‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 22 sur 235 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

On peut dire que Marie avait éprouvé trois sortes d'amertume durant le cours de sa vie mortelle; et que ç'avaient été là comme les trois traits qui avaient percé son cœur, et consommé le sacrifice de ses douleurs et de ses peines : une amertume de délaissement, une amertume de zèle, et une amertume de désir. Or à ces trois amertumes répondent trois consolations à sa mort, qui vont nous développer la première circonstance de ce mystère : une consolation de force et de courage; une consolation de paix et de joie; une consolation de possession et de jouissance. Entrons dans le détail , et m'honorez de votre attention.

J'appelle en premier lieu l'amertume de délaissement que Marie avait éprouvée , l'indifférence et

HASSILLON. — TOME II.

les rigueurs apparentes dont Jésus-Christ avait toujours semblé payer sa tendresse et ses plus saints empressements. Nous ne voyons nulle part qu'il la distingue par les égards et les tendres attentions, que semblait demander l'autorité qu'elle avait sur lui , et l'amour qu'il avait pour elle. Caché dans le Temple à l'âge de douze ans, il paraît blâmer l'inquiétude où l'avait jetée la crainte de l'avoir perdu ; et loin d'être touché des alarmes et des empressements de son amour, il ne lui parle que du Père qu'il a dans le ciel , comme s'il avait oublié qu'il eût une mère sur la terre. Aux noces de Cana, de peur, ce semble, que Marie ne partageât avec lui dans l'esprit des conviés la gloire du prodige qu'il allait opérer, il déclare qu'il n'a rien de commun avec elle, et c'est à son Père seul à lui marquer les temps et les moments où il doit se manifester par des miracles, comme c'est de lui seul qu'il tient la puissance de les opérer. Si les femmes de Jérusalem appellent heureuses les entrailles qui l'ont porté, il semble ravir à Marie une louange que l'Ange lui-même lui avait donnée, et leur annonce qu'il n'y a d'heureux sur la terre, que ceux qui observent la loi de Dieu. Si dans une autre occasion on le fait souvenir que sa mère etses frères l'attendent avec impatience, il répond , qu'il ne reconnaît pour sa mère et pour ses frères, que ceux qui font la volonté de son Père qui est dans le ciel. Enfin partout elle paraît oubliée: et toutes les fois que les évangélistes nous en parlent dans l'histoire de son Fils , c'est pour nous rapporter quelque rigueur apparente de Jésus-Christ envers elle.

Telle avait été la conduite de Dieu sur cette sainte fille de Juda. Toujours éprouvée par des délaissements et par des rigueurs de la part de Jésus- Christ; toujours conduite par des voies dures et rigoureuses, elle devait servir de modèle et de consolation aux âmes que Dieu éprouve, auxquelles il ne fait jamais sentir un seul trait de consolation dans l'observance de ses commandements; et qu'il livre à tous les dégoûts et à toutes les sécheresses d'une vertu triste et amère. Elle devait leur apprendre que cette voie de délaissements , si pénible au goût des sens et de la nature, a son mérite et ses avantages aux yeux de la foi; que c'est d'ordinaire la voie des âmes pures et parfaites; que les goûts sensibles sont souvent les appuis de la faiblesse, plutôt que les fruits de la vertu; que la foi seule des promesses doit soutenir l'âme fidèle; que suivre Jésus-Christ par le seul attrait des consolations attachées à son joug, c'est courir après soimême; que le caractère de la foi est d'attendre, de soupirer et de souffrir; que le temps de la vie pré.

L'ASSOMPTION

sente est le temps des privations , et non des consolations; que le Seigneur est ici-bas un Dieu caché; et que plus il veut s'unir une âme par une foi vive et fervente, plus il la prive de ces consolations humaines, pour lui rendre cet exil encore plus insupportable; pour rallumer chaque jour en elle le désir de cette patrie immortelle, où pleins du Dieu qui nous rendra heureux, nos cœurs ne pourront plus goûter que ce bien inestimable ; et où la vérité vue à découvert, paraîtra toujours aimable, parce que nous la verrons toujours telle qu'elle est.

Et en effet , l'état de la foi où nous vivons , ne consiste pas seulement dans la soumission de l'esprit à des vérités qui ne nous sont pas encore montrées par des lumières claires et évidentes , mais encore par l'adhérence du cœur à des biens invisibles et éternels , dont la beauté ne se fait pas encore sentir à nous par des goûts et des plaisirs sensibles. La foi renferme donc deux privations essentielles, une privation de lumière et une privation de plaisir : il faut pouvoir croire ce qu'on ne voit pas, et aimer, pour ainsi dire, ce qu'on ne sent pas encore. C'est l'état de la patrie de voir toujours la vérité, et de sentir toujours qu'elle est aimable : mais il faut mériter cet état heureux, en sacrifiant sans cesse nos propres lumières, aux lumières et aux vérités que nous ne voyons pas, et les plaisirs sensibles qui nous environnent, aux plaisirs invisibles et seuls dignes du cœur, que nous ne sentons pas encore.

Ce n'est pas que le Seigneur n'avance quelquefois à des âmes justes et privilégiées ces dons ineffables qui leur sont préparés dans le ciel. Il en est qu'il favorise de lumières extraordinaires , et auxquelles il révèle, comme à Paul, des secrets et des mystères, qu'il n'est pas presque permis à l'homme de publier. Il en est d'autres sur lesquelles il verse abondamment ces plaisirs secrets et indicibles, que le cœur de l'homme n'a jamais goûtés; et qui ne pouvant porter la plénitude du Dieu de toute consolation qui les remplit, sont obligées de lui demander qu'il suspende l'abondance de ses dons, ou qu'il les modère. Mais ces faveurs sortent de la voie commune de la foi : l'illusion même y est à craindre : notre siècle et les siècles passés en ont fourni de tristes exemples. Les singularités de la piété dégénèrent souvent en fanatisme. Tout esprit ne vient pas de Dieu : souvent ces lumières extraordinaires qu'on croit venir du ciel , sont des lueurs trompeuses, qu'une imagination échauffée etséduite produit, et qu'une vanité secrète consacre ; et les Priscille nous ont instruits à nous défier d'une voie, qui sous prétexte de nous mener à la perfection , nous conduit dans le précipice : souvent ces goûts sensibles et

abondants , qu'on croit être le fruit de la grâce , sont des sentiments humains, qu'une tendresse naturelle excite, et qui flattent la cupidité sans corriger la vertu ; et tandis qu'on se croit plein de Dieu , on n'est rempli que de soi-même. La voie des privations est toujours la plus sûre, parce qu'elle est la plus conforme à l'état ordinaire de la foi. Ainsi loin de se décourager des dégoûts qu'on éprouve dans les voies de Dieu, et de se persuader que nos hommages ne lui plaisent pas , parce que nous n'y trouvons aucun plaisir nous-mêmes, il y a bien plus lieu de présumer que plus les devoirs que nous lui rendons, nous coûtent, plus ils ont de mérite à ses yeux ; et que les mêmes dégoûts qui font la peine et la tristesse de notre vertu, en font en même temps la sûreté et l'excellence.

Voilà les délaissements que Marie avait éprouvés sur la terre. 11 était donc juste que la présence visible de Jésus-Christ fût la première consolation de sa mort ; qu'il fût le spectateur de ce dernier combat ; qu'il vînt la soutenir dans cette dernière heure ; qu'elle fit entre ses bras le sacrifice de sa vie; qu'il fût lui-même son Ange consolateur; et qu'il se hâtât d'autant plus de venir se montrer à cette âme impatiente d'être réunie à lui , qu'il avait paru presque toujours se refuser et se cacher, pour ainsi dire , à elle sur la terre.

La seconde amertume que je remarque dans la vie de la sainte Vierge , est une amertume de zèle. Avec quelle douleur voyait-elle l'inutilité des prodiges, des instructions et de tout le ministère de Jésus- Christ dans la Judée; les pièges que les scribes et les pharisiens dressaient à son innocence; la défection même de ses disciples ; sa mort' cruelle et ignominieuse; l'ingratitude et l'endurcissement d'un peuple qui le rejetait; toutes les promesses faites à leurs pères, tous les soins que le Seigneur avait pris autrefois de Jérusalem , terminés par sa réprobation et par sa perte! Le malheur de ses frères selon la chair faisait son occupation la plus triste et la plus ordinaire : elle offrait sans cesse pour eux les vertus de leurs ancêtres, des Abraham , des David, des prophètes, pour apaiser la colère de Dieu , et adoucir par la mémoire de ces hommes fidèles , les crimes de leurs descendants. Aussi dans l'Évangile on nous la représente partout, recueillie, occupée des malheurs de Jérusalem et des desseins de colère que le Seigneur allait faire éclater sur cette ville infidèle.

Il fallait qu'elle apprît aux âmes justes, et à celles surtout qu'un saint asile met à couvert des périls du monde, à s'occuper souvent au pied des autels des maux et des besoins de l'Église; à gémir

DE LA SAINTE VIERGE

sur les scandales qui la déshonorent; à solliciter les grâces du ciel pour leurs frères selon la chair, aue le torrent des plaisirs et des tentations humaines emporte , et qui vivent dans un oubli entier des choses du ciel.

Ce fut un des principaux motifs qui déterminèrent le saint fondateur des vierges ferventes qui m'écoutent », à élever ces pieux asiles où elles répandent aujourd'hui avec tant d'édification sur toute l'Église la bonne odeur de Jésus-Christ. Il voulut assembler sous les mêmes lois de la charité et du dépouillement religieux, des âmes innocentes qui , cachées dans'le secret du sanctuaire, pussent gémir, comme la colombe, sur les maux qui affligent l'Église, demander tous les jours au Seigneur, des pasteurs vigilants pour la conduire, des docteurs éclairés pour la défendre , des prêtres irrépréhensibles et zélés pour l'édifier, des princes religieux pour la protéger et pour l'étendre : demander l'extinction des schismes et des erreurs, le triomphe de la vérité , la cessation des contentions et des troubles , l'établissement de la paix et de la charité : demander des lumières et des secours puissants pour les ministres de la parole qui sont chargés de l'œuvre de Dieu , et qui travaillent à rappeler les pécheurs de leurs voies égarées -, enfin être auprès du Seigneur comme les médiatrices continuelles des fidèles, les ressources des maux de l'Église, les victimes des péchés d'autrui; et dans les larmes et les privations de leur retraite, prendre sur elles-mêmes les iniquités de leurs frères. C'est ce zèle de la gloire de Dieu , du progrès de la foi et de la piété, ce désir de la conversion des pécheurs et de l'accroissement du règne de Jésus-Christ sur la terre , qui est comme l'âme et le caractère particulier de ce saint institut. D'autres se dévouent aux saintes rigueurs et aux macérations continuelles de la pénitence; ici on se consacre aux gémissements de la prière, et aux saintes amertumes du zèle et de la charité.

Et voilà cette amertume de zèle et de douleur, qui avait toujours occupé le cœur de Marie dans tous les états de sa vie mortelle. Elle ne comptait pour rien sa propre gloire, son élévation de grâce, de lumière et de dignité, tandis qu'elle voyait le nom de son Fils blasphémé par son propre peuple, son ministère rejeté , ses prodiges soupçonnés d'imposture, ses disciples persécutés, et Israël périr sans ressource. Car l'amour, lorsqu'il est parfait, est moins touché de ses propres intérêts, que des intérêts de l'objet qu'il aime. Vous reconnaissez à ces traits, vierges saintes, la foi et le zèle ardent de

1 Les religieuses de la Visitation de Chaillot , où était la reine d'Angleterre.

la pieuse1 princesse qui vous anime ici par ses exemples : l'égarement et l'incrédulité de ses peuples la touchent plus que leur révolte et leur défection; et elle gémit bien plus sur la perte de leur foi , que sur celle de sa couronne.

Il fallait donc que ce zèle d'amertume et de douleur, qui avait rempli tout le cours de la vie de Marie, se changeât à sa mort en une consolation de paix et d'allégresse. C'est alors que les nuages de sa mortalité étant déjà dissipés, et son âme sainte entrant déjà dans la lumière inaccessible des conseils de Dieu , elle voit à découvert les raisons profondes et adorables de la sagesse divine sur les événements de sa vie, qui avaient tant contristé son zèle et sa tendresse. Elle voit l'utilité qui devait revenir aux hommes des opprobres de son Fils , et de l'endurcissement des Juifs; les grands avantages que l'Église allait retirer de leur haine envers Jésus- Christ; ce nombre infini de martyrs qui rendront gloire à Dieu par leurs tourments et par leur patience ; cette multitude de fidèles , qui remplacera abondamment la Jérusalem incrédule, et qui croîtra du sang même des martyrs; les tyrans désarmés par la faiblesse de l'Évangile; les césars convertis par l'opprobre de Jésus-Christ; les philosophes ramenés par la folie de la croix; la pompe et la magnificence de l'Église succéder à l'obscurité de ces tristes commencements ; la gloire de son Fils rejaillir sur elle-même, et son culte devenir une des plus consolantes ressources de la piété des fidèles.

C'est ainsi qu'une âme juste au lit de la mort découvrira avec consolation toutes les raisons de la sagesse divine dans les divers événements de sa vie. C'est alors qu'elle commencera à voir les rapports secrets que ces disgrâces , ces afflictions , ces situations désagréables où elle avait presque toujours vécu , avaient avec sa sanctification éternelle. C'est alors que l'ordre des desseins éternels sur elle lui étant d'avance manifesté , elle verra que tout avait ses raisons et ses utilités dans les voies par où la main de Dieu l'avait conduite; que tout à son insu coopérait à son salut ; que les contradictions mêmes qu'on suscitait à sa piété, étaient des miséricordes de Dieu sur elle; que la malice et la perfidie qu'elle avait éprouvée de la part de ceux mêmes qui lui devaient une inviolable fidélité , n'était qu'un moyen dont Dieu se servait pour purifier sa foi; que ces événements si tristes , et qui en renversant sa fortune, paraissaient en même temps si funestes à la religion, n'étaient que des voies sûres et secrètes, par où Dieu voulait la sanctifier; et que la justice

1 La reine d'Angleterre.

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de Dieu sacrifiait des peuples et des royaumes entiers qu'il livrait à un esprit d'erreur et de révolte , qu'elle les sacrifiait , dis-je, à sa sûreté et à sa sanctification particulière. Elle verra que la propagation du schisme et de l'erreur, qui avait si fort contristé son zèle et sa piété, servait à fortifier dans la foi un petit nombre d'àmes justes, qui vivaient au milieu de la contagion , sans en être infectées ; que les mauxdel'Église, dont elle gémissait, contribuaient à sa gloire et à son triomphe; qu'enfin, en n'exauçant pas les désirs de son cœur, le Seigneur les accomplissait d'une manière plus glorieuse à la foi, et plus utile à son salut.

Hélas! mes frères, on regarde présentement l'obscurité où vivent les âmes justes, leur éloignement du monde , de ses intrigues , de ses prétentions, de ses espérances, de tout ce qui réveille les passions humaines , on la regarde comme une vie rampante, inutile, oiseuse : on regarde les œuvres de miséricorde, et les saintes agitations, dont elles se font des affaires sérieuses , comme de pieuses inquiétudes que la vivacité ou la simplicité de leur zèle consacre. Mais dans ce dernier moment tout ce que nous aurons fait de plus éclatant pour le monde, nous paraîtra insensé et puéril ; ces actions célèbres que les hommes avaient si fort admirées ; ces entreprises conduites avec tant de secret et de sagesse ; ces victoires, ces succès, ces talents éminents qui nous feront jouer un si grand rôle dans nos histoires , tout cela nous ne le regarderons plus alors que comme des scènes puériles, et des amusements d'enfant. Toute notre vie nous paraîtra une enfance continuelle : tout ce que nous avons souffert pour le inonde, ces soins pour acquérir une vaine réputation ; ces efforts pour parvenir ; ces complaisances et ces assujettissements qui avaient tant coûté à notre fierté; ces attentions pour des maîtres qui en avaient si peu pour nous ; de toutes ces peines il ne nous en restera que le regret inutile de les avoir perdues. Nous verrons que tous nos désirs et tous nos soins n'avaient pour objet que des fantômes; que nous courions comme des insensés après une fumée qui s'évanouit; et que l'accomplissement même de nos désirs aurait été la plus terrible de nos infortunes. Nous nous dirons alors à nousmêmes : Fallait-il tant s'agiter pour ne rien faire? hélas ! fallait-il mener une vie si laborieuse, pour ne trouver au bout que le chagrin de s'être trompés, et ressembler à ceux qui se sont fatigués , en suivant une fausse route, et qui ne se ravisent enfin que lorsque, les forces leur manquent, et qu'il n'est plus temps d'en chercher une nouvelle? Que ne placionsnous mieux nos soins et nos peines ! Les faveurs de

la terre se sont éloignées de nous à mesure que nous courions après elles : les faveurs du ciel , les biens éternels, il suffisait de les désirer pour les obtenir.

Aussi la dernière amertume de la vie de Marie sur la terre, avait été une amertume de désir. Depuis surtout que son cher Fils eut quitté la terre, tous les désirs de son cœur le suivirent dans le séjour de l'immortalité : elle ne regarda plus cette vie mortelle que comme un long et triste exil : séparée de l'objet unique de son amour, tous ses vœux, toutes ses pensées, tout son cœur fut dans le ciel. Ainsi étrangère sur la terre, cachée aux yeux des hommes , inconnue au monde, elle disait sans cesse comme l'épouse : O vous, le bien-aimé démon cœur, montrez-moi où est le lieu de votre repos et de vos pâturages éternels. Sans cesse , comme le Prophète , elle se plaignait de la durée de son pèlerinage : sans cesse elle disait comme lui : Quand irai-je , 6 mon Dieu , dans votre demeure étemelle ? quand paraîtrai-je devant la face de mon Seigneur ? (Ps. xli, 3.) Morte à toutes les créatures, plus unie à son Fils par les efforts vifs et continuels d'un cœur qui s'élevait sans cesse vers le ciel , qu'attachée à la terre par les faibles liens qui l'y retenaient encore; déchirée, pour ainsi dire, et par le mouvement rapide qui portait sans cesse son âme vers son Seigneur, et par le poids d'un corps terrestre qui l'arrêtait encore ici-bas , elle mourait tous les jours d'amour et de tristesse, et la véhémence de ses désirs, qui faisait la plus parfaite de ses vertus , faisait aussi la plus vive de ses amertumes.

Nous ne sentons pas jusqu'où peut aller l'excès de cette peine, nous que mille liens attachent encore à la terre ; nous qui tenons encore à tout ce qui nous environne, au monde , à nos biens , à nos proches , à nos amis , à nos dignités , à notre fortune , à nous-mêmes. Nous ne sentons pas ce que souffre une âme, qui n'aime plus rien ici-bas, qui ne vit plus que pour son Dieu , et qui est obligée de vivre loin de lui dans ce lieu de larmes et de tentations , sans cesse exposée à le perdre , et jamais sûre de le posséder. Nos dégoûts de la viesont des dégoûts de nos passions , sont des inquiétudes secrètes de nos crimes , sont des mécontentements d'un monde qui nous a trompés, sont un rassasiement de toutes les créatures, dont nous avons abusé , sont des recherches de nous-mêmes. Nous sommes fâchés de ne rien trouver ici-bas , qui puisse nous rendre heureux , et nous voudrions parmi les objets sensibles qui nous environnent , en rencontrer quelqu'un où notre cœur pût se reposer, et qui fût capable de le fixer et de la satisfaire.

Parmi les âmes mêmes consacrées au Seigneur,

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il en est peu qui sentent la tristesse de cet exil , et Téloignement où nous vivons de Dieu. On sent la durée de la croix qu'il faut porter pour être disciple de Jésus-Christ ; on sent la tristesse et les amertumes de la vertu : mais on ne sent pas la privation des biens ineffables que Dieu a préparés à ceux qui l'aiment ; on ne sent pas les ténèbres d'une raison déchue de sa dignité , tout enveloppée dans les sens, et qui ne voit plus que confusément les lumières éternelles de la vérité, en quoi consistait toute sa félicité et toute son excellence : on ne sent pas la faiblesse et l'impuissance d'une volonté née pour iouir de Dieu, et qui a besoin de se faire une violence continuelle pour se défendre de l'amour injuste des créatures , et pour aimer l'Être suprême : on ne sent pas , en un mot , cette contrariété de désirs entre la loi des membres et la loi de l'Esprit, qui rend la servitude du corps si humiliante et si insupportable à l'âme fidèle. Ces grandes sources des larmes et de la tristesse des saints sur la terre , et qui forment proprement l'état et la vie de la foi, n'entrent pour rien dans notre piété, et la raison en est , qu'avec le nom et les apparences de la vertu , nos cœurs sont encore sur la terre. Mille attentions étrangères nous occupent encore ; mille attachements frivoles partagent, affaiblissent encore l'amour que nous devons à Dieu; mille erreurs, qui naissent de la faiblesse de notre foi , nous font perdre de vue les vérités éternelles. Et ce qu'il y a de plus triste, c'est que souvent la charité étouffée par cette multitude d'amours injustes , le désir des biens éternels absolument éteint, parmi tant d'objets sensibles qui nous occupent et qui nous attachent, nous perdons la grâce à notre insu. Nous sommes morts devant Dieu, que nous nous croyons encore vivants, et sans que nous sachions par quel endroit la mort est entrée dans notre âme.

Mais l'âme sainte de Marie ne trouvait plus rien en elle , qui ne vînt de la grâce : plus de désirs que pour le ciel; plus de mouvement que pour son Dieu; plus de joie que dans l'espérance de voir son bien-aimé. Cette âme pure, dont le cœur n'était pas répandu comme le nôtre sur mille objets vains et injustes , et toute recueillie dans la charité, sentait toute la désolation qu'inspire un amour violent , lorsqu'il est séparé de ce qu'il aime. Aussi sa mort n'est que le terme de ses soupirs , la consolation de sa tendresse, le but de tous ses désirs. Elle retrouve ce qu'elle avait comme perdu : elle va rejoindre ce cher Fils, que la malice des hommes, ou plutôt les ordres rigoureux de son Père avaient séparé d'elle. Mais ce n'est pas seulement son cœur qui va se réunir à ce qu'elle aime : son amour n'a

plus rien à désirer : on rend sa félicité entière et accomplie. On ne laisse pas attendre à son corps la rédemption parfaite sous l'empire de la mort : on lui avance ce moment heureux de délivrance , qui n'est marque pour les élus qu'au jour de la révélation ; et elle va voir dans sa chair son Sauveur, qui en était le chaste fruit. Quelles furent alors les consolations ineffables de cette union si longtemps désirée! et qui pourrait exprimer ici les transports du cœur de Marie à la vue de son Fils glorieux et immortel, adoré des anges et des saints, et lui découvrant les richesses incompréhensibles de sa divinité et de sa gloire? Mais ce sont là des secrets que l'œil n'a jamais vus , et que le langage de l'homme ne saurait faire comprendre.

Ce qui nous regarde , mes frères , c'est que la mort n'a rien que de consolant pour une âme juste. Elle ne la sépare que de ce qu'elle n'avait jamais aimé; d'un monde, qu'elle avait trouvé plein d'ennuis et de pièges; d'une terre, où elle avait toujours vécu comme étrangère ; d'un corps, qu'elle avait toujours haï, combattu, crucifié , et qui avait été la matière de toutes ses tentations et la source de toutes ses peines; de toutes les créatures, qui en soulageant ses besoins, les mullipliaient et aggravaient sa servitude. Elle s'applaudit d'avoir méprisé des biens qui vont lui échapper; de n'avoir pas mis sa confiance dans des hommes qui ne peuvent plus rien pour elle ; de ne s'être pas bâti une cité permanente dans un monde qui va périr; et de n'avoir pris des mesures que pour une autre vie, où les conditions ne changeront plus. Elle touche enfin ce moment heureux , qui va la rendre à son Seigneur, en qui seul elle avait toujours mis toute sa confiance ; a ce moment , qui va finir une vie triste, mortifiée, périlleuse, lugubre , et commencer le jour serein de l'éternité.

Oui, mes frères, le véritable secret de trouver la mort douce et consolante, c'est de se détacher par avance de tout ce qu'elle nous enlèvera ; c'est de mourir chaque jour à quelqu'un de ses attachements si chers qu'elle rompra ; c'est de s'accoutumer à vivre seul avec Dieu au milieu de toutes les créatures qui nous environnent ; puisque la mort n'est que la solitude éternelle de l'âme avec Dieu. Le pécheur meurt bien plus, pour ainsi dire, que .le juste : il meurt à tout ce qui l'environne, parce qu'il tenait à tout. Autant de liens qu'il faut rompre, autant de morts particulières qu'il endure : il meurt à son corps, qu'il avait toujours idolâtré : il meurt à ses biens et à ses places , qui avaient fait l'unique objet de ses soins et de ses désirs : il meurt à ses plaisirs, dont il était l'esclave; à ses espérances, sur lesquelles il s'appuyait ; à ses édifices super-

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bes ., au milieu desquels il croyait s'être fait une demeure éternelle ; à toutes les créatures presque , qui servaient toutes à ses passions. Quel déchirement quand il faut rompre tout à la fois tous ces liens injustes qui l'attachent encore à la terre! Il souffre mille morts dans une seule : toutes ces séparations portent chacune leur mort particulière dans son âme; et le Prophète a raison de dire que la mort du pécheur est la plus douloureuse et la plus amère de toutes.

Heureuse donc l'âme qui , comme Marie , morte à tout depuis longtemps , n'éprouve alors de nouveau que le plaisir de n'avoir plus rien à sacrifier à l'époux céleste ; et qui habitant déjà par le cœur dans le ciel , ne laisse sur la terre que les exemples d'une vie sainte , et le souvenir d'une mort précieuse. Mais si la mort de Marie fut toute remplie de consolations qui la dédommagèrent des amertumes qu'elle avait éprouvées durant sa vie, elle fut aussi accompagnée d'une gloire qui répare les abaissements qu'elle avait soufferts sur la terre.

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