‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 225 sur 235 · LES · texte numérisé non relu

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Pour bien pratiquer les œuvres de miséricorde, il y a trois règles à observer.

Ve Règle. C'est qu'il faut les regarder comme des devoirs que nous acqtiitlons. En effet, c'est une méprise assez ordinaire parmi les personnes consacrées aux œuvres saintes , de se figurer que ces pieuses occupations ne sont pas renfermées dans le devoir. L'amour-propre favorise d'autant plus cette erreur, que l'accomplissement du devoir tout seul n'a rien qui nous flatte , parce qu'il n'a rien qui nous dislingue; au lieu que les œuvres surajoutées,

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ANALYSES DES SERMONS

en nous laissant plus de singularité, nous laissent aussi plus de complaisance. Cependant il s'en faut bien que la foi ne mette les offices de charité rendus à nos frères , au rang des œuvres surajoutées ; elle ne connaît pas de devoirs plus sacrés et plus inviolables. En effet, premièrement, le précepte de l'amour du prochain , si essentiel à la foi , ne se borne pas à nous défendre seulement de nuire à nos frères : ce n'est rien pour la loi de charité, de ne point haïr; il faut qu'elle aime; c'est-à-dire que dans la religion de Jésus-Christ vous êtes injuste, si vous n'êtes pas bienfaisant ; vous haïssez votre frère affligé , si vous ne le soulagez pas, lorsque vous le pouvez. Ce n'est donc pas ici une œuvre de surcroît , dont le zèle puisse s'applaudir ; c'est une loi commune imposée à tout fidèle , qui par les liaisons intimes et sacrées que nous avons contractées au baptême avec tous les chrétiens, ne lui permet plus d'en regarder aucun comme étranger à son égard , mais l'oblige de les regarder tous comme ses frères , comme les membres d'un même corps, dont aucun ne peut souffrir sans qu'il souffre avec lui. Secondement , plus vous êtes élevés dans le siècle , plus votre obligation est ici rigoureuse. La prospérité et l'abondance des biens de la terre ne vous dispense ni de la frugalité, ni de la simplicité, ni de la violence évangélique : cette vérité supposée, quel a pu être le dessein de la Providence , en répandant sur vous les biens de la terre? Serait-ce de vous fournir les moyens de satisfaire toutes vos passions? Non, sans doute : vous n'êtes donc dans les desseins de Dieu que les ministres de sa providence envers les créatures qui souffrent : votre abondance n'est donc que la portion de vos frères affligés , et Dieu vous aurait réprouvés, en répandant sur vous les biens de la terre, s'il vous les avait donnés pour un autre usage que pour le soulagement des malheureux. Troisièmement, pour vous en particulier qui m'écoutez , indépendamment de l'obligation que vous impose là-dessus la religion , et le rang que vous tenez, les saintes occupations de miséricorde n'en sont pas moins des devoirs indispensables. En premier lieu, qui que vous soyez , qui marchez aujourd'hui dansdes voies saintes, vos mœurs ont-elles toujours été réglées par la loi ? vos exemples n'ont-ils pas été autrefois un modèle de luxe, de plaisir et de mollesse? Eh ! ne faut-il donc pas qu'aujourd'hui des exemples contraires réparent le scandale? En second lieu, lorsque vous ne connaissiez rien de grand que le monde et ses vanités, n'avez -vous pas peut-être donné du ridicule à la piété par des dérisions injustes? n'avezvous pas régardé les offices publics de miséricorde, comme des indiscrétions de zèle , ou comme des empressements de vanité, loin de respecter les personnes qui s'y consacraient? Il faut donc que vos œuvres publiques rendent à la piété l'honneur que vos dérisions profanes lui avaient ôté; et que vous pratiquiez vous-même ce que vous avez si injustement blâmé dans les autres fidèles. En troisième lieu vous faisiez servir autrefois vos richesses , qui sont des dons de Dieu , à l'iniquité; comment voulez-vous réparer cette injustice, que par de saintes profusions et des largesses plus abondantes? Enfin, dans cette première saison de votre vie que vous avez consacrée au monde et à ses erreurs, la félicité de vos sens était alors votre unique affaire; il faal

donc aujourdhui vous appliquer à les crucifier; aller dan» ces lieux secrets, dans ces maisons désolées, où l'indigence cache tant de misères , vous approcher des Lazares puants et couverts de plaies, et malgré les frémissements secrets delà nature, ne pas refuser votre ministère elle secours de vos mains à leurs besoins extrêmes.

La IIe Rècle à observer dans la pratique des œuvres de miséricordes, est que non-seulement il faut les regarder comme, des devoirs que nous acquittons, mais encore en faire des remèdes journaliers contre nos faiblesses de tous les jours. En effet, les œuvras extérieures de la piété n'ont de mérite devant le Seigneur, qu'autant qu'elles servent à perfectionner notre homme intérieur. Cela étant, soulager nos frères, les revêtir, les visiter, les consoler, les servir même , n'est encore que le corps de la piété : ce sont les offices du chrétien ; ce n'est pas le chrétien lui-même. 11 faut donc que la vertu croisse et se purifie dans ces devoirs publics de miséricorde, et que chaque œuvre sainte serve à affaiblir en nous quelqu'une de nos passions; c'est-à-dire que pour entrer dans l'esprit de la foi sur la pratique des œuvres charitables, il tàut, avant que de s'y engager, examiner sous les yeux de Dieu quels sont encore nos penchants déréglés, et choisir les œuvres de miséricorde les plus propres à les déraciner de notre cœur; en un mot, faire de ces œuvres les exercices des vertus qui nous manquent. Car les œuvres de la piété ne sont saintes qu'autant qu'elles nous sanctifient ; et elles ne nous sanctifient qu'autant qu'elles nous corrigent.

Or, on viole cette règle de la piété en deux manières : premièrement, de tous les offices de miséricorde, nous choisissons presque toujours les plus conformes à notre goût, à notre caractère, à nos penchants. Ce n'est pas qu'il faille résister à ces penchants heureux qui inclinent notre âme à la miséricorde ; ou qu'on remplisse ces pieux devoirs sans mérite, dès qu'on les remplit sans répugnance : au contraire , la foi sait faire servir la nature à la grâce. Mais il faut prendre garde de ne pas borner tous nos efforts à suivre ces penchants; car la piété va bien plus loin que la nature. Secondement , la seconde manière de violer cette règle, est encore plus coupable : non-seulement on se borne à une vertu toute naturelle ; et les oeuvres de miséricorde que l'on choisit, sont toujours celles qui ne coûtent rien à l'amour-propre, et qui ne nous corrigent jamais de nos faiblesses; mais encore elles ne servent souvent qu'à nous y entretenir. En effet, combien de ces âmes abusées , qui dans une vie toute mondaine , toute sensuelle , toute profane , se rassurent sur quelques pratiques de miséricorde , et sur l'abondance de leurs largesses. Ah! le Seigneur n'a pas besoin de nos biens; mais il demande notre cœur* La miséricorde aide à expier les crimes dont on se repenl; mais elle ne justifie pas ceux que l'on aime.

La. IIIe Règle consiste à prendre garde qu'il ne se mêle rien d'humain dans l'intention, et que la vue des hommes , cachée au fond de nos cœurs, et presque i m perceptible à nous-mêmes, ne nous fasse perdre devant Dieu tout le mérite de la miséricorde.

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Je vous dis avec saint Augustin : Vous Mes ici devant Dieu ; interrogez Votre cœur : sondez-en les vues les plus secrètes , et voyez quels ont été jusques ici les motifs les pins réels de toutes ces actions extérieures. Voyez si les œuvres secrètes réveillent aussi vivement votre zèle, que celles qui sont publiques. Voyez si dans celles où l'éclat est inévitable, vous êtes bien aise qu'on vous oublie et qu'on vous confonde dans la foule des personnes qui s'y emploient. Voyez si les entreprises pieuses que le monde blâme ne vous trouvent pas un peu indifférent, en un mot, si c'est vous-même, la gloire des hommes, ou votre salut que vous y cherchez. On ne saurait croire, continue saint Augustin , combien d'œuvres saintes , sur lesquelles nous comptons ici-bas , seront un jour rejetées , lorsque le Seigneur viendra juger les justices ; combien de fruits de la charité, lorsque nous croirons en paraître devant lui les mains pleines, se trouveront gâtés par le ver secret d'une dangereuse complaisance.

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