‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 217 sur 235 · DE LA SOUMISSION A LA VOLONTÉ DE DIEU · texte numérisé non relu

DE LA SOUMISSION A LA VOLONTÉ DE DIEU

Division. I. Quelles sont les sources secrètes de notre révolte contre la volonté de Dieu. IL Quels sont les avantages qui accompagnent la soumission à sa volonté sainte.

Ve Partie. Les principales sources de notre révolte contre la volonté de Dieu , sont premièrement , une vaine raison qui rappelle toujours les voies du Seigneur au jugement de ses propres lumières : secondement , un fonds d'amour-propre , qui fait que nous ramenons tout à nous-mêmes : troisièmement , une fausse vertu , qui , sous prétexte de chercher Dieu , ne se cherche qu'elle-même.

1° Une vaine raison. Marie pouvait opposer bien des doutes à l'ordre de Dieu, qui l'obligeait de venir se purifier dans le temple ; cependant elle obéit , et nous apprend par là que c'est au Seigneur à vouloir, et à la créature à se soumettre. Pour nous, nous voulons toujours faire rendre compte à Dieu de sa conduite. S'agit-il de ses voies générales sur le salut de tous les hommes, on n'entend tous les jours dans le monde que des réflexions insensées là-dessus : Pourquoi tous les hommes ne sont-ils pas sauvés ? pourquoi Dieu a-l-il rendu le salut si difficile ? pourquoi a-t-il fait les hommes si faibles? etc. Mais s'il y a nécessairement des mystères incompréhensibles au reste des sujets, dans le conseil des souverains , pourquoi n'y en aurait-il point dans les conseils de Dieu? et s'il faut, dit l'Écriture, respecter le secret des rois dans la conduite de leurs peuples, le secret du Roi des rois dans la dispensation des choses humaines serait-il moins respectable? Si ce que nous connaissons de ses œuvres nous paraît si divin et si adorable, concluons que ce que nous n'en connaissons pas, l'est aussi. Mais ce n'est pas tout. S'agit-il des desseins éternels de Dieu sur nos destinées particulières, nous condamnons sa conduite à notre égard : nous nous en prenons à sa providence de nous avoir placés en certaines situations où noire faiblesse trouve des écueils inévitables; et nous ne pensons pas que Dieu proportionne les grâces aux états ; que toutes les situations où son ordre nous place, loin d'être des écueils , peuvent devenir des moyens de salut pour nous ; et que la plupart des dangers et des occasions dont nous nous plaignons, sont plus dans nos passions que dans nos places.

2° Un amour excessif et déréglé de nous-mêmes. Marie nous donne encore ici l'exemple de sa soumission à la volonté de Dieu. A ne consulter que les sentiments humains , tout lui eût fourni des prétextes pour s'y soustraire , et refuser de venir au temple s'assujettir à la loi de la purification ; les intérêts de sa maternité divine, le prodige de son enfantement , la honte même de sa pauvreté et de la modicité de son offrande : mais elle n'écoute point la voix du sang et de la chair; persuadée que le premier sacrifice que Dieu demande de nous, c'est le sacrifice de nous-mêmes. Pour nous, comme nous rapportons tout à nous-mêmes , et que nous vivons comme si l'univers entier n'était fait que pour nous seuls , nous voudrions que Dieu ne fut occupé que de nous seuls; qu'il entrât dans le plan de notre amour-propro , et qu'au lieu d'être le Modérateur de l'univers et le Dieu de toutes les créatures, il ne fût que le Dieu de nos passions et de nos caprices. De là, premièrement, l'afiliclion ne nous trouve pas plus soumis à Dieu que la prospérité : et tout ce qui trouble un seul instant nos plaisirs , notre orgueil, nos projets , nous aigrit et nous révolte. Delà, secondement, comme nous nous aimons beaucoup nous-mêmes , et que nous ne mettons point de bornes à nos désirs , nous ne sommes jamais contents de notre état, de noire élévation, de nos places; et parce que nous n'avons pas tout ce que nous désirons, nous ne comptons pour rien tout ce que nous avons. De là, troisièmement, comme nous regardons tout ce que nous désirons comme notre partage ; les places et les honneurs qui échappent à notre cupidité, et qui se répandent sur les autres , nous les regardons comme un bien qu'on nous ravit injustement. Delà, quatrièmement, comme nous croyons avoir seuls la sagesse en partage, tout ce qui ne s'ajuste pas à nos vues et à nos lumières dans l'arrangement des choses d'ici-bas, trouve auprès de nous sa condamnation et sa censure : nous ne saurions vouloir ce que Dieu veut : nous trouvons de l'injustice , de l'humeur, de l'imprudence dans la dispensation des places et des faveurs; sans penser qu'il se peut faire que les hommes aient tort, et fassent des choix mjustes, mais que Dieu a toujours raison et se sert de leurs méprises pour accomplir les desseins éternels de sa providence.

Pensons de la sorte : alors le monde, le gouvernement des États et des empires offrira à nos yeux un ordre et une sagesse admirable , parce que nous y verrons un Dieu invisible, souverain Modérateur de l'univers, sans l'ordre du quel un cheveu même ne tombe pas de nos têtes ; par la

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volonté de qui tout se fait ; et qui par des ménagements inexplicables fait servir aux desseins de sa miséricorde , la malice même des hommes. Mais si vous séparez Dieu du spectacle de l'univers; si vous n'y voyez plus la volonté éternelle du Seigneur, qui en est le ressort invisible, le monde n'est plus qu'un chaos , un théâtre de confusion et de trouble, où l'on ne voit point d'ordre, parce qu'on n'y voit que l'irrégularité des mouvements, sans en comprendre le secret et l'usage.

3° Une fausse vertu, qui résiste à Dieu sous prétexte de le chercher : dernier écueil, que l'exemple de Marie nous apprend à éviter. En effet, si elle n'eût consulté que son zèle pour la gloire de son Fils, elle devait, ce semble, se soustraire à la loi de la purification, qui ne paraissait propre qu'à confirmer l'incrédulité de son peuple, en le faisant passer pour le simple fils de Marie et de Joseph. Mais Marie se défie d'un zèle qui n'est pas dans l'ordre de Dieu ; et rien ne lui paraît plus sûr même dans la vertu, que de se conformer à sa volonté sainte : et véritablement rien n'est bon pour nous , que ce que Dieu veut ; et toute piété qui n'a pas pour fondement une conformité continuelle à sa volonté sainte, est une fausse vertu. C'est par là cependant que la piété manque presque toujours; et nous ne voulons jamais aller à Dieu par les voies que sa main même nous a frayées. Premièrement, les devoirs de notre état ne nous plaisent jamais : nous leur substituons toujours des œuvres arbitraires que Dieu ne demande pas de nous. Secondement, si Dieu nous laisse dans un état d'infirmité habituelle, nous nous en prenons à cet état, de notre tiédeur et de nos infidélités dans le service de Dieu. Troisièmement nous souffrons impatiemment nos propres imperfections : nous voudrions n'avoir rien à nous reprocher, et vivre contents de nousmêmes. Quatrièmement, si les pécheurs revêtus de l'autorité publique mettent quelque obstacle à notre zèle, nous ne gardons plus de mesure de charité avec eux. Cinquièmement , les dérèglements de nos proches , de nos maîtres , de nos égaux avec qui nous avons à vivre, nous sont insupportables, et nous nous faisons une vertu de les censurer, de les décrier et de les aigrir : au lieu que la véritable vertu regarde les pécheurs entre les mains de Dieu; les souffre avec charité, puisque Dieu les souffre lui-même, et les aime avec tendresse, puisqu'ils peuvent devenir les amis de Dieu , et qu'ils sont utiles aux desseins de sa providence.

IIe Partie. Les avantages qui accompagnent la soumission à la volonté de Dieu. Trois sources fécondes de chagrins forment tous les malheurs et toutes les inquiétudes de la vie humaine : les vaines prévoyances sur l'avenir, les agitations infinies sur le présent, et les regrets inutiles sur le passé.

Or, 1°, la soumission à la volonté de Dieu nous fait attendre , comme Marie , l'avenir sans inquiétude. Quelles alarmes la prédiction du vieillard Siméon sur la destinée future de son fils ne devait-elle pas jeter dans son âme sainte? Cependant, comme le Prophète, elle jette toutes ses pensées et toutes ses frayeurs dans le sein de Dieu; et sa tranquillitéest parfaite, pareeque sa soumission est entière. Pour nous , les inquiétudes sur l'avenir forment le poison le plus amer de notre vie ; et nous ne sommes malheureux

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que parce que nous ne savons pas nous renfermer dans le moment présent : nous nous tourmentons sans cesse sur le lendemain, comme si à chaque jour ne suffisait pas son mal. Toute notre Aie n'est qu'agitation, que trouble, que craintes , que précautions : mais une âme soumise à Dieu , n'éprouve point ces troubles, ces frayeurs , ces soucis , qui agiltent les enfants du siècle ; parce qu'elle sait que l'avenir est arrêté dans les conseils de sa providence; et que nos inquiétudes et nos soucis, ne pouvant changer la couleur même d'un seul de nos cheveux , ne changeront pas , à plus forte raison , l'ordre de ses volontés immuables ; que d'ailleurs on ne risque rien , en se confiant à lui sur tout ce qui doit arriver. Ce n'est pas que la religion autorise la paresse et l'imprudence : le fidèle travaille comme si tout dépendait de lui ; mais il est tranquille sur l'événement , parce que tout dépend de Dieu. Ainsi la prudence est commune au fidèle et au mondain ; mais la paix et la tranquillité n'est que pour le fidèle. Et quand je dis que la prudence leur est commune, c'est le nom seul qui leur est commun; car il y a bien de la différence entre une prudence chrétienne et soumise à Dieu , et une prudence tout humaine. La prudence du fidèle, dit saint Jacques, est, premièrement, chaste et innocente ; elle ne connaît de mesures légitimes que celles que la conscience permet, et que la religion approuve : celle du pécheur au contraire ne compte pour rien les crimes, pour arriver à ses fins. Secondement, celle du fidèle est tranquille , et amie de la paix : ses mesures son» toujours paisibles , parce qu'elles sont toujours soumises à la volonté de Dieu : celle du pécheur au contraire est toujours agitée, parce qu'elle n'est jamais soumise. Celle du fidèle est modeste; il s'interdit les projets ambitieux , et n'a que des vues conformes à son état : celle du pécheur est insatiable. Quatrièmement, celle du fidèle est humble; il se défie toujours de ses propres lumières : celle du pécheur au contraire est pleine d'orgueil ; il ne compte que sur l'habileté de ses mesures. Cinquièmement, celle du fidèle n'est point soupçonneuse; il aimerait encore mieux tomber dans le piège, que de juger témérairement les intentions et les pensées de ses frères : la prudence du pécheur ne trouve sa sûreté que dans ses soupçons et dant ses défiances. Sixièmement, celle du fidèle n'est point dissimulée; comme il ne veut tromper personne il n'a que faire de se déguiser : celle du pécheur n'est qu'une duplicité éternelle. Septièmement , enfin celle du fidèle est pleine de miséricorde , et des fruits des bonnes œuvres ; il joint aux moyens humains les pratiques de la vertu , et les secours de la prière : le pécheur au contraire regarde la piété comme un obstacle à son élévation.

2° La seconde source de nos inquiétudes est une agitation infinie sur le présent. Rien n'arrive presque jamais selon nos désirs : mais une âme fidèle trouve, comme aujourd'hui Marie, dans une soumission entière aux ordres de Dieu, une ressource toujours prête aux embarras de sa situation présente. Tout était incompréhensible dans les desseins de Dieu sur elle : mais la volonté de Dieu est le seul dénoûment de ses doutes , et la grande consolation de ses peines. Or ce qui rend la soumission à la volonté de Dieu si consolante dans les situations J^s plus difficiles où

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il nous place, c'est premièrement, que c'est la volonté d'un Dieu tout-puissant, à qui tout est aisé ; secondement , d'un Dieu sage , qui ne l'ait rien au hasard , qui voit les différentes utilités des situations où il nous place ; troisièmement, d'un Dieu bon, tendre et miséricordieux, qui nous aime, et qui ne veut que notre salut.

3° Les regrets sur le passé forment la dernière source des inquiétudes humaines. Nous ne rappelons les événements fâcheux de notre vie, qu'avec des retours amers qui en empoisonnent le souvenir : nous nous reprochons sans cesse d'avoir été nous-mêmes les auteurs de notre infortune. Or, c'est encore ici que la soumission de Marie est pour nous un modèle. Comme elle ne peut douter que la main du Très-Haut seule ne l'ait jusqu'ici conduite, elle n'a pas de peine à se persuader que c'est lui-même qui la conduit aujourd'hui au temple , et à se soumettre au sacrifice et à l'humiliation que Dieu demande d'elle. Voilà la grande science de la foi. Le passé devrait être pour nous une instruction continuelle , où nous devrions étudier les volontés adorables du Seigneur sur les destinées des hommes : cependant le souvenir du passé , loin de nous instruire , nous séduit , et ne fait que réveiller en nous des passions injustes. Tout passe, tout disparaît, tout s'écoule à nos yeux ; et nous ne voyons Dieu nulle part : nous n'y soyons que les révolutions humaines. Les patriarches , b<ûn différents de nous , voyaient Dieu partout; et repassant sans cesse sur les différentes voies, par où sa sagesse les avait conduits, ils y admiraient les ménagements ineffables de sa providence, et l'ordre de ses volontés adorables. Et voilà la grande science que nous apprennent nos divines Écritures : dans les autres histoires, on n'y voit agir que les hommes ; mais dans l'histoire des livres saints, c'est Dieu seul qui fait tout. Aussi nous apprend-elle à ne regarder les différentes révolutions qui ont agité l'univers , que comme l'histoire des desseins et des volontés du Seigneur sur les hommes ; et c'est l'instruction que trouve à présent une âme fidèle dans le souvenir du passé, comme ce sera une des grandes consolations des justes dans le ciel , de voir à découvert l'ordre admirable des volontés du Seigneur dans tous les événements de leur vie passée. Ils verront avec quelle bonté et quelle sagesse Dieu faisait tout servir à la sanctification des siens ; tandis que les pécheurs seront surpris et désespérés de voir que croyant vivre sans joug et sans Dieu en ce monde, ils étaient néanmoins entre les mains de sa sagesse, qui se servait de leurs égarements, pour l'accomplissement de ses desseins éternels. Réflexion qui seule devrait rappeler tous les hommes à une soumission continuelle aux volontés du Seigneur; puisque, qu'ils se soumettent ou non à sa volonté sainte , ils est certain qu'ils agissent toujours sous la main de Dieu : ainsi en se révoltant contre lui, ils ne changent point les événements; ils ne font que multiplier leurs crimes.

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