‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 219 sur 235 · LE MYSTÈRE DE L'INCARNATION · texte numérisé non relu

LE MYSTÈRE DE L'INCARNATION

Division. Le monde ne connaît de véritable grandeur que celle qui frappe les sens; de vrai bonheur, que celui de vivre dans les plaisirs; de raison, que la sienne : ce sont là les trois erreurs principales qui for ment proprement toute la sagesse humaine , et que confond la sagesse de Dieu cachée daiis le mystère de V Incarnation. 1. Un Dieu anéanti rend les humiliations honorables. IL Un Dieu chargé de nos douleurs rend les souffrances aimables. III. Un Dieu uni à l'homme, fait taire la raison et rend la foi même raisonnable.

Ve Partie. Un Dieu anéanti rend les humiliations honorables. Pour le comprendre , remarquons quels sont les principaux caractères de l'orgueil humain ; voyons ensuite l'opposition qu'ils ont avec l'anéantissement du Fils de Dieu dans son union avec notre nature.

1° Le premier caractère del'orgued, est cette erreur qui fait que nous sortons, pour ainsi dire, de nous-mêmes, et que , pour nous étourdir sur le sentiment intérieur et humiliant de notre misère , nous cherchons avec complaisance dans les choses qui sont hors de nous , les biens , les titres , la naissance , etc. une gloire dont la source ne devrait être que dans nous-mêmes. Or les circonstances extérieures de l'Incarnation du Verbe , corrigent les hommes de cette première erreur. De tous les mystères, celui de l'Incarnation avait été annoncé de la manière la plus éclatante et la plus pompeuse ; cependant rien de plus obscur aux yeux des sens , que ce qui se passe aujourd'hui à Nazareth : c'est un seul Ange qui est envoyé, et encore sous la simplicité de la figure humaine; il est envoyé à une lille qui n'a rien qui la distingue dans sa tribu , que sa pudeur et son innocence : Nazareth, où ce mystère s'accomplit , est la ville de Juda la plus méprisable : personne , Joseph lui-même l'époux de Marie , n'est informé de l'ambassade céleste. Dans tous les autres mystères, les abaissements du Verbe sont mêlés d'éclat et de grandeur ; ici tout est obscur : rien ne parle aux sens ; parce qu'ici le dessein de la sagesse divine est d'en corriger les erreurs, et de substituer les nouvelles vues de la foi aux anciennes illusions de la sagesse humaine. En effet , dans ce mystère nous apprenons que l'innocence et la vertu sont les seules richesses de l'homme ; que tout le mérite de l'âme fidèle est caché dans son cœur; en un mot , que la grandeur qui n'est que hors de nous , n'est qu'un prestige qui nous joue ; et qu'on n'est grand , qu'autant qu'on est saint : mais plût à Dieu que ce ne fût pas là encore aujourd'hui une sagesse inconnue au siècle !

2° Le second caractère de l'orgueil humain , est celte faiblesse qui ne compte pour rien le mérite de la vertu même, tandis qu'il est caché, et qui ne hait du vice que la confusion et l'opprobre ; comme si les hommes ne pouvaient être grands ou méprisables, que dans l'idée des autres hommes 1 or l'anéantissement du Verbe dans ce mystère, confond cette vaine attention aux. jugements humains. Le Fils de Dieu ne descendant sur la terre que pour glorifier son Père,

ANALYSES DES SERMONS

et reprendre dans le cœur des hommes les hommages que les créatures lui avaient ravis, ce dessein demandait, ce semble , qu'il se montrât à eux dans toute s'a gloire : cependant r,c n'est pas par l'éclat et la majesté, qu'il veut triompher de nos cœurs ; c'est par les humiliations et les opprobres : il cache tout ce qu'il est ; en un mot , il paraît anéanti dans tous ses titres. D'où vient une conduite si surprenante? Laissons les autres raisons de l'obscurité de son ministère ; celles qui nous regardent, sont , premièrement , qu'il voulait apprendre aux ministres chargés de la dispensation de l'Évangile , à ne rien changer à l'ordre de Dieu dans les fonctions de leur ministère , sous prétexte de concilier plus facilement à sa parole les suffrages des hommes ; et à ne pas croire que Dieu soit plus glorifié par la gloire qui leur revient à eux-mêmes. Secondement , il voulait apprendre aux fidèles que les jugements des hommes ne doivent jamais décider de leurs devoirs ; qu'il ne faut pas s'en tenir dans le service de Dieu à ce que le monde approuve, mais à ce que Dieu demande de nous ; que l'obscurité est le plus sur asile de la vertu : cependant , prenons-y garde , les gens de bien même comptent les honneurs pour beaucoup : ce qu'ils sont à leurs yeux et aux yeux de Dieu les intéresse peu; ils ne paraissent touchés que de ce qu'ils sont aux yeux des hommes : et ils sont souvent, hélas! plus flattés des fausses vertus qu'on leur attribue , qu'ils ne sont humiliés par la vérité qui leur fait sentir leurs défauts et leurs misères réelles.

3° Le dernier caractère de l'orgueil , est cette imposture de vanité qui cherche la gloire dans les humiliations mêmes : car il n'est presque point d'humilité réelle; et rien n'est plus rare qu'une humiliation volontaire, qui ne conduit qu'à l'humilité. Or, voilà recueil que les anéantissements du Verbe dans ce mystère nous apprennent à éviter : il se revêt de la ressemblance du péché , mais c'est pour en porter toute la honte : il se charge de nos iniquités , mais pour en être la victime : il veut passer pour un Samaritain et pour un ennemi delà loi , mais c'est pour être puni comme un séducteur : enfin il se cache lorsqu'on veut le reconnaître pour roi; mais c'est pour mourir comme un esclave. Pour nous , hélas! les œuvres humiliantes ne nous plaisent presque jamais , que parce que nous espérons qu'elles tourneront à notre gloire : cependant depuis l'anéantissement d'un Dieu , est-il rien de plus injuste pour l'homme , que de vouloir s'élever de quelque manière que ce soit ?

IIe Partie. Un Dieu chargé de nos douleurs doit nous rendre les souffrances aimables. L'homme innocent devrait mener une vie heureuse et tranquille ; mais l'homme pécheur est né pour souffrir : cependant le plaisir est encore le péché dominant de cet homme criminel, et condamne à souffrir; il n'a jamais pu aimer les souffrances. 11 fallait donc qu'un grand exemple lui rendît aimable ce qui lui était devenu nécessaire, et qu'un Dieu souffrit tout pour sauver l'homme, afin que l'homme apprît et aimât à souffrir pour apaiser son Dieu. Aussi le ministère du Verbe incarné, est un ministère de croix et de souffrances : il n'annonce que des croix et des tribulations ; il n'appelle heureux que ceux qui souffrent; et de peur qu'on ne donnât un jour à ses maximes des interprétations favorables à l'amour-propre , il

a voulu expirer entre les bras de la douleur, et sa doctrine n'est que le récit de ses exemples. Puis donc que le Verbe qui ne s'est incarné que pour nous montrer la voie du ciel , et satisfaire pour nous à la justice divine, est venu mener ici-bas une vie triste et souffrante , le chrétien ne peut plus se (latter d'arriver au salut par des routes douces et aisées ; car l'Homme-Dieu étant le chef des chrétiens, nous ne pouvons prétendre au salut que comme ses membres : et qu'est-ce qu'être membre de Jésus-Christ? c'est suivre la destinée du chef, et lui être conforme. Or languir toute sa vie dans des mœurs indolentes et sensuelles, et se livrer sans cesse à tous ses goûts , pourvu qu'ils n'offrent point de crime, est-ce être conforme à Jésus-Christ, et vivre comme il a vécu? est-ce être animé de son esprit? Ce n'est pas ainsi que ces hommes apostoliques , qui les premiers vinrent annoncer Jésus-Christ à nos pères, leur en parlèrent : l'esprit de Jésus-Christ est une sainte avidité de souffrances, une attention continuelle à mortifier l'amour-propre, et à retrancher à ses sens tous les adoucissements inutiles. Voilà le fond du christianisme, et l'esprit de Jésus-Christ : si vous n'avez pas cet esprit , en vain seriezvous exempt des crimes grossiers , vous n'appartenez pas à Jésus-Christ, et vous n'aurez point de part à son royaume. Riais ce qu'il y a de consolant pour nous, c'est que Jésus-Christ en nous faisant une loi par le caiactère seul de son ministère, de la violence et du renoncement, nous rend en même temps aimable la croix dont il nous charge. Souffrir ici-bas était pour nous un sort inévitable; mais sans Jésus-Christ l'homme eût souffert sans consolation et sans mérite. 11 est donc venu adoucir et sanctifier nos souffrances. Premièrement, son exemple leur ôte tout ce qu'elles avaient d'abject et d'humiliant : il est beau de souffrir après lui ; il est glorieux de marcher sur ses traces. Secondement, l'onction de sa grâce adoucit ce que la violence et le renoncement avaient d'amer. Je conviens que se renoncer sans cesse soi-même ; que ne point aimer le faste , la magnificence, la joie, les plaisirs, et se réduire à une modestie simple et chrétienne, et renfermer tous ses penchants dans le silence , dans la prière et dans la retraite , est quelque chose de très-pénible ; mais la source des plaisirs véritables n'est pas dans les sens , elle est dans le cœur : or c'est la que Jésus-Christ porte le remède et la douceur de sa grâce ; tandis qu'au dehors tout paraît triste, rebutant, douloureux pour une âme fidèle, un consolateur invisible remplace ces amertumes par des délices que le cœur de l'homme charnel n'a jamais goûtées. Troisièmement, les promesses de Jésus-Christ ôtent aux souffrances tout ce qu'elles avaient d'inutile et de désespérant. Avant sa manifestation dans notre chair, on souffrait pour la gloire, pour la patrie, etc. mais l'orgueil était un faible dédommagement dans les souffrances , pour l'homme surtout qui veut être heureux : mais le fidèle qui souffre, qui se punit lui-même, qui porte sa croix , a un avenir éternel pour lui ; quand même ses peines seraient ici-bas sans consolation , l'espérance seule qui est cachée dans son sein , les adoucirait. Un Dieu manifesté en chair, est le garant de sa confiance : en Jésus-Christ ses souffrances trouvent un prix et un mérite digne de Dieu ; en faut-il davantage pour nous les rendre aimables.

ers

ANALYSES DES SERMOxNS.

IIIe Partie. Un Dieu uni à l'homme fait taire la raison, et rend la foi même raisonnable. Tout est plein aujourd'hui de chrétiens philosophes, et de fidèles juges de la foi : on adoucit tout, on donne un air de raison à tout ; on veut entrer dans les desseins de Dieu , sur les destinées des hommes; on trouve des inconvénients dans l'histoire vénérable de nos livres saints, etc. Mais depuis que nous adorons un Dieu fait homme, c'est une folie, dit un Père , de vouloir raisonner sur tout ce que la religion nous propose d'inaccessible à la raison : il n'est plus rien d'incompréhensible que Jésus-Chiist Homme-Dieu n'aplanisse et ne rende croyable. Ou renoncez donc à Jésus-Christ, ou avouez que Dieu peut faire ce que vous ne pouvez comprendre. Après le mystère de l'Homme-Dieu , la foi ne peut rien nous proposer de plus élevé , et de plus inaccessible à la raison humaine. Méditons donc ce mystère de Jésus-Christ Homme-Dieu : il éclairera notre raison en achevant de la confondre , et nous conduira à l'intelligence en nous faisant sentir la nécessité de la foi. Imitons Marie , qui dans un mystère où tout est nouveau et incompréhensible , où elle ne trouve rien dans l'histoire des merveilles du Seigneur qui puisse la rassurer par la resseirîblance ; au lieu de douter comme Zacharie , ne veut point d'autre garant de sa foi que la toute-puissance et la vérité de celui qui l'exige.

Page 1