‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 23 sur 235 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Plus le Seigneur veut élever une âme à un degré sublime de grâce, de lumière et de dignité, plus il l'abaisse et l'avilit aux yeux des hommes; et comme s'il était jaloux que ses serviteurs brillassent d'un autre éclat que du sien, il est, ce semble, attentif à les dépouiller de cette grandeur que le monde donne , pour les rendre plus dignes de cette grandeur véritable, qui est le fruit tout seul de la justice et de la sainteté.

Les abaissements de Marie sur la terre sont une preuve de cette vérité. Comme les desseins de Dieu sur elle lui préparaient la plus haute élévation où la simple créature puisse atteindre, les voies par où elle y est conduite, sont des voies d'humiliation et d'obscurité. Or, je remarque trois sortes d'abaissements dans la vie de la sainte Vierge ; un abaissement de privations, un abaissement de dépendance, et un abaissement de confusion et de mépris : et je dis que son assomption dans le ciel , lui rend aujourd'hui une triple gloire, proportionnée aux abaissements de sa vie mortelle; une gloire d'élévation et d'excellence, une gloire de puissance et d'autorité, une gloire de vénération et d'hommage. Continuez à m'honorer de votre attention.

Plus on considère la vie de la sainte Vierge sur la terre, plus on y découvre une suite non interrompue de privations tristes et humiliantes : première sorte d'abaissement. Aucune créature n'avait jusque-là reçu du ciel des titres plus augustes et plus sublimes que cette sainte fille de Juda. Elle

était née du sang de David; le privilège de sa grâce avait prévenu même celui de sa naissance; elle était Vierge dans sa fécondité; enfin l'auguste qualité de Mère de Dieu rehaussait en elle tous les autres titres qu'elle tenait de la naissance et de la grâce : et cependant aucun de ces titres pompeux n'a paru en elle, tandis qu'elle a vécu sur la terre. Sa naissance fut toujours obscurcie par la médiocrité de sa fortune : l'excellence de sa grâce fut toujours cachée sous une vie simple et commune : l'élévation de sa dignité et le titre auguste de Mère de Dieu fut comme démenti par la ressemblance de l'homme que son Fils avait prise; la Judée la regarda simplement comme la mère de Jésus de Nazareth ; rien ne la distingue des autres mères de Juda. Elle laisse les hommes dans l'ignorance des grandes choses que le Seigneur avait opérées en elle : elle ne s'empresse pas de les détromper, et de découvrir les merveilles de Dieu : elle souffre la privation de tout ce qu'elle est de grand ; c'est-à-dire de la plus grande gloire qui puisse être communiquée à une pure créature : elle porte ce dépouillement avec joie : il ne lui échappe rien, pas un mot, pas une démarche qui puisse trahir le secret de son humilité; et ravie de vivre dans cette privation, elle souhaite seulement que la gloire de son Fils soit connue , et son royaume établi sur la terre.

C'est ainsi que par des privations continuelles , la sagesse de Dieu préparait cette âme céleste à la gloire où elle est en ce jour élevée. Tout son soin avait été de se cacher aux yeux des hommes, et de se confondre avec les autres mères d'Israël ; et il semble que l'attention unique de Dieu est de la glorifier au jour de sa mort, et de la distinguer par un privilège singulier, et qui devait rendre témoignage dans tous les siècles à son auguste qualité de Mère de Dieu. Son corps pur et sacré, comme celui de son Fils, ne voit pas la corruption : la vertu du Père la délivre d'entre les morts : les cieux s'ouvrent pour la recevoir, comme Jésus- Christ, triomphante et glorieuse : elle sort du tombeau environnée de lumière, pour aller prendre possession de sa gloire à la droite de son Fils, avec la même chair qu'elle lui avait fournie pour ouvrir le ciel à tous les hommes : elle est placée au-dessus de toutes les principautés et de toutes les puissances. C'est cette arche d'Israël , dit le saint évêque de Genève, qui après avoir été quelque temps sous des tentes dans le désert, c'est-à-dire dans un état obscur et peu digne d'elle, est enfin introduite avec pompe et avec éclat par le véritable David dans la Jérusalem céleste.

Il semble en effet que Jésus-Christ n'aurait pas

DE LA SAINTE VIERGE

ressuscité tout entier, et qu'une partie de sa chair adorable aurait été assujettie en sa sainte Mère à la corruption , si Marie n'eût participé au privilège de sa résurrection glorieuse. Était-il convenable qu'on laissât sous l'empire de la mort, la mère de celui qui était la résurrection et la vie? Était-il juste qu'une chair, de laquelle avait été formée la victime qui venait d'ouvrir le ciel aux hommes, n'y fût pas d'abord elle-même introduite? qu'un corps qu'elle avait préservé par une grâce singulière des souillures inévitables aux enfants d'Adam, participât à leur malédiction, et devînt la proie des vers et de la pourriture? qu'un corps qui avait été sur la terre le sanctuaire vivant du Verbe fait chair, ne fût pas d'abord reçu lui-même dans le sanctuaire éternel? et c'est pour honorer cette mort et cette résurrection miraculeuse, et satisfaire à la piété des fidèles , que l'Église a depuis longtemps institué la fête qui nous assemble. Voilà le prix que la magnificence de Dieu réservait aux privations humiliantes de la vie de Marie. C'est en souffrant avec joie que les hommes aient ignoré jusqu'à sa mort tout ce que la grâce avait opéré en elle de grand, que le Seigneur le fait éclater par un privilège qu'une tradition sainte a rendu vénérable à toute l'Église, et que la piété de nos pères a fait passer jusqu'à nous, comme le gage immortel de leur zèle et de leur respect pour Marie. Pour nous, mes frères, loin de souffrir avec joie les privations qui nous humilient, et qui laissent ignorer aux hommes ce que nous sommes; hélas! tout notre soin est de nous montrer : toute notre vie est une étude de vanité, qui nous montre toujours par les endroits par où nous croyons nous distinguer et plaire. Lors même que touchés de Dieu , et revenus de nos égarements , nous avons pris le parti d'une vie chrétienne, nous voulons que le monde conserve encore le souvenir des talents malheureux et des vains avantages que nous avons sacrifiés en rompant avec lui. Nous sommes flattés qu'on fasse encore valoir par là tous les jours notre sacrifice; qu'on nous fasse honneur de ce que nous avons jugé nous-mêmes digne de mépris. Nous nous en élevons même en secret au-dessus des autres , comme si nous avions plus donné à Dieu ; comme si , plus nous paraissions nés pour le monde et pour les plaisirs, plus il n'avait pas fallu que la grâce, qui nous en a dégoûtés, fût forte et abondante; comme si les miséricordes du Seigneur sur nous pouvaient devenir le titre de notre ingratitude, et nous faire oublier nos misères. Ainsi ce qui a été l'occasion de nos chutes et de nos malheurs, devient souvent dans la piété même le motif de notre vanité déplorable : ce qui devrait nous rendre plus mépri-

sables à nos yeux ne sert souvent qu'à nous inspirer du mépris pour nos frères. Ainsi nous voulons participer en même temps à la gloire du monde et à la gloire de la vertu : nous voulons qu'on loue en nous et les merveilles de la grâce, et les talents de la vanité; et loin de cacher comme Marie, aux yeux des hommes ce que nous sommes, nous voulons même qu'ils voient encore en nous ce que nous sommes fâchés d'avoir été.

Oui, mes frères, rien de plus rare que de vouloir sincèrement que les hommes oublient ce qui peut nous faire honneur dans leur esprit. Nous regardons cet oubli comme une injure : nous voudrions que tout le monde lût sur notre front, pour ainsi dire, nos talents, nos vertus, notre rang et notre naissance; et jusque dans ces asiles saints, où l'on a mis au pied de l'autel les dépouilles du monde et de toute sa gloire, on reprend souvent d'une main tout ce vain étalage, qu'on avait semblé sacrifier de l'autre. On étale encore, sous l'obscurité du voile saint le faux éclat du monde et de la naissance : on remonte encore sur une vaine boue, qu'on avait foulée aux pieds : on veut retrouver dans le lieu de l'humilité, les distinctions qu'on avait méprisées dans le monde ; et dans le sanctuaire même de l'époux, on se fait valoir par d'autres titres, que par le titre sublime de son épouse.

Mais s'il est rare de porter avec foi cet abaissement de privation, dont Marie nous donne l'exemple, il l'est encore plus de soutenir avec courage l'abaissement de dépendance où elle vécut toujours. Toujours soumise sur la terre, et dans tous les états de sa vie mortelle, elle avait toujours respecté cette voie de dépendance , comme celle par où la grâce voulait la conduire : tantôt vivant dans une soumission entière aux volontés de Joseph ; tantôt attachée aux ordres et à la destinée de son Fils ; tantôt confiée au disciple bien-aimé, et le regardant ccmme le maître de ses actions et l'arbitre de sa conduite ; tantôt enfin paraissant à la suite des disciples, après la mort de Jésus-Christ, comme une des autres femmes fidèles; ne paraissant entrer en rien ; ne s'attribuant rien ; ne voulant pas partager avec les apôtres le gouvernement de l'Église naissante ; se soumettant à leurs lois et à leur autorité ; n'affectant aucune prééminence dans cette sainte assemblée; tout s'y passant sans qu'il soit fait aucune mention d'elle; sans qu'elle affectât aucune autorité; et se comportant comme une simple fille de l'Église, elle qui en était la protectrice et la mère. Oui, Marie comblée de tous les dons et de toutes les lumières; revêtue de la dignité la plus éminente

L'ASSOMPTION

à laquelle une pure créature ait jamais pu prétendre ; ie plus ferme appui sur la terre depuis la mort de son Fils, de l'Église naissante, en laisse tout le soin aux apôtres, et ne se réserve que la gloire de se soumettre la première à leurs décisions. Quelle leçon pour réprimer l'orgueil et l'inquiétude des iidèles, qui sans participer à l'éminence de ses dons et de ses lumières, ne peuvent imiter sa soumission et sa dépendance!

Pour nous, mes frères ce n'est pas la soumission à l'Église qui nous coûte : cette soumission ne blesse, ni notre orgueil, ni nos penchants, ni notre ambition, ni notre fortune. Ce qui nous blesse, c'est de dépendre de ceux que nous croyons fort au-dessous de nous, c'est de porter le poids d'une autorité qui paraît mal placée. Nous adoucissons même les dépendances les plus inévitables de notre état, par le mépris secret de ceux de qui nous dépendons : nous nous vengeons de leur élévation par nos censures : notre orgueil , forcé de leur obéir , se console en les méprisant : leurs ordres nous rendent ingénieux à découvrir leurs défauts; et il est rare que nos supérieurs et nos maîtres , aient sur notre cœur la même autorité qu'ils ont sur notre personne.

Aussi le second caractère de gloire, à laquelle Marie est aujourd'hui élevée, opposé à ce caractère de dépendance qu'elle avait tant aimé, est une gloire d'autorité et d'empire. Elle reprend aujourd'hui dans le ciel, à la droite de son Fils, cette puissance qu'elle n'avait pas voulu exercer sur la terre : elle rentre dans tous ses droits : elle est établie sous Jésus-Christ, la médiatrice des fidèles, le canal des grâces ,' l'espérance et le soutien de l'Église , l'asile des pécheurs , la protectrice des justes , la ressource des peuples et des empires, la reine du ciel et de la terre. Oui, mes frères, la puissance de Marie n'a point d'autres bornes, que celles de l'amour de son Fils pour elle. Il partage, pour ainsi dire, avec elle son autorité : il la rend la distributrice de ses grâces : il veut que nous nous adressions à elle, si nous voulons tout obtenir de lui; et rien n'est plus éloigné de l'esprit de la foi , que de croire honorer la puissance de Jésus-Christ, en diminuant celle de sa sainte Mère. C'est lui que nous honorons en elle : ce sont ses dons que nous exaltons, en exaltant les dons ineffables de Marie : c'est sa puissance que nous réclamons, en réclamant celle de sa sainte Mère : et elle et nous, nous ne sommes ce que nous sommes, que par lui; et notre confiance en elle ne prend sa source, que dans les merveilles que Jésus-Christ veut bien opérer par elle.

Ce n'est pas, mes frères , qu'il suffise de se mettre sous la protection de Marie , et de lui rendre quelques hommages, pour assurer son salut : le salut éternel est le prix de l'observance seule de la loi de Dieu. Quiconque aime le monde, quiconque se livre aux désirs de la chair, quiconque ne rompt point ses passions criminelles, il a beau se déclarer serviteur de Marie, elle ne le connaît pas: elle le regarde comme l'ennemi de son Fils : elle déteste la confiance qu'il met en elle, comme injurieuse à la religion , et surtout à la gloire de Jésus-Christ. Elle aide de son entremise les pécheurs qui veulent revenir de leurs égarements; mais elle sollicite elle-même la punition de ceux qui se font de son entremise une sécurité et une raison pour y persévérer.

Et certes, mes frères, si Jésus-Christ lui-même ne reconnaît pour sa mère et pour ses frères, que ceux qui fout la volonté du Père céleste; Marie reconnaîtrait-elle pour ses enfants, lestransgresseurs de cette sainte volonté , et les ennemis de la doctrine et de la croix de son Fils? Si Jésus-Christ , malgré les acclamations populaires des femmes de Juda , ne fait pas consister le bonheur de Marie dans l'honneur qu'elle a eu de le porter dans son chaste sein, mais dans sa fidélité à écouter la parole de vie, et en observer les saintes maximes, nous nous croirions heureux , nous , en portant sur notre corps des marques consacrées au culte de Marie, sans avoir l'amour de Jésus-Christ et de sa vérité, gravé dans notre cœur? Marie ne serait donc plus que la protectrice des passions que son Fils condamne? sa puissance renverserait donc l'œuvre de l'Évangile, et ouvrirait aux hommes une autre voie de salut , que celle que Jésus-Christ lui-même leur a frayée? Quelle illusion , mes frères , de prendre dans le respect que l'Église nous inspire envers Marie , le motif de notre sécurité dans le crime ; et de se persuader qu'il suffit de se confier en sa protection , pour obtenir après une vie toute de crimes et de passions , la grâce du repentir et du pardon à la mort! Eh! quoi , mes frères , notre confiance en Jésus-Christ lui-même, qui est l'auteur de la vie et du salut, serait vaine , si nous ne vivions pas comme ses disciples; et notre confiance en Marie serait plus puissante , quoique nous marchions dans les voies du monde et des passions ? Tous ceux qui diront à Jésus Christ lui-même, Seigneur, Seigneur, n'entreront pas pour cela dans le royaume des deux; et tous ceux qui diraient à Marie , Notre reine , notre refuge , notre espérance , seraient admis dans la gloire que Jésus-Christ n'a promise qu'aux observateurs de sa loi sainte? Tous ceux même qui ont publié la gloire de Jésus-Christ sur la terre, qui ont prophé-

DE LA SAINTE VIERGE

tisé en son nom , qui ont annoncé sa doctrine et agrandi son royaume , ne seront pas pour cela comptés parmi ces ouvriers fidèles qu'il couronne de la couronne de justice, si la sainteté de leurs mœurs n'a soutenu celle de leur ministère; et nous croirions que tous ceux qui ont publié la gloire de Marie, qui ont paru zélés pour son culte , qui en ont augmenté l'éclat et la magnificence, et chargé peut-être ses autels de dons et d'offrandes , seraient comptés parmi ces serviteurs vigilants, à qui la récompense des justes est promise, si l'innocence de leur vie et la pureté de leur cœur n'a sanctifié la pompe de ces hommages? Non , mes frères , l'Église a toujours regardé Marie comme le soutien de notre faiblesse, et non comme l'asile de nos passions; comme la ressource de nos nécessités, et non comme la protectrice de nos crimes. Marie ne compte pour siens que ceux qui appartiennent à Jésus-Christ : elle ne regarde dans les hommages qu'on lui rend, que la pureté et la fidélité du cœur qui les lui offre; et n'aime dans ses serviteurs que l'innocence, la foi , la charité, et toutes les vertus qui la rendirent elle-même agréable aux yeux de Dieu. C'est ainsi que sa puissance et son autorité dans le ciel, couronne aujourd hui l'abaissement de dépendance où elle avait toujours vécu sur la terre.

Enfin , le dernier abaissement de Marie pendant sa vie mortelle , avait été un abaissement de mépris et de confusion. Soupçonnée par Joseph , elle avait porté dans le silence toute la honte d'un soupçon si humiliant et si triste. Elle adorait en secret les ordres du Seigneur sur elle ; et sans découvrir à Joseph le mystère ineffable qui venait de s'opérer dans son sein, elle laissait à la sagesse du Très-Haut le soin de manifester l'innocence de sa servante. Elle unissait cette humiliation à celle que le Verbe fait chair commençait à éprouver dans ses chastes entrailles : elle se soumettait, comme lui, à porter quelque temps la ressemblance du péché , à faire un sacrifice de son innocence aux ordres inconnus et adorables de la sagesse divine , et à se réjouir même par avance de l'utilité que Dieu saurait bien retirer pour l'accomplissement de ses desseins éternels , de son bumiliationetde son opprobre.

Telle était la disposition de Marie ; et voilà pourquoi sa mort est suivie d'une gloire de vénération et d'hommage : dernier caractère. Tous les peuples et toutes les nations ont entendu parler des merveilles de Dieu en elle : partout où la gloire de Jésus-Christ a trouvé des adorateurs , la sienne a trouvé des honneurs et des hommages. A peine eut-elle disparu de la terre, que les hommes apostoliques lui adressé

rendes vœux : ces siècles heureux et si honorables ' sur les ruines de l'idolâtrie. La science qui distin

à la foi , furent les premiers dépositaires du respect des fidèles envers Marie : et il fallait bien que l'Église, encore naissante , rendît déjà des honneurs solennels à cette reine du ciel ; puisqu'il s'éleva dès lors , parmi les fidèles, des hommes ignorants et superstitieux , qui frappés de l'éminence de sa gloire et de sa dignité , changèrent la piété en superstition et en idolâtrie ; lui offrirent des sacrifices , et lui rendirent des honneurs qui ne sont dus qu'à l'Éternel. Ainsi à mesure que la foi se répandit, le culte de Marie s'établit sur la terre : à mesure que l'Église , favorisée par les césars , vit l'éclat et la magnificence accompagner la sainteté des mystères; les hommages rendus à Marie devinrent plus pompeux et plus solennels. En vain parurent alors des esprits inquiets et superbes, qui osèrent lui disputer l'auguste qualité de Mère de Dieu. Leurs blasphèmes ne servirent qu'à réveiller la piété des fidèles : de toutes parts s'élevèrent des autels et des temples magnifiques, consacrés sous sa protection et sous son nom, à la gloire de son Fils : la religion des peuples opposa des monuments publics élevés à l'honneur de Marie, aux secrètes entreprises de ses ennemis : des conciles s'assemblèrent pour lui conserver ses droits augustes, et laisser à la postérité dans leurs décisions, les titres vénérables de leur respect , et de celui de leurs pères envers Marie ; et l'erreur, comme il arrive toujours , ne réussit qu'à établir avec plus d'éclat la vérité.

Que dis-je, mes frères? les villes et les empires se mirent sous sa protection puissante; de saintes sociétés assemblées à son nom, et dévouées à son culte, s'élevèrent de toutes parts : les fléaux publics cessèrent par les vœux et les hommages qu'on lui adressa : nos villes et nos provinces, frappées de la main de Dieu, virent tomber par son entremise , le glaive qui les châtiait; et un de nos rois, dont la mémoire nous sera toujours chère, parce qu'il fut un roi juste et clément, fit pour immortaliser le souvenir d'un bienfait si signalé, un hommage public à cette reine des cieux, de tout son royaume qu'elle venait de conserver et de délivrer de la plaie, qui semblait annoncer sa désolation et sa ruine.

L'Angleterre elle-même, avant qu'un schisme infortuné en eût fait un royaume de trouble et d'erreur, se distingua par sa piété envers Marie : ses rois la regardèrent comme la protectrice de leurs États : ses plus saints évêques furent les défenseurs les plus zélés de son culte ; c'est un dépôt sacré qu'ils avaient reçu de ces hommes apostoliques , qui sous les ordres du grand pontife saint Grégoire, vinrent établir dans cette île célèbre, la foi de Jésus-Christ

L'ASSOMPTION

gua ôientôt cette Église florissante , loin de refroidir son zèle envers Marie, le rendit plus fervent et plus solennel ; sa piété augmenta avec ses lumières : l'orgueil et les passions seules ont détruit ce qu'une foi humble et éclairéeavait d'abord édifié. Le Seigneur a retiré son Esprit du milieu de cette Église infidèle; il l'a livrée à un esprit de mensonge et de révolte : mais ses châtiments ne sont jamais sans miséricorde. Il a voulu la punir; il ne veut pas l'abandonner et la perdre : il s'est encore réservé au milieu d'elle un petit nombre d'Israélites fidèles , que la contagion générale n'a pas infectés, et qui n'ont pas fléchi le genou devant Baal : cette sainte semence que la bonté de Dieu laisse encore au milieu de ces villes rebelles, fructifiera en son temps ; et les empêchera d'éprouver le même sort que Sodome et que Gomorrhe. Et encore tous les jours une grande reine, plus illustre par les couronnes qu'elle a sacrifiées à la constance de sa foi, que par la naissance et les grandes qualités qui les avaient mises sur sa tête, trouve ici aux pieds de Marie, la plus douce consolation de ses peines ; lui offre sans cesse un royaume que l'hérésie a infecté , des sujets que l'esprit de rébellion , toujours inséparable de l'hérésie , a fascinés ; avance au pied des autels, les moments de la miséricorde; et contribue plus à la conversion de ses peuples et au rétablissement de la royauté indignement violée , par les soupirs fervents qu'elle ne cesse de répandre dans le secret du sanctuaire , que toutes les puissances de la terre ne sauraient y contribuer par la sagesse de leurs conseils et par la force de leurs armes.

Voilà, mes frères, le comble de gloire où les humiliations passagères ont conduit Marie; et telle est presque toujours la destinée des justes, qui ont éprouvé des revers et des humiliations sur la terre. Chaque siècle en fournit des exemples ; et encore sous nos yeux un roi détrôné * , exposé pendant sa vie à la censure des insensés ; lui qui avait vu sa foi taxée de faiblesse, son zèle d'imprudence, et ses malheurs imputés à lui seul , reprend après sa mort le droit qu'il avait sur l'estime et sur la vénération publique; et s'attire des hommages mille fois plus éclatants, que ceux qui avaient environné son trône.

Pour l'usurpateur qui s'est élevé par des voies injustes, qui a dépouillé l'innocent et chassé l'héritier légitime pour se mettre à sa place , et se revêtir de sa dépouille; hélas! sa gloire sera ensevelie avec lui dans le tombeau : sa mort développera la honte de sa vie. C'est alors que la digue qu'opposaient aux discours publics ses succès et sa puissance,

1 Jacques II , roi d'Angleterre.

étant ôtée, on se vengera sur sa mémoire des fausses louanges qu'on avait été contraint de donner à sa personne : c'est alors que tous les grands motifs de crainte et d'espérance, n'étant plus, on tirera le voile qui couvrait les circonstances les plus honteuses de sa vie; on découvrira le motif secret de ces entreprises glorieuses, que l'adulation avait tant exaltées ; et on en exposera l'indignité et la bassesse. On regardera de près ces vertus héroïques , que l'on ne connaissait que sur la bonne foi des éloges publics ; et on n'y trouvera que les droits les plus sacrés delà nature et de la société, foulés aux pieds : on le dépouillera alors de cette gloire barbare et injuste dont il avait joui : on lui rendra l'infamie et la mauvaise foi de ses attentats , qu'on avait bien voulu se cacher à soi-même. Loin de l'égaler aux héros, on l'appellera un fils dénaturé ; un^de ces hommes, dont parle saint Paul, sans culte, sans affection et sans principe : sa fausse gloire n'aura duré qu'un instant; et son opprobre ne finira qu'avec les siècles : la dernière postérité ne le connaîtra que par ses crimes; que par la piété filiale foulée aux pieds a la face des rois et des nations, qui ont eu la lâcheté d'applaudir à son usurpation; enfin, par l'attentat qui lui a fait détrôner un père et un roi juste, pour se mettre à sa place. Les histoires , fidèles dépositaires de la vérité, conserveront jusqu'à la fin son nom avec sa honte; et le rang où il s'est élevé aux dépens des lois de l'honneur et de la probité; en le faisant entrer sur la scène de l'univers, ne servira qu'à immortaliser son ambition et son ignominie sur la terre.

Quelle instruction pourrais-je vous laisser à vous, mes frères, en finissant cet éloge de la mort et de l'exaltation de Marie; sinon de l'opposer encore à la mort du pécheur? Oui, mes frères, la mort finit toute la gloire de l'homme qui a oublié Dieu pendant sa vie : elle lui ravit tout, elle le dépouille de tout, elle l'anéantit dans tout ce qu'il était de grand aux yeux des hommes , elle le laisse seul sans force , sans appui , sans ressource , entre les mains d'un Dieu terrible. Ce nombre d'amis flatteurs , d'esclaves, de sujets, au milieu desquels il se croyait immortel , ne peuvent plus rien pour lui : semblables à ceux qui voient périr de loin un homme au milieu des flots, ils peuvent tout au plus accorder des larmes à son malheur ou faire des vœux inutiles pour sa délivrance. Ainsi seul aux prises avec la mort, il tend en vain les mains à toutes les créatures qui lui échappent. Le passé ne lui paraît plus qu'un instant fugitif, qui n'a fait que briller et disparaître; l'avenir est un abîme immense, où il ne voit ni fin, ni issue , et où il va se perdre et s'engloutir pour

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toujours , incertain de sa destinée. Le monde qu'il croyait étemel, n'est plus qu'un fantôme qui se dissipe; l'éternité qu'il regardait comme une chimère, est un objet affreux qu'il a sous les yeux, et qu'il touche déjà de ses mains. Tout ce qu'il avait cru réel et solide , s'évanouit ; tout ce qui lui avait paru frivole et chimérique , se montre et se réalise; et son malheur lui donne de nouvelles lumières , mais ne lui donne pas de nouveaux penchants , et un nouveau cœur : il meurt détrompé sans mourir changé; il meurt désespéré, et ne meurt pas pénitent.

Mais l'âme juste , ah ! elle voit alors le monde et l'éternité, des mêmes yeux qu'elle les avait toujours vus : rien ne change, rien ne finit pour elle dans ce dernier moment, que ses humiliations et ses souffrances. Ainsi libre de tous les attachements du monde et de la vanité, pleine de bonnes œuvres, soutenue de la foi des promesses , mûre pour le ciel, elle ferme les yeux sans regret à tous les vains objets qu'elle n'avait jamais vus qu'avec peine; elle s'envole dans le sein de Dieu, d'où elle était sortie, et où elle avait toujours habité par ses désirs; et rentre en paix et avec confiance dans la bienheureuse éternité.

Ainsi soit-il.

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