‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 222 sur 235 · CARACTÈRES DE L'ESPRIT DE JÉSUS-CHRIST, ET DE · texte numérisé non relu

CARACTÈRES DE L'ESPRIT DE JÉSUS-CHRIST, ET DE

l'esprit DU MONDE.

Ier Caractère. Le premier caractère de l'Esprit de Jésus-Christ , c'est d'être un esprit de séparation , de recueillement et de prière. A peine les apôtres en ont été remplis , qu'ils renoncent à tous les autres soins extérieurs , pour ne vaquer plus qu'à la prière , et au ministère saint de la parole ; eux qui auparavant étaient si charnels et si dissipés , et ignoraient même comment il fallait s'y prendre pour prier. Voilà le premier changement que l'Esprit de Dieu opère dans une âme : au lieu du plaisir qu'elle trouvait auparavant à se répandre sur les objets extérieurs, la plus douce occupation d'une âme que l'Esprit de Dieu pousse et remplit , c'est de se rappeler à elle-même; parce que c'est au dedans d'elle qu'elle trouve son Dieu : aussi n'en sort-elle qu'à regret; et au milieu même du tumulte et des entretiens du siècle, elle se fait une fausse solitude dans son cœur, où elle s'entretient sans cesse avec le Seigneur. Voilà pourquoi l'Apôtre appelle l'homme chrétien , l'homme spirituel et intérieur ; et l'homme mondain et pécheur, l'homme extérieur : pour nous apprendre que dès qu'une âme a reçu l'Esprit de Dieu, et qu'elle en est véritablement animée, toute sa vie est presque invisible et intérieure ; ses actions les plus communes deviennent saintes par la foi secrète qui les purifie; l'Esprit saint règle ses désirs , réforme ses jugements , renouvelle ses affections, spiritualise ses vues : tout ce qu'elle voit , elle ne le voit plus qu'avec les yeux de la foi ; le monde entier n'est plus qu'un livre ouvert , où elle découvre sans cesse les merveilles de Dieu , et l'aveuglement prodigieux de presque tous les hommes.

Ce n'est pas que les objets des sens ne puissent quelquefois la surprendre et la séduire ; mais ce ne sont là que des surprises et des absences d'un moment. Avertie d'abord de son égarement par les reproches secrets de l'Esprit de Dieu qui habite en elle , elle rentre ausitôt en elle-même, d'où le monde l'avait comme tirée. Voilà cet esprit de foi , de recueillement et de prière, qui nous rend témoignage que nous avons reçu l'Esprit de Dieu : aussi les justes, dans les livres saints, sont ceux qui vivent de la toi; qui étrangers et voyageurs sur la terre , et citoyens du siècle à venir, rapportent tout à cette patrie éternelle, vers laquelle ils marchent sans cesse, et ne comptent pour rien tout ce qui passe.

C'est à nous maintenant à nous juger sur cette règle. Trouvons-nous en nous-mêmes ce premier caractère de l'Esprit de Dieu? Examinons ce qui domine dans nos juge-

ANALYSES DES SERMON

nienls, dans nos désirs, dans nos affections, dans nos vues, dans nos projets, dans nos espérances, dans nos joies et dans nos chagrins. Hélas! notre vie est une vie tout extérieure , qui se passe toute hors de notre cœur, par conséquent loin de Dieu. C'est l'esprit du inonde qui forme nos désirs, qui conduit nos affections, qui règle nos jugements, qui produit nos vues, qui anime toutes nos démarches. S'il arrive qu'en certaines occasions nous ayons quelques sentiments chrétiens, et des vues conformes à celles de la foi ; ce ne sont là que des étincelles de foi , pour ainsi dire, qui nous échappent, que des intervalles de grâce, qui n'interrompent que pour un instant le cours de nos dispositions mondaines; et ce qui domine dans la conduite, ce qui fait le corps de toute notre vie, ce qui est le principe de tous nos sentiments, c'est l'esprit du inonde. Or, l'Esprit de Dieu ne règne point où règne l'esprit du monde : nous appartenons donc encore au monde et à son esprit; et sous des dehors religieux et réglés , notre cœur est encore mondain.

IIe Caractère. Le second caractère de l'Esprit de Dieu , c'est qu'il est un esprit de renoncement et de pénitence ; et ce caractère est une suite nécessaire du renoncement , et de la vie intérieure dont nous venons de parler. En effet , dès que l'Esprit de Dieu nous rappelle à nous-mêmes, il nous découvre bientôt que notre cœur, notre esprit, notre imagination , nos sens, notre corps, en un mot , que tout est déréglé en nous , et révolté contre l'ordre , la vérité et la justice. Or, il est impossible qu'en nous découvrant ce dérèglement universel , il n'opère en nous deux dispositions : la première, de rétablir l'ordre que le péché a troublé en nous; la seconde , de venger la justice de Dieu que ce désordre a outragé.

/. Disposition. Rétablir l'ordre que le péché a troublé en nous. Car les lumières dont l'Esprit de Dieu remplit un cœur, ne sont pas des lumières stériles : il fait aimer les vérités qu'il enseigne. Ainsi une âme que l'Esprit de Dieu a renouvelée, hait en elle tout ce qu'elle y découvre d'opposé à la vérité et à la justice, et s'anime d'un saint zèle pour rapprocher ses affections et ses penchants, de l'ordre et de la règle. Il est aisé de juger là-dessus si nous avons reçu l'Esprit de Dieu , ou si nous vivons encore de l'esprit du monde : car au lieu que l'âme que l'Esprit de Dieu possède , met toute son attention à rétablir dans son cœur par des violences continuelles, l'ordre que des passions injustes y avaient troublé , et qu'elle ne se pardonne rien ; l'esprit du monde au contraire est un esprit de paresse et d'immortification , un esprit d'indulgence pour tous nos penchants déréglés , d'attention à les satisfaire , d'habileté à les justifier, d'amour-propre qui les règle , et les retient sur les transgressions essentielles pour s'en épargner les remords , mais qui sur tout le reste s'y livre , et s'y laisse entraîner. Si donc nous ne faisons aucune violence à nos penchants ; s'il ne nous en coûte rien pour nous combattre et pour nous vaincre; si nous ne souffrons rien pour élre à Dieu; si la régularité de notre vie est peut-être simplement la suite de notre tempérament, ou une bienséance que l'âge et le monde lui-même nous impose, etc. nous appartenons encore au monde, et l'Esprit de Dieu n'est point en nous.

II. Disposition. Venger la justice de Dieu que le désordre de nos passions a outragée; c'est là le premier sentiment que l'esprit de Dieu opère dans une âme renouvelée. 11 la fait entrer dans les intérêts de la justice divine contre ellemême; il la pénètre de la crainte de ses jugements; il l'anime d'un saint zèle contre une chair qui a servi à l'iniquité. Pour connaître donc si nous avons reçu l'Esprit de Dieu , il n'y a qu'à rentrer dans notre cœur. Sentons-nous ce zèle de pénitence, que les larmes, que les gémissements, que les violences ne sauraient assez satisfaire , parce qu'il ne croit jamais lui-même avoir assez satisfait à la justice de Dieu ? Hélas ! tous nos soins se bornent à flatter une chair que la justice divine ne regarde plus que d'un œil d'indignation et de colère : loin d'entrer dans les intérêts de la justice de Dieu , nous plaidons sans cesse pour nous contre ellemême; c'est donc un esprit de chair et de sang qui nous possède , et l'Esprit de Dieu n'habite point en nous.

IIIe Caractère. Le dernier caractère de l'Esprit de Dieu, c'est d'être un esprit de force et de courage. Comme c'est un esprit qui a vaincu le monde , et qui est plus fort que le monde, il ne craint pas le monde. Aussi dès que l'Esprit de Dieu est descendu sur les apôtres auparavant faibles et timides, ils annoncent avec mie sainte fierté devant les prêtres et les docteurs , ce Jésus dont ils n'osaient auparavant se déclarer les disciples : ils se répandent dans tout l'univers, et le monde entier révolté contre eux, ne fait qu'augmenter leur fermeté et leur constance. Et telle est une âme pleins de l'Esprit de Dieu : cet Esprit l'élève au-dessus d'ellemême ; il imprime en elle ces caractères divins de liberté et d'indépendance; il lui fait regarder les grandeurs et les puissances de la terre comme un vain atome , indigne même de ses attentions. Aussi rien n'approche de l'élévation , de la fermeté, de la noblesse d'une âme que l'Esprit de Dieu possède : comme elle ne tient plus au monde, elle ne le craint plus ; ses jugements et ses dérisions lui sont indifférents : elle ne défère qu'à la vérité; elle n'a point de ces timides complaisances dont la piété souffre si fort. L'esprit du monde au contraire est un esprit de souplesse et de ménagement : comme l'amour-propi e en est le principe , il ne cherche la vérité , qu'autant que la vérité lui peut plaire ; il ne se fait honneur de la vertu , que dans les lieux où la vertu l'honore. Si donc l'esprit qui nous régit et qui nous gouverne , est un esprit de timidité et de complaisance ; si nous craignons d'être à Dieu ; si dans toutes les occasions où il s'agit de se déclarer pour lui , nous mollissons, nous n jus ménageons ; si dès qu'il est question de déplaire pour ne pas manquer au devoir, nous croyons la transgression légitime ; si la première chose que nous examinons dans les démarches que Dieu exige de nous, c'est si le monde y donnera son suffrage ; si nous paraissons encore mondains, pour ne pas perdre l'estime du monde; si nous parlons son langage ; si nous applaudissons à ses maximes ; si nous nous assujettissons à ses usages , en vain nous nous flattons de conserver dans le cœur un reste d'amour pour la vérité : en vain nous paraissons ne nous livrer au inonde qu'à regret : détrompons-nous ; ce n'est pas l'Esprit de Dieu , c'est l'esprit du monde qui nous conduit et qui nous possède.

ANALYSES DES SERMONS

Page 1