‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 226 sur 235 · LE JOUR DE SAINTE AGNÈS · texte numérisé non relu

LE JOUR DE SAINTE AGNÈS

Division. Deux préjugés dans le monde. I. Un préjugé de faiblesse et de fragilité , détruit par le triomphe de la chasteté d'Agnès. II. Un préjugé d 'impénitence, confondu par le courage de son martyre.

Ire Partie. Préjugé de faiblesse et de fragilité, qu'Agnès confond par le triomphe de sa chasteté. Au milieu de tant de généreux défenseurs de la foi , dont, le triomphe rendait Rome encore plus illustre que les victoires de ses anciens conquérants, Agnès parut avec tant d'éclat, que son nom seul devint la gloire de l'Église, la honte du paganisme, et l'admiration de tous les siècles. La grâce et la nature avaient pris plaisir de répandre à l'envi sur elle tous les trésors : aussi s'attira-t-elle d'abord les regards publics ; et ce que Rome avait de plus grand , la rechercha. Quel écueil pour une vertu vulgaire ! car refuse-t-on à cet âge une fortune brillante qui s'offre, et surtout quand l'honneur et la religion n'y semble mettre aucun obstacle ? Mais Agnès ne balance pas à préférer le trésor de la virginité à toutes les pompes du siècle. Quelle instruction pour nous, qui regardons le dérèglement comme une destinée de l'âge , et qui pardonnons le vice aux premières mœurs ! Agnès , à la fleur de l'âge , ne connaît rien de plus précieux que le trésor de l'innocence ; et le seul privilège qu'elle trouve dans sa jeunesse, ce sont des attentions plus sévères pour éloigner des passions qu'il est toujours bien plus aisé de prévenir que d'éteindre.

Mais, dit-on, il faut passer quelque chose à l'âge. Et moi , je dis que c'est à l'âge qu'il ne faut rien passer, parce que les premières mœurs décident d'ordinaire du reste de la vie ; etd'ailleurs nos passions finissent-elles avec la jeunesse? Mais au moins le tempérament, ajoute-t-on, doit rendre nos faiblesses plus pardonnables. C'est-à-dire donc que , lorsque Dieu nous donne un cœur tendre et sensible , il ne nous le donne pas pour lui , et qu'il ne s'est réservé que les âmes dures et barbares. Agnès avait le cœur bien tendre; mais c'est pour Dieu seul qu'elle fait usage d'une sensibilité qui ne doit nous conduire qu'à Dieu seul. Périsse

mon corps, dit-elle, puisqu'il a pu plaire à d'autres yeux qu'aux siens. Et d'ailleurs, où serait le mérite de la vertu, si nous ne trouvions en nous des penchants qui la combattent? et serait-il besoin de nous interdire le vice, si un goût malheureux ne nous le rendait aimable? Mais, continue-t-on, ce n'est ni par goût, ni par tempérament, qu'on se laisse aller au désordre ; ce sont des occasions qui entraînent, auxquelles on ne peut résister. Mais, premièrement, puisque vous étiez née sans goût et sans tempérament pour le vice, plus vous rendrez compte à Dieu d'un cœur que vous avez livré à Satan, malgré tant de défenses heureuses dont sa main victorieuse l'avait environné. Secondement, qu'est-ce que ces occasions qui vous ont séduite? sont-ce les talents malheureux des grâces et de la beauté, dont la nature vous avait pourvue? Voyez quel usage en fit Agnès ; c'est cela même qui , à son exemple , aurait dû rendre vos attentions plus rigoureuses. Les bienfaits du Créateur peuvent-ils devenir une excuse, lorsqu'on les tourne contre lui? D'ailleurs, n'avez- vous pas assuré le succès de vos déplorables appas par des soins et des artifices , qui sont déjà un crime pour vous , avant que d'être un sujet de chute pour vos frères? Vous dressez vous-même le piège et l'occasion qui vous fait périr, et vous vous en prenez à elle de votre perte. Troisièmement , je vous demande encore , qu'appelez-vous occasions ? sontce les séductions dont vous avez eu peine à vous défendre? Mais les sollicitations, les promesses, les terreurs affermissent la vertu d'Agnès; pour vous, vous avez été au-devant du crime par la facilité de vos mœurs, qui a été comme un signal de dérèglement. L'exemple d'Agnès confondra donc ce vain langage d'excuse et de préjugés que le monde oppose sans cesse aux préceptes de la loi de Dieu.

IIe Partie. Le préjugé d'impénilence, confondu par le courage du martyre d'Agnès. 1° On se retranche sur l'âge, sur le sexe, sur la faiblesse du tempérament, incapable de porter toute la rigueur et tout le sérieux d'une vie exactement conforme à l'Évangile.

Premièrement , sur l'âge : parce qu'il faut , dit-on , pour l'observance rigoureuse des devoirs du chrétien , une force, une maturité d'esprit, une fermeté à l'épreuve de tout, une persévérance, un endurcissement à la peine et à la violence, un empire sur ses passions et sur soi-même, qui ne paraît pas convenir à une jeunesse tendre , facile , aisée à séduire, et où les passions ne sont pas encore modérées par les réflexions. Mais Agnès , au sortir presque de l'enfance , défie la fureur des tyrans; et l'horreur de son supplice , qui alarme même la férocité de ses bourreaux , répand une joie sainte et comme un nouvel éclat sur son visage. En effet, qu'y a-t-il dans la vie chrétienne qui ne convienne au premier âge? Le sérieux? mais l'innocence seule est toujours accompagnée de sérénité et d'allégresse, et il n'y a que le crime et les passions qui soient tristes , sérieuses et sombres. La violence ? mais c'est dans le premier âge que les passions plus dociles se plient plus aisément au devoir. Les réflexions dont on n'est pas capable dans la jeunesse? mais la grâce ne se plaît que dans la simplicité et dans l'innocence; et nos incertitudes crois-

ANALYSES DES SERMONS

sent d'ordinaire avec nos réflexions. La fermeté et la persévérance? mais ce sont nos passions seules qui font toutes nos inconstances : aussi nous reprochons-nous souvent, et avec vérité , qu'en avançant en âge , nous n'avons fait que croître en malice, en dérèglement, et dans l'amour désordonné des créatures. L'Évangile est donc la loi de tous les âges.

Secondement, on se retranche sur le sexe. Mais quel prétexte peut alléguer le sexe en sa faveur, contre l'austérité et la difficulté des devoirs de l'Évangile? les Agnès , les Luce , les Cécile , tant d'autres héroïnes de la foi , n'ont-elles pas trouvé dans le leur une force et une grandeur d'âme dont les héros profanes n'ont jamais approché ? Qui ne sait de quoi est capable une femme mondaine , pour l'objet criminel qui la possède ? Et pourquoi ne serait-on capable de rien pour Dieu ? ce qu'on a pu pour le monde , ne le pourrait-on pas pour le salut?

Troisièmement, on se retranche sur la délicatesse du tempérament. Mais Agnès trouve-t-elle dans la délicatesse de sa complexion, des raisons pour craindre les chaînes qui la lient, et le glaive qui va l'immoler? Et d'ailleurs, vous demande-l-on , comme à elle , que vous résistiez jusqu'au sang? Dieu ne demande pas la force du corps ; il demande la pureté et l'innocence de l'âme , et les devoirs essentiels de la foi s'accomplissent au dedans de nous; c'est l'amour, c'est la crainte de Dieu , c'est la reconnaissance , c'est le sacrifice intérieur des passions : or, ce sont là les vertus des faibles , comme des forts. II faut un corps de fer pour fournir aux agitations , aux jeux , aux plaisirs , aux veilles , aux assujettissements que le monde et l'ambition vous impose; et cependant la faiblesse de votre complexion peut y suffire. Mais pour remplir les devoirs de la religion, il ne faut qu'un bon cn;ur; et cependant vous excusez votre mollesse et votre impénitence sur la faiblesse de vos forces, comme si Dieu demandait de nous ce qui ne dépend pas de nous.

2° On oppose l'incompatibilité de la vie chrétienne avec la manière dont on vit , et dont il faut vivre dans le monde. Mais Agnès consultc-t-elle si sa conduite va paraître extraordinaire aux Romains? examine-t-elle s'ils vont traiter son courage héroïque de fureur, et son martyre de superstition et de folie? Elle savait que la voie des justes est une voie peu battue, et que pour suivre Dieu, il faut se détourner du chemin que suivent presque tous les hommes.

Et d'ailleurs , où est cette incompatibilité de l'Évangile avec la société? Il n'est incompatible ni avec l'amitié, ni avec les sentiments de la reconnaissance , ni avec la joie des conversations et des commerces , ni avec les liens du mariage, ni avec les devoirs de la vie civile, ni avec les fonctions de la république. L'Évangile n'est opposé qu'aux vices qui déshonorent la société, aux passions qui la trou" blent, aux débauches qui la renversent, etc. L'Évangile ne retranche que les désordres qui corrompent la société; il en assure le fonds , la paix , les devoirs , les bienséances. Aussi, vivez selon l'Évangile, et vous aurez toutes les vertus qui doivent lier les hommes les uns aux autres.

LE JOUR DE SAINT FRANÇOIS DE PAULE

Division. /. Jamais saint ne parut plus faible aux yeux delà chair, que François de Paule. II. Jamais saint ne fut si puissant aux yeux de la foi.

Ve Partie. Jamais saint ne partit plus faible aux yeux de la chair, que François de Paule. Ce qui nous paraît ici-bas digne d'envie , cet amas d'enchantements qui nous font perdre de vue les biens éternels , qui séduisent l'esprit, et usurpent seuls tous les hommages du cœur humain , sont , l'éclat de la naissance , la distinction qui vient des sciences et de l'esprit , la mollesse qui suit les plaisirs et la félicité des sens ; et enfin c'est le faste qui accompagne la grandeur et les dignités. Or, François de Paule n'eut rien de tout cela.

1° L'éclat de la naissance. La noblesse du sang et la vanité des généalogies est de toutes les erreurs la plus universellement établie parmi les hommes : on ne pense pas que ce qui distingue les vases d'ignominie des vases d'honneur, n'est pas la masse dont ils sont tirés , mais le bon plaisir de l'ouvrier qui les discerne; que l'origine, comme la conversation du chrétien, étant dans le ciel, celle qu'il prend sur la terre est une bassesse dont il doit gémir, et non pas un titre dont il puisse se glorifier. Ce fut pour rendre ces vérités du salut plus sensibles aux hommes , que la Providence ménagea à François de Paule une naissance vile et obscure selon le siècle. 11 naquit dans le sein de la piété , et non pas dans le sein de la gloire : peut-être, hélas! qu'une origine plus éclatante l'eût rendu inutile à l'accomplissement des desseins de Dieu sur lui, et à l'agrandissement de son héritage; car une naissance illustre n'est souvent qu'un préjugé de réprobation, et la suite des jugements impénétrables de Dieu sur une âme.

2" La distinction qui vient des sciences et de l'esprit. Voilà encore ce que notre saint n'eut point : son éducation répondit à sa naissance. II laissa ces vents de doctrine qui enflent , pour s'en tenir à la charité qui édifie. Ce fut un scribe instruit dans le royaume des deux, mais qui lira du seul trésor de la grâce ces lumières anciennes et nouvelles que nous n'avons, nous, jamais qu'à demi, à force de veilles et de recherches. Au lieu de paraître dans les plus fameuses universités , et d'y faire admirer une jeunesse toute brillante d'espérances, il vint puiser dans la pénitence et dans la solitude d'un désert, cette haute réputation de sainteté qui seule peut autoriser à reprocher hardiment aux peuples et aux princes mômes leurs excès; et à force de se croire le moindre de tous , et indigne de toucher aux pieds de ceux qui évangélisent la paix , il devint plus que prophète, et le plus grand des enfants des hommes. Élevons-nous après cela , faibles que nous sommes , de quelques légères connaissances qui nous démêlent un peu de la multitude. Un seul moment de la grâce développe souvent plus de vérités que de longues années de travail.

3° La mollesse qui suit les plaisirs et la félicité des sens. Loin de s'y livrer, François de Paule se retire dans l'an-

ANALYSES DES SERMONS

cicnne solitude du Monl-Cassin : cette demeure, consa crée par les austérités et les cantiques de tant d'illustres pénitents , fut le premier théâtre des macérations de François de Paule. Tant de saintes victimes qui avaient autrefois consommé leur sacrifice sur cette montagne, y avaient, ce semble , laissé des esprits de souffrance et de rigueur, qui dans un moment passent tous dans le cœur de notre saint , et l'arment d'une innocente indignation contre soimême. Mais il n'en fut pas de sa pénitence, comme de celle de tant de chrétiens qui , dans un commencement de conversion , embrassent avec ardeur tout ce qui s'offre à eux de pénible , mais qui peu à peu sentent mollir leur zèle, et ralentir leur vitesse. L'amour que notre saint eut pour la croix, fut violent, mais il fut durable; cependant le corps qu'il châtiait avec tant de rigueur n'avait pas été un corps de péché, et les membres qu'il faisait servir à la justice, n'avaient pas servi à l'iniquité. Le Seigneur le prévint de ses bénédictions dès le sein de sa mère , et il conserva jusques à la fin ce vêtement de justice et de sainteté qu'il avait reçu dans le sacrement qui nous régénère.

4° Le faste qui accompagne les grandeurs et les dignités. François de Paule fut bien éloigné de ce vice; son caractère propre fut cette humilité profonde, qui toute seule vaut mieux que le sacrifice. Devenu le spectacle des anges et des hommes , il se regarde comme le rebut de tous et l'anathème du monde. Les pontifes du Seigneur et les rois de la terre s'empressent à lui offrir des établissements dignes de lui : les honneurs de la pourpre et de l'épiscopat lui sont présentés; mais sa chère vertu ne lui paraît être en sûreté que sous les dehors obscurs d'une vie privée. Le nom seul de l'ordre pieux et austère dont il enrichit l'Église annonce d'abord l'humilité de son saint patriarche. 11 n'en trouvait pas à son gré d'assez rampant à se donner; tandis que nous nous donnons si souvent de plein droit des litres que le public nous refuse , et que nos ancêtres n'ont jamais eus : et quel siècle fut plus gâté làdessus que le nôtre! L'humilité de François de Paule l'éloigna toujours du ministère des autels et du sacerdoce chrétien; et ce cœur disposé par une longue pénitence, consacré par tous les dons de l'Esprit saint, ne se crut pas assez pur pour être marqué du sceau du Seigneur ; tandis que des cœurs mille fois profanés , et encore flétris par les traces toutes vives du crime, osent se faire marquer du caractère saint.

IIe Partie. Jamais saint ne fut plus puissant aux yeux de la foi , que François de Paule. En effet , la vertu de Dieu éclata dans sa faiblesse. Cette pierre de rebut fut placée à la tête de l'angle , et au lieu le plus apparent de l'édifice. A peine était-il établi dans sa chère solitude, qu'une odeur de vie se répand malgré lui dans les environs; et bientôt la France, l'Italie, l'Espagne, l'Europe entière entend parler de lui, et du fond de sa solitude, il remplit le monde du bruit de son nom. Ce fut une grande gloire pour la foi , de voir un solitaire simple et sans lettres qui devient tout à coup :

1" Le conducteur des aveugles. Rome même, où le Seigneur rend ses oracles, et où le peuple de Dieu va consulter, trouva dans ses lumières de nouvelles ressources, el

JUSSII.LON. — TOME II

Sixte IV eut recours à lui dans ses doutes , et le regarda comme le guide et le coopérateur de son pontificat.

2° Il eut une pénétration étonnante dans les voies de Dieu sur les âmes. Les sentiments des hommes , qui ne peuvent être connus, dit saint Paul , que par l'esprit qui est en eux , n'échappèrent jamais au discernement du sien. Il découvrit les conseils des cœurs , et vit clair dans l'abîme des consciences; et comme la douceur était jointe à la lumière , le cœur des princes et des peuples fut pour ainsi dire entre ses mains : on ne résista jamais à la grâce et à l'esprit qui parlait en lui. Ferdinand , roi de Naples, l'entendit au milieu de sa cour lui reprocher ses excès avec cette sainte liberté qu'inspire la foi; et touché, comme David , des charitables ménagements et des pieux artifices de Nathan, il prononça le premier contre soi-même.

3° Le même père des lumières qui lui découvrit le secret des cœurs, le fit percer dans les ténèbres de l'avenir; et les fidèles de son temps s'écrièrent avec surprise , qu'un grand prophète avait paru parmi eux, et que le Seigneur avait visité son peuple. Comme le Jérémie de son siècle , il vit en esprit partir de Babylone un prince infidèle, et préparer les fers et les flammes dont on devait enchaîner l'oint du Seigneur, et brûler le temple et la ville sainte.

4° On vit François de Paule souverain de toutes les créatures , conduisant au tombeau , et en rappelant à son gré , commandant aux vents et à la mer, éteignant l'impétuosité du feu, fermant la bouche des lions, vainquant les royaumes par la foi , et dépositaire de la puissance divine sur la terre.

5° Son humilité fut récompensée et investie d'hommage et de gloire. On le vit assis à côté d'un grand pape, comme autrefois Moïse auprès du pontife Aaron , partageant avec lui les soins du sacerdoce, et la conduite du peuple de Dieu. On vit les peuples en foule sortir des villes , le recevoir comme autrefois le fils de David, et environné d'un appareil aussi humble que celui de Jésus-Christ entrant à Jérusalem. Les cours des princes même, si peu indulgentes à la sainte folie de la croix , lui rendirent des honneurs qu'on ne rend guère qu'à la sagesse du siècle ; et la folie mystérieuse de ce nouveau David , n'empêcha pas les rois même des Philistins de le retenir à leur cour, avec toutes les distinctions et les égards dus à la vertu.

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