DES PRÉDICATEURS
Les prédicateurs sont obligés de respecter nos ennuis et nos dégoûts , en mêlant souvent à la vérité des ornements humains qui toujours l'affaiblissent. Il semble qu'ils viennent nous parler pour eux, et nous les écoutons comme des importuns qui viendraient nous demander des grâces. On se sait quelquefois bon gré d'être insensible aux vérités qu'on entend, on se fait une espèce de force et de vanité de les écouter de sang-froid ; on regarde peutêtre comme un bon air et une supériorité d'esprit, que ce qui touche tous les autres nous laisse tout seuls calmes et tranquilles. On fait peut-être ostentation de son insensibilité; il semble que ce soit une faiblesse à nous d'être sensibles à des vérités qui triomphèrent autrefois des philosophes et des césars. Mais la marque la plus sûre d'un esprit frivole et léger, d'une raison médiocre et bornée, d'un cœur mal fait et incapable de grandeur et d'élévation, c'est de ne trouver rien qui frappe, qui étonne, qui satisfasse, qui intéresse, dans les vérités si sages et si sublimes de notre morale.
Au milieu d'un spectacle profane, nous n'avons point de regret aux moments que des plaisirs si frivoles occupent. C'est là que toutes les pensées d'affaires, de fortune, de famille cessent, et que tout le reste est oublié : l'esprit né pour des choses plus sérieuses se repaît avidement d'aventures chimériques. C'est de là qu'on sort toujours plein , occupé , transporté des maximes lascives qu'un théâtre criminel a chantées. On en repasse les endroits qui ont fait sur le cœur des impressions plus dangereuses . on en porte le souvenir jusques aux pieds des autels. Ces images si fatales à l'innocence ne peuvent plus s'effacer; et au sortir de la parole sainte, tout ce qu'on a retenu ce sont peut-être les défauts de celui qui l'a annoncée.
Combien est-il de ces hommes , sages à leurs propres yeux , qui se piquent de force et de raison, et qui ne viennent entendre les prédicateurs qu'avec un esprit préparé et comme en garde contre toutes les terreurs de la parole sainte! Ils ne font pas gloire d'être insensibles à toutes vérités , mais ils regardent le mystère évangélique comme un art d'exagération et d'hyperbole. Les plus saints mouvements du zèle ne sont dans leur esprit que des tours étudiés d'un artifice humain; les menaces les plus terribles, des saillies d'une vaine éloquence ; les maximes les plus incontestables, des discours où il entre plus d'usage que de vérité; les arrêts les plus capables d'alarmer les consciences , des façons de parler dont il est permis à chacun de rabattre. On oppose sans cesse tout bas à la vérité les maximes du monde qui la contre-
DES PREDICATEURS.
disent. On vient combattre la vérité, et non pas céder à sa force et à sa lumière; et être les apologistes secrets du monde et des passions , dans le lieu même destiné à les condamner et à les combattre.
Chacun s'envisage toujours par certains côtés favorables, qui l'empêchent de se reconnaître tel qu'il est. On a beau, pour ainsi dire, le montrer au doigt, on trouve toujours en soi certains traits adoucis qui changent sa ressemblance. On se dit tout bas à soimême : Je ne suis pas cet homme ; et , tandis que le public nous applique peut-être des vérités si ressemblantes, seuls , ou nous réussissons à nous y méconnaître, ou nous n'y découvrons peut-être que les défauts de nos frères. Nous cherchons à nos propres portraits des ressemblances étrangères : nous sommes ingénieux à détourner sur les autres le coup que la vérité n'avait porté que sur nous. La malignité des applications est l'unique fruit que nous retirons de la peinture que la chaire fait de nos vices ; et nous jugeons témérairement de nos frères, où nous aurions dû nous juger nous-mêmes.
Les prédicateurs ne ménagent peut-être que trop notre faiblesse; ils respectent peut-être trop des coutumes qu'un long usage a consacrées , de peur
de paraître censurer les grands exemples qui les autorisent. Us n'osent presque parler de certains désordres , de peur que leurs censures ne paraissent plutôt tomber sur les personnes que sur les vices. Ils se contentent de nous montrer de loin des vérités qu'il faudrait nous mettre sous l'œil. La faiblesse leur arrache souvent des éloges, où le zèle devrait placer des anathèmes et des censures : ils se laissent, comme le monde, éblouir par les noms et par les titres; et parce qu'ils nous doivent du respect, ils nous refusent souvent la vérité, qu'ils doivent encore respecter davantage.
Parmi tous ceux qui viennent entendre les prédicateurs , il en est peu aujourd'hui qui ne s'érigent en juges et en censeurs de la parole sainte. On n'y vient que pour décider du mérite de ceux qui l'annoncent, pour faire des parallèles insensés , pour prononcer sur la différence des jours et des instructions : on se fait honneur d'être difficile : on passe sans attention sur les vérités les plus étonnantes, et qui seraient d'un plus grand usage pour soi; et tout le fruit qu'on retire d'un discours chrétien se borne à en avoir mieux remarqué les défauts que tout autre. (Carême, sermon du premier dimanche.)
FIN DES PRNSKKS,
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ANALYSES DES SERMONS