‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 218 sur 235 · LE JOUR DE LA PURIFICATION · texte numérisé non relu

LE JOUR DE LA PURIFICATION

IIe SERMON. — SI II LES DISPOSITIONS NÉCESSAIRES POUR SE CONSACRER A DIEU PAR UNE NOUVELLE VIE.

Division. Nous apprenons dans ce mystère les dispositions dans lesquelles il faut entrer pour se consacrer à Dieu par une vie toute nouvelle : nous y trouvons un esprit de sacrifice dans Jésus-Christ , qui s'offre à son père; et un esprit de fidélité dans Marie qui l'offre. Or voilà les deux disjwsitions qui rendent la conversion sincère et durable, et l'offrande de nos cœurs agréable à Dieu. I. Un esprit de sacrifice, qui ne réserve rien en s'offrant. II. Un esprit de fidélité , qui ne se dément plus sur rien en le servant.

Ve Partie. Un esprit de sacrifice qui ne réserve rien en s'offrant. Quoique Jésus-Christ ne soit pas immolé aujourd'hui dans le temple , le sacrifice qu'il fait de luimême à son père n'en est pas moins réel ; bien différent en cela des autres premiers-nés qu'on venait mettre entre les mains des pontifes , et qu'on présentait au temple, plutôt pour les racheter que pour les consacrer au Seigneur. Pour Jésus-Christ , dès qu'il entre dans le temple , dès lors il accepte et souffre par avance tout ce qu'il doit souffrir un jour pour son père. Ainsi, quoique ce qui se passe aujourd'hui dans le temple , ne soit qu'une image du Calvaire , l'oblation n'en est pas moins réelle, dit saint Bernard.

1 ° Et telle doit être la première condition de notre sacrifice , lorsque nous voulons nous donner à Dieu : la réalité de l'offrande. La clémence divine qui depuis le péché pourrait exiger de nous le sacrifice de notre vie , a remplacé cette peine ; et le sacrifice continuel de la vie des sens , est devenu la loi de mort imposée à tout fidèle : loi que nous avons tous acceptée sur les fonts sacrés, lorsqu'on vint nous offrir au Seigneur dans le temple. Voilà la vie chrétienne ; une vie de renoncement et de sacrifice. Cependant , qu'est-ce que se consacrer à Dieu pour la plupart des âmes qui , revenues des égarements du monde , veulent le servir? c'est simplement étaler des dehors plus religieux , et ne plus vivre dans un oubli entier de Dieu et de la religion. Mais si vous n'êtes ni moins ambitieux , ni moins attaché, ni moins sensuel, ni moins sensible , etc. vous vous offrez au Seigneur comme les premiers-nés d'Israël , qui , étant rachetés aussitôt , ne devenaient pas son partage; c'est-à-dire que vous n'offrez à Dieu, à votre place , qu'un vil animal, des œuvres extérieures, une apparence de piété, au lieu de votre cœur et de vous-même : Dieu ne saurait se contenter de cet échange ; il faut que le sacrifice soit réel. Cependant la plupart des conversions, à la cour surtout, sont de ce caractère, et subsistent encore avec toutes les passions, moins marquées à la vérité, mais toujours aussi réelles. On s'est donné au Seigneur; mais tout ce qui plaisait, plaît encore : dès lois on n'a point fait de sacrifice ; on s'est contenté d'ôter la peau de la victime , d'en changer les dehors , mais on n'a pas touché au reste ; et comme on persévère dans l'usage des choses

ANALYSES DES SERMONS

saintes , comme on vit exempt de grands crimes , comme ou suit presque les mêmes routes que les justes , peu s'en faut qu'on ne se croie juste comme eux ; et ce n'est pas par hypocrisie : on est dans l'erreur de bonne foi , on croit avoir fait à Dieu le sacrifice qu'il demandait de nous , quoique nous ne lui ayons jamais fait aucun sacrifice réel et douloureux de nos sens , de nos penchants , de nos espérances, de nos commodités, de nos antipathies, etc. Détrompons-nous ; c'est le sacrifice du cœur que Dieu demande : tout autre sacrifice n'est pas un sacrifice réel.

2" Mais ce n'est pas assez que l'offrande de notre cœur soit réelle : la seconde condition, c'est qu'elle soit universelle. Jésus-Christ, dit saint Bernard, sacrifie aujourd'hui à son père , tous ses titres , toute sa gloire , son innocence même : il ne se réserve rien , pour nous apprendre, dit ce père, que l'intégrité du sacrifice en fait d'ordinaire tout le mérite.

Pour nous, nous voulons bien retourner à Dieu; mais nous ne voulons pas , tout à coup , faire un divorce universel avec le monde : nous nous figurons qu'il faut nous gagner sur certains points , avant que d'en venir aux autres. Mais des commencements si ménagés ne sont jamais heureux , et ne vont jamais loin. Il n'en est pas de la conversion comme des ouvrages des hommes : elle n'est point, lorsqu'elle n'est point entière.Il est vrai que la piété a ses progrès, et qu'elle se perfectionne de jour en jour : mais le monde , et tout ce qu'il a de criminel , doit être d'abord détruit dans notre cœur; et tout ce qui est incompatible avec la vie chrétienne , doit cesser tout d'un coup. Jésus-Christ sacrifie aujourd'hui à son père tous ses titres et toute sa gloire; lui qui est le Pontife véritable , et le Rédempteur d'Israël; voulant bien acheter le droit d'entrer dans le temple, et être racheté comme un enfant ordinaire. Mais pour nous , qu'il est rare que nous n'usions pas de réserve , lorsqu'il est question surtout de faire au Seigneur un sacrifice de toutes les vaines distinctions qui nous élèvent aux yeux des hommes ! Nous voulons que nos titres entrent , pour ainsi dire, dans tout ce que nous faisons pour le Seigneur ; et les œuvres de religion qui nous confondent avec la foule, ne sont jamais de notre goût.

Jésus-Christ sacrifie aujourd'hui à son père son innocence même, afin que rien ne manque à l'intégrité de son sacrifice. Il paraît dans le temple comme pécheur, et prend sur lui toute la honte du péché dont il est exempt; et dans les sacrifices que Dieu demande de nous , nous voulons toujours sauver une vaine réputation d'innocence et de probité que nous avons perdue.

3° La troisième condition de notre offrande, c'est qu'elle soit volontaire comme celle de Jésus-Christ. En effet , le sacrifice que fait aujourd'hui Jésus-Christ à son père, est un hommage de surcroît , pour ainsi dire : ce n'est point un devoir nécessaire ; puisque l'ouvrage du salut des hommes, dont son père l'avait chargé , pouvait être consommé sans qu'il y ajoutât la honte de cette première démarche. Mais il voulait nous apprendre qu'une âme qui , revenue des égarements du monde, se consacre à Dieu, ne peut d'abord se refuser à elle-même de saints excès, et ne s'avise pas de compter avec son Seigneur, pour savoir au

juste ce qu'elle lui doit ; et loin que la tiédeur de son zèle attende toujours l'obligation inévitable du devoir pour agir, elle se fait un devoir de tout ce qu'un zèle saint lui inspire.

Mais où sont les âmes de ce caractère ? lorsque touché de la grâce on veut revenir à Dieu , le premier soin est de chercher de toutes les manières de le servir, la plus douce et la moins dure à l'amour-propre. Loin d'embrasser des rigueurs de surcroît, on étudie d'abord jusqu'où on peut pousser la condescendance, pour s'en tenir à ces bornes dangereuses. Mais qu'on aime peu son Dieu, lorsqu'on peut se prescrire à soi-même la mesure de l'aimer ! les commencements de la vraie pénitence ne sauraient être ni si languissants , ni si ménagés.

IIe Partie. La seconde disposition d'une âme qui veut se donner à Dieu, doit être un esprit de fidélité qui ne se dément plus sur rien en le servant; et c'est ce que nous apprend l'exemple de Marie.

Nos infidélités ont leur source , premièrement , ou dans une prudence de la chair toujours ingénieuse à trouver des inconvénients aux desseins de la grâce sur notre âme ; secondement, ou dans un orgueil et une complaisance secrète , qui trouve dans les dons mêmes de l'Esprit saint , l'écueil de la vertu; troisièmement, ou enfin dans un découragement dangereux , qui à la vue des maux dont il est menacé , se consulte trop soi-même , et fait de sa faiblesse la mesure de ses devoirs. Or, la fidélité de Marie dans ce mystère nous fournit de grandes règles pour éviter ces écueils.

1° Docile , elle ne raisonne pas. Elle n'écoute rien de ce qu'elle pouvait se dire pour se dispenser de la loi de la purification : que c'était se dégrader publiquement, de l'honneur de sa divine maternité , et dérober à son Fils la gloire de son éternelle origine , etc. Elle avait appris dans sa retraite , que trop de raison , quand il s'agit des voies de Dieu , est un excès de lumière qui éblouit et qui égare, et que la vie de la foi laisse toujours des ténèbres et des difficultés, pour ne pas ôter à l'âme juste le mérite de sa docilité. Mais l'exemple de Marie a peu d'imitateurs , parmi ceux mêmes qu'on regarde comme justes. Nous prenons presque toujours clans les intérêts de la gloire de Dieu , des prétextes pour nous dispenser de sa loi sainte; et nous trouvons le secret de nous déguiser à nous-mêmes nos passions sous le nom de piété : en un mot, nous trouvons des inconvénients infinis, dès qu'il s'agit de faire le bien; et nous ne pensons pas que notre devoir est d'accomplir la loi qui est claire , et qu'après cela les inconvénients douteux que nous croyons apercevoir de loin , ne nous regardent plus : c'est l'affaire de celui qui nous ordonne d'obéir ; et puisque les inconvénients que nous croyons apercevoir, ne l'ont pas encore obligé de changer sa loi , ils ne doivent rien changer aussi à la fidélité de notre obéissance.

Une autre instruction que nous donne aussi la docilité de Marie , c'est qu'élevée au degré le plus sublime de la grâce, elle ne dédaigne pas unecérémonie vulgaire du culfe ; elle n'affecte pas des voies plus sublimes , plus spirituelles , et plus parfaites. Or, cet écueil est à craindre pour la piété : souvent on croit avoir une dévotion plus éclairée

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ANALYSES DES SERMONS

et de meillour goût , on laissant an peuple simple et grossier les pratiques les plus communes de la religion , que la piété publique a autorisées , et dont la simplicité semble les destiner à la multitude ignorante : on croit, en donnant moins aux sens et à la chair qui ne sert de rien , agir plus selon l'esprit qui est utile à tout; et on ne pense pas 'que tout aide à la véritable piété, et que rien n'est petit et imparfait pour elle que les œuvres qui manquent de ferveur.

2° Marie humble ne s'élève pas. On ne peut douter qu'elle n'eût été éclairée d'en haut sur toute la suite du ministère de son Fils; son divin cantique en est une preuve : cependant elle ne dédaigne pas d'être instruite par le saint vieillard Shnéon; elle ne s'empresse pas de raconter à son tour les grandes choses que le Seigneur avait opérées en elle. Or rien de plus rare , môme dans la piété , que cette sage et modeste retenue , qui va à cacher ses propres dons , et à manifester ceux des autres.

3° Marie généreuse ne se décourage pas. On lui annonce qu'un glaive de douleur percera son àme, que cet enfant qu'elle vient offrir sera exposé comme un but aux traits de la contradiction et de la calomnie ; on ne présente à son esprit que des images tristes et effrayantes : cependant à des présages si funestes elle offre une foi généreuse et soumise : fille d'Abraham, elle en imite la tidélité et le courage : or, c'est ici où l'exemple de Marie est peu imité. La piété n'anache pas toujours du cœur des parents les plus chrétiens l'amour charnel et déréglé des enfants ; et l'on n'offre pas toujours au Seigneur, comme elle , ni ce qu'on a de meilleur, ni peut-être ce qu'il demandait de nous. Si un enfant parait plus propre que les autres à soutenir la gloire de son nom et l'estime publique , on le sépare pour la terre : en vain mille traits d'une vocation sainte, paraissent déjà sur sa personne ; on résiste à l'ordre de Dieu : on regarde les plus saints mouvements delà grâce, comme des légèretés de l'enfance ; et sans le détourner ouvertement d'un dessein louable , sous prétexte d'éprouver sa vocation on la !ui fait perdre. Ce n'est pas que je prétende ici blâmer les précautions d'une prudence chrétienne ; mais je blâme les vains prétextes de la chair et du sang. En effet , lorsque les mômes désirs de retraite se trouvent dans ceux de vos entants qui, par l'ordre de leur naissance, ou par la médiocrité de leurs talents , sont moins propres au monde , et à seconder la vanité de vos projets, vous n'êtes pas si dif.icites et si circonspects : loin de leur représenter les inconvénients d'un choix téméraire, c'est vous-mêmes qui le leur inspire/. Aussi arrive-l-il de là que la honte de vos familles devient le partage du Seigneur. Après cela , vous ôtes assez injustes pour faire du dérèglement et de l'ignorance des personnes consacrées à Dieu , le sujet le plus ordinaire de vos dérisions et de vos censures : mais ne sont-ce pas les mains de votre cupidité qui ont placé sur l'autel ces idoles méprisables que vous insultez? S'il n'y avait point dans l'Église tant de parents avares , ambitieux, injustes , on n'y verrait lias tant de ministres mondains , scandaleux, ignorants. Telles sont les instructions que la foi découvre dans ce mystère. Consacrons-nous donc aujourd'hui au Seigneur avec Jésus-Christ ; mais consacrons-nous sans réserve , et répon-

dons avec fidélité, comme Marie , aux desseins de Dieu sin nous.

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