SUR LES OBSTACLES QUE NOTRE AMOUR-PROPRE OPPOSE A LA GRACE
Division. Notre amour-propre oppose presque toujours trois obstacles à la grâce : premièrement , une fausse bien-
séance; secondement, la difficulté de la vertu; ou bien troisièmement, une fausse persuasion que nous pouvons user d'adoucissement dans la voie du salut. Or , Marie entreprenant ce voyage toute seule, nous confond , premièrement sur ces raisons infinies de bienséance qui ne nous permettent pas de suivre l'attrait du ciel. Marie malgré la délicatesse de son âge et de son sexe, allant joindre Elisabeth à travers les montagnes et les chemins les plus difficiles, condamne, secondement , notre lâcheté, que la difficulté de la vertu effraye et retient dans le vice. Enfin Marie se hâtant toujours malgré la longueur du voyage , nous apprend, troisièmement, à ne pas adoucir par nos lenteurs et nos ménagements la rigueur de la voie évangélique.
Ve Partie. Premier obstacle crue nous opposons à la grâce, une fausse bienséance. 11 est des crimes dont le monde lui-même rougit, et qu'il condamne hautement; mais il est des vices moins odieux , des désordres plus heureux, qui semblent avoir prescrit contre l'Évangile, et que le siècle place honorablement parmi les vertus. Or, c'est de la fausse idée qu'on attache à nos prétendues vertus , que naissent ces égards si peu chrétiens , ces frayeurs coupables qui font que nous rougissons de Jésus-Christ : on n'ose ne pas se conformer à des usages qui ont prévalu , on ne veut point condamner le monde par des singularités affectées. La conduite de Marie a de quoi confondre le monde sur un point aussi important : elle quitte Nazareth pour aller rendre visite à Elisabeth ; combien de raisons une fausse bienséance et la crainte des discours du monde lui eût-elle suggérées pour se dispenser de ce voyage. Premièrement, elle n'est instruite de la grossesse d'Elisabeth que par un ange ; or croira-t-on sur sa parole qu'elle ait reçu cette ambassade céleste? Secondement, sortie du sang des rois de Juda, et depuis peu devenue mère de Dieu , n'est-il pas contre la bienséance qu'elle aille s'abaisser envers une femme s» fort au-dessous d'elle? Troisièmement, les lois de la pudeur ne s'opposent-elles pas à un voyage si long et si périlleux ? Mais ces raisons n'arrêtent pas Marie. Pour nous , hélas ! nous n'en cherchons pas même de si plausibles pour nous étourdir ; et les plus mauvais prétextes suffisent à notre amour-propre. La crainte de nous donner du ridicule dans l'esprit du monde, est toujours pour nous une raison suffisante pour nous dispenser des lois de l'Évangile : mais quel est notre aveuglement ! nous ne voulons pas d'une piété qui se fasse remarquer,et qui nous inetle sur le pied d'homme extraordinaire; mais si la contagion est universelle, pouvons-nous nous en sauver, sans être singuliers ? Détrompons-nous : les saints ont toujours passé pour gens singuliers , parce que la vie commune ne saurait être une vie chrétienne; et c'est une illusion grossière de s'imaginer que l'on a toujours des raisons d'offenser Dieu, et qu'on n'en a jamais de revenir à lui et de le servir : de là il arrive que tous les moments de la grâce nous échappent. Mille fois Dieu nous a avertis, sollicités, importunés; nous n'avons eu que la crainte des vains discours du monde à lui opposer : craignons qu'il ne se lasse enlin de ses poursuites et de nos rebuts. Notre conversion ne dépend pas de nous, mais de Dieu; et nous ne sommes pas assurés do ravoir à noire gré les grâces offertes que nous aurons re-
ANALYSES DES SERMONS
fusées. Mais de plus , nous qui sommes si éclairés sur les bienséances, lorsque )>ar nos dissolutions nous étions le scandale de noire ville, la bienséance était-elle un frein assez puissant pour nous arrêter? Ce n'est donc qu'avec Dieu que nous sommes timides et circonspects; et nous n'excédons en précautions que lorsqu'il s'agit de le servir! Sentons là-dessus toute l'injustice de notre conduite.
IIe Partie. Difficulté de la vertu : second obstacle que l'amour-propre oppose à la grâce. Il est des gens qui , vivement frappés de l'idée qu'ils se font de la perfection chrétienne , ne vieillissent dans l'iniquité , que parce qu'ils ne comptent pas pouvoir jamais atteindre à la véritable justice : illusion dangereuse qui outrage la grâce du Sauveur ; comme si quelque chose lui était impossible. Or la conduite de Marie nous fournit aujourd'hui de quoi détromper le siècle sur cette illusion. Sans trop réfléchir sur sa propre faiblesse, elle va à travers les montagnes les plus inaccessibles : Abiit in monlana.
Je sens toute ma faiblesse, dites-vous; je sais que la vie chrétienne est une profession publique de pénitence; qu'il faut porter sa croix et se renoncer soi-même pour être disciple de Jésus-Christ; je le sais, et c'est justement ce qui me fait désespérer d'être jamais homme de bien , parce que je sens que quoique j'aie horreur du crime, je ne saurais jamais me gagner là-dessus. Mais, ô homme, quel est ici ton égarement ! tu sens ta faiblesse et ton impuissance; mais entends ces paroles du Sauveur : Venez à moi, vous toiis qui êtes faibles et fatigués, et je vous soulagerai. Voilà où tu dois chercher la force qui te manque.
C'est la difficulté de l'entreprise, dites-vous, qui vous arrête. Ah! s'il fallait comme autrefois vous exposer à la fureur des tyrans pour la foi de Jésus-Christ, vous auriez quelque sujet de trembler à la vue de votre faiblesse, quoique vous dussiez dire alors avec l'Apôtre : Je puis tout en celui qui me fortifie. Mais qu'exige-t-on de vous à présent? le seul sacrifice de vos passions : et vous sacrifiez follement l'espérance d'une éternité de bonheur à votre mollesse et à votre lâcheté ; bien différent en cela des fidèles des premiers temps, que les plus cruels supplices ne pouvaient séparer de l'amour de Jésus-Christ; et maintenant on croit qu'il en coûte trop pour être chrétien, quand il en coûte un seul plaisir , comme si le Dieu que nous adorons était devenu moins digne de nos empressements.
Et d'ailleurs vous vous figurez des amertumes dans le parti de la vertu : mais soyez de bonne foi, exposez-nous naïvement tous les désagréments qui accompagnent la vie du siècle; que ne diriez- vous pas, et que ne dit-on pas en effet là-dessus tous les jours dans le monde? à combien de chagrins affreux la vie du siècle n'expose-t-elle pas? lit quand on parviendrait à les éviter, le pécheur peut il s'éviter lui-même? il a beau s'étourdir; il porte partout un fonds d'inquiétude qui le réveille même au milieu des joies et des amusements : c'est là-dessus que roule le siècle ; on le sent, on s'en plaint, et on s'y aime : on se familiarise avec des chagrins que rien ne partage , dont rien ne dédommage, et on frémit au seul souvenir des saintes rigueurs de l'Évangile, que la foi console, que l'espérance soutient, que la charité adoucit.
Mais pour confondre l'iniquité par l'iniquité elle-même , dites-moi , je vous prie , un homme livré à l'ambition ou à la volupté , se laisse-t-il rebuter par les difficultés qu'il trouve sur son chemin? Ah ! craignons que l'ambitieux et le voluptueux ne nous confondent devant le tribunal de Jésus-Cluist, sur les excuses que nous alléguons pour justifier notre faiblesse dès qu'il s'agit du salut.
IIIe Partie. Une autre erreur qui règne dans le monde sur la difficulté du salut, c'est de se persuader- que le salut ne renferme pas de si grandes difficultés. Des personnes nées avec un caractère tranquille et uni, ne croient rien trouver dans l'Évangile qui gêne trop l'amour-propre ; et tranquilles sur leur salut, elles plaignent l'égarement des pécheurs qui refusent de se sauver presque à moins de frais que l'on ne se damne. Illusion grossière, injurieuse à la croix de Jésus-Christ , et que l'exemple de Marie confond pareillement , puisque sans examiner si l'on peut arriver à la cité de Juda par de s chemins moins rudes et moins fatigants, elle choisit sans différer Ja voie la plus pénible : par là elle nous apprend qu'il faut qu'il en coûte pour se sauver; et que le royaume des cieux ne peut être le prix que des violences continuelles que nous aurons exercées contre nous-mêmes. Cependant le monde est plein de ces fausses maximes en matière de religion , que l'austérité des cloîtres est sainte , mais que tout le monde n'y est pas appelé; que puisqu'il y a plusieurs demeures dans la maison du Père céleste, pour ne pas mériter les premières , il ne s'ensuit pas qu'on doive être exclu de toutes les autres ; enfin que l'Évangile ne défend pas les joies honnêtes : et là-dessus, pourvu qu'on ne donne pas dans les excès les plus criants , on se croit dans le bon chemin , parce qu'on n'est pas encore au fond du précipice.
Mais sur quoi l'esprit humain ne peut-il pas se séduire, puisqu'il a pu prendre ici le change? Car enfin on ne peut rien ajouter aux précautions que la sagesse divine a prises; pour faire sentir aux hommes que les croix et les souffrances leur sont aussi indispensables que le sacrement qui les régénère. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que non-seulement le siècle , mais ceux mêmes qui font profession de piété , se font une illusion là -dessus, et chacun se fait un Évangile à part où il trouve le secret de faire entrer ses faiblesses , parce que l'esprit de la religion est peu connu par ceux mêmes qui passent pour en pratiquer les maximes.
DISCOURS
sur l'esprit dans lequel il faut pratiquer oeuvres de miséricorde.