‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 223 sur 235 · EUR LES CONSOLATIONS ET LA GLOIRE DE LA MORT DE LA SAINTE VIERCE · texte numérisé non relu

EUR LES CONSOLATIONS ET LA GLOIRE DE LA MORT DE LA SAINTE VIERCE

Division. /. Les consolations de la mort de Marie cornpensent les amertumes dont son âme sainte avait toujours été affligée. II. La gloire de la mort de Marie répare les humiliations qui l'avaient toujours accompagnée sur la terre.

Ve Partie. A trois sortes d'amertumes qu'avait éprouvées Marie répondent trois sortes de consolations ; à une amertume de délaissement , une consolation de force et de courage; à une amertume de zèle , une consolation de paix et de joie ; à une amertume de désir, une consolation de possession et de jouissance.

1° Jésus-Christ avait semblé indifférent envers Marie. Au temple il paraît blâmer son inquiétude , et oublier qu'il a une mère sur la terre ; à Cana il lui déclare qu'il n'a rien de commun avec elle. Qu'on appelle heureuses les entrailles qui l'ont porté , il annonce qu'il n'y a d'heureux que ceux qui entendent la parole de Dieu et la pratiquent ; qu'on lui dise que sa mère et ses frères l'attendent , il répond qu'il ne reconnaît pour sa mère et pour ses frères que ceux qui font la volonté de Dieu. Nous voyons partout Marie éprouvée par des délaissements ; elle devait nous apprendre que cette voie si pénible à la nature , est la voie ordinaire des âmes pures et parfaites , et que plus Dieu veut se les unir par une foi vive et fervente, plus il les prive des consolations humaines : mais il était juste que la présence visible de Jésus-Christ fut la première consolation de Marie à sa mort ; et qu'il se hâtât d'autant plus de venir se montrer à elle , qu'il avait paru presque toujours se refuser à ses empressements.

2° Le zèle de Marie lui causait une seconde sorte d'amertume. Elle voyait avec douleur l'inutilité des instructions et des miracles de Jésus-Christ , les pièges que lui tendaient ses ennemis, la défection de ses disciples mêmes, l'endurcissement des Juifs, leur réprobation et leur perte; il fallait qu'elle apprit aux âmes justes à s'occuper au pied des autels des maux et des besoins de l'Église , et à solliciter les grâces du ciel pour leurs frères pécheurs et impénitents : mais ce zèle de douleur qui avait rempli le cours de la vie de Marie, devait se changer à sa mort en une consolation de paix et d'allégresse. Elle voit à découvert les raisons de la sagesse divine sur les événements qui avaient contristé sa tendresse, l'utilité des opprobres de son fds, les avantages de la haine même des Juifs envers lui , les gentils appelés , les rois convertis , les philosophes désabusés, la religion triomphante. C'est ainsi qu'au lit de la mort une âme juste voit que tout avait son utilité dans les voies par où Dieu l'a conduite, que les disgrâces, les afflictions, les contradictions, les perfidies, etc. tout était pour elle entre les mains du Seigneur des moyens de sanctification : alors au contraire ceux qui n'ont travaillé que pour le monde, reconnaissent que leur vie n'a été qu'une enfance continuelle, et se repentent, mais trop tard, d'a- Yoii si mal placé leurs soins et leurs peines.

3° La dernière amertume de Marie avait été une amertume de désir. Séparée de Jésus-Christ, l'unique objet de son amour, tous ses vœux , toutes ses pensées , tout son cœur fut dans le ciel : sans cesse elle se plaignait de la durée de son pèlerinage, elle mourait tous les jours d'amour et de tristesse. Nous ne sentons pas jusques où allait l'excès de ses peines', nous que mille liens attachent encore à la terre; nos dégoûts de la vie sont des dégoûts de nos passions , des recherches de nous-mêmes , un dépit de ne pouvoir trouver dans le monde aucun objet capable de satisfaire notre cœur. Parmi les âmes mêmes consacrées à Dieu , il en est peu qui sentent la tristesse de cet exil ; on sent la durée de sa croix et la tristesse de la vertu ; les grandes sources des larmes des saints n'entrent pour rien dans notre piété. Mais l'âme pure de Marie sentait toute la désolation qu'inspire un amour violent lorsqu'il est séparé de ce qu'il aime : aussi sa mort n'est que le terme de ses soupirs , la consolation de sa tendresse ; son cœur va se réunir à l'objet de son amour ; elle va voir dans sa chair son Sauveur, qui en était le chaste fruit. Qui pourrait exprimer les transports du cœur de Marie à la vue de son fils glorieux ! ce sont des secrets qne le langage des hommes ne peut faire comprendre : ce qui nous regarde , c'est que la mort ne sépare le juste que de ce qu'il n'avait jamais aimé ; et que dès lors il meurt, pour ainsi dire , bien moins que le pécheur, qui mourant à mille objets auxquels il était attaché , souffre mille morts dans une seule.

IIe Partie. A trois sortes d'abaissements remarquables dans la vie de Marie succède aujourd'hui une triple gloire : à un abaissement de privation , une gloire d'élévation et d'excellence ; à un abaissement de dépendance , une gloire de puissance et d'autorité ; à un abaissement de confusion et de mépris, une gloire de vénération et d'hommage.

1° On voit dans la vie de Marie une suite non interrompue de privations tristes et humiliantes. Elle était née du sang de David; le privilège de sa grâce avait prévenu celui de sa naissance; elle était vierge dans sa fécondité; enfui elle était Mère de Dieu : aucun de ces litres n'a paru en elle tandis qu'elle a vécu sur la terre ; ils ont tous été ou obscurcis , ou ignorés , ou même démentis en apparence : elle porte avec joie ce dépouillement ; et il ne lui échappe rien qui puisse trahir le secret de son humilité. Tout son soin avait été de se confondre avec les autres mères d'Israël ; aujourd'hui toute l'attention de Dieu est de la distinguer par un privilège singulier. Sa chair n'éprouve point la corruption : elle monte au ciel triomphante et glorieuse , pour s'y asseoir à côté de son fils au-dessus de toutes les principautés et de toutes les puissances : voilà le juste prix que Dieu réservait aux privations humiliantes de la vie de Marie. Hélas ! nous n'imitons point son humble persévérance : nous nous montrons par tous les endroits propres à nous distinguer : lors même que revenus de nos égarements nous avons pris le parti d'une vie chrétienne, nous voulons que le monde conserve le souvenir de nos talents et de nos avantages; nous sommes flattés qu'il fasse valoir par là notre sacrifice, et nous aimons à voir louer en nous, avec les merveilles de la grâce, les talents de la vanité jusque dans les cloîtres : on reprend d'une main un vain étalage-

ANALYSES DES SERMONS

qu'on avait semblé sacrifier de l'autre ; et on veut retrouver dans le séjour de l'humilité, les distinctions qu'on avait méprisées dans le monde.

2° Marie pendant sa vie mortelle avait toujours chéri la dépendance : soumise aux volontés de Joseph , attachée aux ordres et à la destinée de son fds, confiée au disciple bien-aimé , et le regardant comme l'arbitre de sa conduite ; paraissant à la suite des disciples après la mort de Jésus- Christ comme une autre des femmes fidèles ; n'affectant aucune prééminence, aucune autorité; se comportant comme une simple fille de l'Église, elle qui en était la protectrice et la mère. Aujourd'hui elle reprend dans le ciel la puissance qu'elle n'avait pas voulu exercer sur la terre ; elle est établie sous Jésus-Christ la médiatrice des fidèles, la distributrice des grâces ; il veut que nous nous adressions à elle pour tout obtenir de lui. Ce n'est pas qu'il suffise de lui rendre quelques hommages pour assurer son salut : le salut est le prix de l'observance seule de la loi de Dieu. Marie regarde comme ennemis de son Fils ceux qui aiment le monde , qui se livrent aux désirs de la chair, qui transgressent ses volontés saintes, qui n'ont point gravé dans le cœur l'amour de ce divin Fils et de sa vérité. Marie ne peut être contraire à Jésus-Christ : sa puissance ne peut renverser l'œuvre de l'Évangile : elle est la ressource de nos nécessités ; mais elle n'est pas la protectrice de nos passions : elle n'aime dans ses serviteurs que les vertus qui la rendirent elle-même agréable aux yeux de Dieu.

3° Le dernier abaissement de Marie avait été un abaissement de mépris et de confusion. Elle avait porté dans le silence la honte du soupçon de Joseph : elle s'était soumise comme Jésus-Christà porter quelque temps la ressemblance du péché , et à faire un sacrifice de son innocence aux ordres inconnus et adorables de la sagesse divine. Voilà pourquoi sa mort est suivie d'une gloire de vénération et d'hommage. Les hommes apostoliques lui adressèrent des vœux : son culte s'établit à mesure que la foi se répandit sur la terre. En vain l'erreur lui disputa l'auguste qualité de Mère de Dieu : des conciles s'assemblèrent pour laisser à la postérité dans leurs décisions les titres de leur respect envers Marie. Les villes et les empires se mirent sons sa protection; nos provinces frappées de la main de Dieu, virent tomber par son entremise le glaive qui les châtiait ; et un de nos rois fit , pour immortaliser ce bienfait, un hommage public de tout son royaume à celte reine des cieux qui venait de le conserver. Que la mort du pécheur est différente de celle de Marie! elle lui ravit tout; elle le dépouille de tout : seul aux prises avec elle , il tend en vain les mains aux créatures qui lui échappent ; tout ce qu'il avait cru réel et solide , s'évanouit; tout ce qu'il avait cru frivole et chimérique , se montre et se réalise ; son malheur lui donne de nouvelles lumières, mais ne lui donne pas un nouveau cœur ; il meurt détrompé , sans mourir changé.

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