‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 205 sur 235 · DE LA COUR · texte numérisé non relu

DE LA COUR

La cour est un séjour où toutes les passions se réunissent, ce semble, pour s'entre-choquer et se détruire. Les haines et les amitiés y changent sans cesse avec les intérêts : il n'y a de constant et de perpétuel que le désir de se nuire. Les liens mêmes du sang se dénouent, s'ils ne sont resserrés par des liens communs ; il semble qu'on soit convenu que la bonne foi ne serait pas une vertu , et que l'amitié ne serait

n'y déshonore que par le mauvais succès. Enfin, la vertu elle-même, souvent fausse, y devient plus à craindre que le vice. La religion y fournit souvent les apparences qui cachent les embûches qu'on nous tend; l'on y donne quelquefois les dehors à la piété pour réserver plus sûrement le cœur à l'amertume de la jalousie, et du désir insatiable de la fortune : et, comme dans ce temple de Babylone, en public tout paraît pour la Divinité; en secret et par des voies souterraines, on reprend tout pour soi-même. (Oraison funèbre de M. le Dauphin.)

Les cours sont orageuses; les intérêts y décident toujours des affections : et , comme les intérêts y changent sans cesse, les affections n'y connaissent presque pas de durée. Tout y forme des nuages; les jours ne s'y ressemblent jamais : les mêmes flots qui vous élèvent, vous ouvrent le gouffre à l'instant; et la vicissitude éternelle des événements est comme le seul événement et le seul point qu'on y voit de fixe. (Oraison funèbre de Madame.)

Qu'est-ce que la vie de la cour, qu'une agitation éternelle sur l'avenir, qu'une révolution fatigante de craintes, de précautions, d'espérances? De craintes; tous les événements nous offrent presque de nouvelles terreurs ; l'élévation d'un concurrent nous fait craindre notre disgrâce; la faveur d'un ennemi nous montre de loin notre perte comme assurée ; un air moins gracieux du maître nous fait déjà comme entrevoir notre oubli et notre ruine : De précautions ; nous prenons sans cesse des mesures , ou pour obtenir des grâces qui ne viendront jamais, ou pour prévenir des dégoûts et des chagrins qui viendront : Enfin d'espérances; un avenir pompeux nous flatte toujours; mais, pour y parvenir, il faut sacrifier le repos et toutes les douceurs du présent. La félicité n'est jamais que dans l'idée qui se la promet ; les assujettissements et les peines sont dans le cœur qui les sent et qui les dévore. (Mystères, sermon de la Purification.)

DES PRINCES

La naissance n'approche les princes de plus près du trône, que pour les lier plus inséparablement au souverain. La désobéissance dans le commun des sujets, est un crime contre l'État; dans les princes c'est un outrage qu'ils se font à eux-mêmes. Les princes ne sont nés que pour le bonheur de leur patrie : l'État ayant toujours été l'héritage de leurs ancêtres, ils doivent en maintenir latranquil lité comme celle de leur propre famille ; et les premiers regards du prince tombant sur eux, ils doivent les premiers baisser les yeux devant son éclat,

f.GO

DES PRINCES

el donner les premiers exemples de soumission au reste du peuple. {Oraison funèbre du prince de Conti.)

Les princes ont plus de devoirs à remplir que le reste des hommes. Plus ils sont grands, plus ils doivent de grands exemples. Ils sont en spectacle aux regards comme aux hommages de la multitude. Les premières obligations de leur rang sont le zèle pour 1 l'État, dont ils sont les premiers sujets, et dont ils peuvent devenir les maîtres; la bienséance dans les mœurs publiques, dont ils sont toujours les modèles; la fidélité aux devoirs de la religion, que leurs ancêtres placèrent sur le trône. {Oraison funèbre de Madame.)

Qu'un prince du sang de nos rois ait de la valeur, c'est un privilège de la naissance, plutôt qu'un mérite dont on doive faire honneur à la vertu. Le courage et l'intrépidité sont parmi eux des biens héréditaires, ainsi que les sceptres et les couronnes; et comme on ne les loue pas d'être nés princes, on ne doit point les louer d'être nés vaillants. Mais une louange qui les honore, c'est que la vie paisible et privée, recueil des réputations les plus brillantes, laisse voir en eux encore plus de vertus estimables; c'est qu'en les voyant tous les jours, nous les voyons toujours plus grands. {Oraison funèbre du prince de Conti.)

Les princes sont exposés à plus de dangers que les autres hommes ; et les inclinations les plus heureuses et les plus louables, que peuvent-elles contre tout ce qui les environne? Nos vices se cachent sous l'obscurité de notre destinée ; mais qu'offrirait notre vie aux yeux du public, si elle était en spectacle comme la leur ? C'est un malheur de leur rang, que souvent avec plus d'innocence que nous, ils ne sauraient jouir comme nous de l'impunité d'un seul de leurs vices. {Oraison funèbre de M. le Dauphin.)

Rien n'est plus rare pour les grands que les vertus domestiques. La vie privée est presque toujours le point de vue le moins favorable à leur gloire. Au dehors, le rang, les hommages, les regards publics qui les environnent, les gardent, pour ainsi dire, contre eux-mêmes. Toujours en spectacle, ils représentent : ils ne se montrent pas tels qu'ils sont. Dans l'enceinte de leur palais, renfermés avec leurs humeurs et leurs caprices au milieu d'un petit nombre de témoins domestiques et accoutumés, le personnage cesse, et l'homme prend sa place et se développe. {Oraison funèbre de Madame.)

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