit que l'homme de bien ne fait que jouer le personnage de la vertu ; la sincérité rare ou inutile y paraîttoujours impossible. ( Carême, sermon du mercredi de la quatrième semaine. )
DES SOUVERAINS
Un prince n'est pas né pour lui seul; il se doit à ses sujets. Les peuples, en l'élevant, lui ont confié
la puissance et l'autorité, et se sont réservé, en échange , ses soins , son temps , sa vigilance. Ce n'est pas une idole qu'ils ont voulu se faire pour l'adorer • I c'est un surveillant qu'ils ont mis à leur tête pour les ! protéger et pour les défendre. Ce n'est pas de ces divinités inutiles qui ont des yeux , et ne voient point ; une langue , et ne parlent point ; des mains , et n'agissentpoint : ce sontdecesdieuxquilesprécèdentpour les conduire et les défendre. Ce sont les peuples qui , par l'ordre de Dieu, les ont faits tout ce qu'ils sont; c'est à eux à n'être ce qu'ils sont, que pour les peuples. Oui, c'est le choix de la nation qui mit d'abord le sceptre entre les mains de leurs ancêtres; c'est elle qui les éleva sur le bouclier militaire, et les proclama souverains. Le royaume devint ensuite l'héritage de leurs successeurs; mais ils le durent originairement au consentement libre des sujets : leur naissance seule les mit ensuite en possession du trône; mais ce furent les suffrages publics qui attachèrent d'abord ce droit et cette prérogative à leur naissance. En un mot , comme la première source de leur autorité vient de nous, les rois n'en doivent faire usage que pour nous. Les flatteurs leur rediront sans cesse qu'ils sont les maîtres , et qu'ils ne sont comptables à personne de leurs actions : il est vrai que personne n'est en droit de leur en demander compte ; mais ils se le doivent à eux-mêmes : ils sont les maîtres de leurs sujets ; mais ils n'en auront que le titre, s'ils n'en ont pas les vertus : tout leur est permis ; mais cette licence est l'écueil de l'autorité , loin d'en être le privilège : ils peuvent négliger les soins de la royauté ; mais , comme ces rois fainéants, si déshonorés dans nos histoires, ils n'auront plus qu'un vain nom de roi , dès qu'ils n'en rempliront pas les fonctions augustes. {Petit Carême, sermon du dimanche des Rameaux.)
Le plus grand éloge d'un prince , c'est d'être bon ; et les seules louanges que le cœur donne , sont celles que la bonté s'attire. La valeur toute seule ne fait que la gloire du souverain : la bonté fait le bonheur de ses peuples ; les victoires ne lui valent que des hommages : la bonté lui gagne les cœurs. C'est pour lui qu'il est conquérant, c'est pour nous qu'il est bon ; et la gloire des armes n'ira pas loin , si l'amour des peuples ne la rend immortelle. {Oraison funèbre de M. le Dauphin.)
Un prince établi pour gouverner les hommes , doit connaître les hommes. Le choix des sujets est la première source du bonheur public ; et , pour les choisir, il faut les connaître. Nul n'est à sa place dans un État où le prince ne juge pas par lui-même. Le mérite est négligé , parce qu'il est ou trop modeste pour s'empresser, ou trop noble pour devoir son élé-
DES SOUVERAINS
vation à des sollicitations et à des bassesses : l'intrigue supplante les plus grands talents; des hommes souples et bornés s'élèvent aux premières places, et les meilleurs sujets demeurent inutiles. {Petit Carême, sermon du dimanche des Rameaux. )
L'onction sainte répandue sur les rois consacre leur caractère , et ne sanctifie pas toujours leur personne. L'étendue de leur devoir répond à celle de leur puissance; le sceptre est plutôt le titre de leurs soins et de leur servitude, que de leur autorité : ils ne sont rois , que pour être les pères et les pasteurs des peuples. Ils nesontpasnés pour eux seuls ; et les vertus privées, qui assurent le salut du sujet toutes seules , se tourneraient en vices pour le souverain. {Oraison funèbre de Louis le Grand.)
Rien n'est plus grand dans le souverain que de vouloir être détrompé , et d'avoir la force de convenir soi-même de sa méprise. C'est un mauvais orgueil , de croire qu'on ne peut avoir tort : c'est une faiblesse de n'oser reculer quand on sent qu'on nous a fait faire une fausse démarche. Les variations qui nous ramènent au vrai , affermissent l'autorité, loin de l'affaiblir. Ce n'est pas se démentir que de revenir de sa méprise : ce n'est pas montrer aux peuples l'inconstance du gouvernement , c'est leur en étaler l'équité et la droiture. Il ne faut pas craindre qu'ils respectent moins la puissance qui avoue son tort , et qui se condamne elle-même; leur respect ne s'affaiblit qu'envers celle , ou qui ne le connaît pas, ou qui le justifie. Il est encore plus glorieux d'avouer sa surprise , que de n'avoir pas été surpris. Rien n'est plus beau dans le souverain qui ne dépend de personne, que de vouloir toujours dépendre de la vérité. {Petit Carême, sermon du dimanche des Hameaux.)
Quel malheur, quand le souverain, peu content de se livrer au désordre , semble le consacrer par les grâces dont il l'honore dans ceux qui en sont ou les imitateurs ou les honteux ministres ! quel opprobre pour un empire ! quelle indécence pour la majesté du gouvernement! quel découragement pour une nation, et pour les sujets habiles et vertueux à qui le vice enlève les grâces destinées à leurs talents et à leurs services ! quel décri et quel avilissement pour le prince dans l'opinion des cours étrangères! et de là quel déluge de maux dans le peuple! Les plaoes occupées par des hommes corrompus; les passions toujours punies par le mépris , devenues la voie des honneurs et de la gloire ; l'autorité établie pour maintenir l'ordre et la pudeur des lois , méritée par les excès qui les violent; les mœurs corrompues dans leur source ; les astres qui devaient marquer nos routes , changés en des feux errants qui nous égarent ; les
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bienséances même publiques , dont le vice est toujours jaloux, renvoyées, comme des usages surannés, à l'antique gravité de nos pères; le désordre débarrassé de la gêne même des ménagements; la modération dans le vice devenue presque aussi ridicule que la vertu ! {Petit Carême, sermonde la Purification.)
Il ne faut pas que les souverains se jettent dans une multitude de soins et de détails inutiles. Ils se croient quelquefois obligés de tout voir de leurs yeux , et de tout toucher de leurs mains : les plus grandes affaires les trouvent souvent insensibles , tandis que les plus petits objets réveillent leur attention et leur zèle. Ils ont les sollicitudes de l'homme privé; ils n'ont pas celles de l'homme public. Ce n'est pas a eux cependant à abandonner le gouvernail , pour vaquer à des fonctions obscures qui n'intéressent pas la sûreté publique : leurs mains sont premièrement destinées à manier ces ressorts principaux des États, qui font mouvoir toute la machine; et tout doit être grand dans la conduite des grands. {Petit Carême, sermon du dimanche des Rameaux.)
Ce ne sont pas les statues et les inscriptions qui immortalisent les princes; elles deviennent tôt ou tard le triste jouet des temps et de la vicissitude des choses humaines. En vain Rome et la Grèce avaient autrefois multiplié à l'infini les images de leurs rois et de leurs césars , et épuisé toute la science de l'art pour les rendre plus précieuses aux siècles suivants ; de tous ces monuments superbes, à peine un seul est venujusquesànous. Ce qui n'est écrit que sur le marbre et sur l'airain est bientôt effacé ; ce qui est écrit dans les cœurs demeure toujours. {Petit Carême, sermon de i Incarnation.)
Si la justice dans le souverain prend la place des passions , quelle source de bonheur pour les peuples ! C'est la vertu qui distribue les grâces ; c'est elle qui les reçoit. Les honneurs vont chercher l'homme sage qui les mérite et qui les fuit ; et fuient l'homme vendu à l'iniquité, qui court après. Lesfonctions publiques ne sont confiées qu'à ceux qui se dévouent au bien public ; le crédit et l'intrigue ne mènent à rien , le mérite et les services n'ont besoin que d'eux-mêmes. Le goût même du souverain ne décide pas de ses largesses; rien ne lui paraît digne de récompense dans ses sujets , que les talens utiles à la patrie : les faveurs annoncent toujours le mérite, ou le suivent de près. Il n'y a de mécontents dans l'État que les hommes oiseux et inutiles : la paresse et la médiocrité murmurent toutes seules contre la sagesse, et l'équité des choix. Les talents se développent par les récompenses qui les attendent : chacun cherche à se rendre utile au public; et toute l'habileté de
DES SOUVERAINS
l'ambition se réduit à se rendre digne des places auxquelles on aspire. Et si l'envie de plaire peut former des hypocrites : outre que le masque tombe tôt ou tard , et que l'hypocrisie se trahit toujours par quelque endroit elle-même; c'est du moins un hommage que le vice rend à la vertu, en s'honorant même de ses apparences. (Petit Carême, sermon de la Purification.)
Un prince qui n'a cherché sa gloire que dans le bonheur de ses sujets; qui a préféré la paix et la tranquillité, qui seule peut les rendre heureux, à des victoires qui n'eussent été que pour lui seul, et qui n'auraient abouti qu'à flatter sa vanité; un prince qui ne s'est regardé que comme l'homme de ses peuples; qui a cru que ses trésors les plus précieux étaient les cœurs de ses sujets; un prince qui, par la sagesse de ses lois et de ses exemples, a banni les désordres de ses États, corrigé les abus, conservé la bienséance des mœurs publiques, maintenu chacun à sa place , réprimé le luxe et la licence , toujours plus funestes aux empires que les guerres et les calamités les plus tristes ; rendu au culte et à la religion de ses pères l'autorité, l'éclat, la majesté, l'uniformité qui en perpétuent le respect parmi les peuples; qui a regardé ses sujets comme ses enfants , son royaume comme sa famille , et qui n'a usé de sa puissance que pour la félicité de ceux qui la lui avaient confiée; un prince de ce caractère sera toujours grand, parce qu'il l'est dans le cœur des peuples. Les pères raconteront à leurs enfants le bonheur qu'ils eurent de vivre sous un si bon maître; ceux-ci le rediront à leurs neveux : et dans chaque famille ce souvenir, conservé d'âge en âge , deviendra comme un monument domestique , élevé dans l'enceinte des murs paternels, qui perpétuera la mémoire d'un si bon roi dans tous les siècles. {Petit Carême, sermon de l'Incarnation.)
Le caractère perpétuel de notre nation a toujours été d'aimer ses maîtres. Elle compte un seul de leurs regards comme un bienfait; et, dans le temps même de ses misères les plus tristes , elle n'a qu'à lever les yeux vers le souverain , pour ne plus sentir la douleur de ses plaies, et oublier à l'instant ses malheurs et ses peines. (Oraison funèbre de M. le Dauphin.
Pour connaître la grandeur véritable des souverains, il faut la chercher dans les siècles qui sont venus après eux. Plus même ils s'éloignent de nous , plus leur gloire croît et s'affermit lorsqu'elle a pris sa source dans l'amour des peuples. On dispute encor* aujourd'hui à un de nos plus vaillants rois les éloges magnifiques que son siècle lui a donnés à l'envi ; et malgré la gloire de Marignan , on doute si
la valeur doit le faire compter parmi les grands rois, qui ont régné avec moins de ces talents brillants qui font les héros , mais avec plus de ces vertus pacifiques qui font les bons rois : son prédécesseur sera toujours grand dans nos histoires, parce qu'il sera toujours cher à la nation dont il fut le père. On ne compte pour rien les éloges donnés aux souverains pendant leur règne, s'ils ne sont répétés sous les règnes suivants. C'est là que la postérité, toujours équitable, ou les dégrade d'une gloire dont ils n'étaient redevables qu'à leur puissance et à leur rang, ou leur conserve un rang qu'ils durent à leur vertu bien plus qu'à leur puissance. (Petit Carême, sermon de l'Incarnation.)
Quelle félicité pour le souverain, de regarder son royaume comme sa famille, ses sujets comme ses enfants ; de compter que leurs cœurs sont encore plus à lui que leurs biens et que leurs personnes ; et de voir, pour ainsi dire, ratifier chaque jour le premier choix de la nation qui éleva ses ancêtres sur le trône! La gloire des conquêtes et des triomphes a-t-elle rien qui égale ce plaisir? Ah! si les hommes se donnaient des maîtres, ce ne seraient ni les plus nobles, ni les plus vaillants qu'ils choisiraient : ce seraient les plus tendres, les plus humains ; des maîtres qui fussent en même temps leurs pères. (Petit Carême, sermon du quatrième dimanche.)
Un prince qui n'a eu que des vertus militaires, n'est pas assuré d'être grand dans la postérité : il n'a travaillé que pour lui, il n'a rien fait pour ses peuples; et ce sont les peuples qui assurent toujours la gloire et la grandeur du souverain. Il pourra passer pour un grand conquérant ; mais on ne le regardera jamais comme un grand roi : il aura gagné des batailles; mais il n'aura pas gagné le cœur de ses sujets : il aura conquis des provinces étrangères; mais il aura épuisé les siennes : en un mot, il aura conduit habilement des armées; mais il aura mal gouverné ses peuples. (Petit Carême, sermon de l'Incarnation.)
Ce n'est pas régner, de ne vivre que pour soimême. Les rois ne sont que les conducteurs des peuples : ils ont à la vérité ce nom et ce droit par la naissance, mais ils ne le méritent que par les soins et l'application. Aussi les règnes oisifs forment un vide obscur dans nos annales; elles n'ont pas daigné même compter les années de la vie des rois fainéants : il semble que, n'ayant pas régné eux-mêmes , ils n'ont pas vécu. C'est un chaos qu'on a de la peine à éclairer encore aujourd'hui : loin de décorer nos histoires, ils ne font que les obscurcir et les embarrasser; et ils sont plus connus par les
DES PRINCES
grands hommes qui ont vécu sous leur règne que . plus qu'une bienséance. L'art de tendre des pièges
par eux-mêmes. {Petit Carême, sermon du troisième dimanche.)
Ce n'est pas le rang, les titres, la puissance, qui rendent les souverains aimables : ce n'est pas même les talents glorieux que le monde admire. La valeur, la supériorité du génie, l'art de manier les esprits et de gouverner les peuples, ces grands talents ne les rendent aimables à leurs sujets, qu'autant qu'ils les rendent humains et bienfaisants : on n'est grand qu'autant qu'on leur est cher. L'amour des peuples a toujours été la gloire la plus réelle et la moins équivoque des souverains : et les peuples n'aiment guère dans les souverains que les vertus qui rendent leur règne heureux. (Petit Carême, sermon du quatrième dimanche.)
Les sentiments de la nature perdent souvent leurs droits dans le cœur des princes. Élevés audessus de nous, il leur paraît trop vulgaire de penser et de sentir comme nous : nés les maîtres des hommes, ils ne veulent pas même leur ressembler par l'humanité ; et destinés par leur naissance à être les pères des peuples , ils se font quelquefois une honte de ce titre aimable à l'égard même de leurs enfants.
Est-il pour les princes une gloire plus pure et plus touchante, que celle de régner sur les cœurs? La gloire des conquêtes est toujours souillée de sang; c'est le carnage et la mort qui nous y conduisent, et il faut faire des malheureux pour se l'assurer : l'appareil qui l'environne est funeste et lugubre ; et souvent le conquérant lui-même , s'il est humain, est forcé de verser des larmes sur ses propres victoires. Mais la gloire d'être cher à son peuple et de le rendre heureux , n'est environnée que de la joie et de l'abondance. Il ne faut point élever des statues et des colonnes superbes pour l'immortaliser ; elle s'élève dans le cœur de chaque sujet un monument plus durable que le bronze et l'airain, parce que l'amour dont il est l'ouvVage est plus fort que la mort. Le titre de conquérant n'est écrit que sur le marbre; le titre de père du peuple est gravé dans les cœurs. (Oraison funèbre efe Madame.)