‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 228 sur 235 · LE JOUR DE SAINT RERNARD · texte numérisé non relu

LE JOUR DE SAINT RERNARD

Division. /. Bernard parfait religieux. II. Homme apostolique. 111. Docteur toujours invincible.

Ve Partie. Bernard parfait religieux. Il reçut en naissant cette bonté d'âme et cette candeur de naturel , qui est comme la première ébauche de la piété. Les soins de l'éducation aidèrent ces premières espérances ; et les exemples domestiques furent pour lui des leçons de vertu. C'est avec de si favorables dispositions que Bernard entre dans le monde; mais malgré cela, il ne laisse pas de craindre que ce naturel heureux qu'il a reçu du ciel , fortifié même par l'éducation , ne puisse tenir contre l'exemple de la multitude , etlesattraits qu'offre à tous ses pas l'iniquité. A peine a-t-il jeté ses premiers regards sur le monde, qu'il y découvre ces pièges infinis qu'on ne voit guère qu'après coup : et persuadé que lorsqu'il s'agit du salut , les précautions ne sauraient être excessives , il va chercher dans la solitude une paix que le monde ne peut donner, et croit que se dérober à l'ennemi , c'est la plus sûre manière de le vaincre. Mais il ne compte pour rien de secouer lui seul le joug du prince du siècle, s'il ne délivre encore ses amis et ses proches avec lui : il les gagne bientôt par ses exhortations; et sort ainsi du monde, suivi de ses frères ctds

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la plupart de ses amis , comme autant d'illustres captifs qu'il vient d'enlever au démon. A la tête d'une si florissante troupe, il arrive à Citeaux; cette solitude dont le silence, les veilles, les jeûnes, et toutes les rigueurs de la discipline monastique, rendaient l'abord formidable à ceux d'entre les séculiers qui voulaient renoncer au siècle. Peu de personnes osaient y venir essayer d'un genre de vie d'autant plus dur, qu'il était peu à la portée d'un siècle, où le relâchement était devenu le goût dominant. Pour Bernard , ayant , ce semble , dépouillé avec l'ignominie de l'habit séculier, le reste des inclinations du vieil homme, il ne garde plus de mesures avec la vivacité de sa foi : débarrassé de ses liens , il prend son essor vers le ciel , et échappe presque à la vue des plus avancés. II se dit tous lesjour's à lui-même : Bernard, qu'es-tu venu chercher dans la solitude P Es-tu sorti du siècle pour traîner tes chaînes après toi? voudrais-tu, comme tant d'autres, conserver sous un habit austère et religieux , un cœur profane et immortifié? Si une vertu douce et .aisée t'avait paru sûre pour le salut , pourquoi sortir du siècle où l'erreur commune l'autorise.

Par le secours de ces pieuses réflexions, Bernard nourrissait sa foi, et ressuscitait sans cesse en lui la grâce de sa vocation. Avec un corps délicat et une santé mal affermie , il n'est point de macération qui puisse satisfaire son amour pour la croix et pour la pénitence.

Cependant la retraite de Bernard et de ses compagnons à Cîteaux, l'austérité et l'innocence de leurs mœurs répandait déjà au loin une odeur de vie ; et attirés par des exemples si nouveaux, plusieurs y accouraient de toutes parts. L'enceinte de Cîteaux se trouvant trop étroite pour les contenir, il fallut chercher une nouvelle terre , et Bernard à la tête d'une tribu choisie , va s'établir à Clairvaux , solitude alors inconnue, mais devenue depuis si fameuse. Élevé à la dignité d'abbé, que de nouveaux spectacles de vertu ne donne-t-il pas dans ce nouveau rang? Il n'affecte point ces distinctions odieuses, et ces vaines marques d'autorité qui laissent une distance si énorme entre les enfants et le père ; au contraire , il ne fut jamais plus avide d'abaissements. Il ne regarde point sa dignité comme un prétexte honorable d'adoucissement et de repos; au contraire, il n'usa jamais de plus de rigueurs envers soi-même : on voyait en lui un esprit de prière et de recueillement continuel, une mort universelle à soi-même, et à toutes les créatures , et l'usage des sens presque éteint.

Il* Partie. Bernard, homme apostolique. Il y a différents dons dans l'Église, dit saint Paul; et ces dons sont partagés aux divers membres qui la composent, selon la secrète disposition de l'esprit qui souffle où il veut. Mais il est certaines âmes sur lesquelles Dieu verse à pleines mains la variété de ses dons , et à qui l'Esprit saint n'est pas donné par mesure : il fallait au siècle de Bernard une âme de ce caractère. L'ignorance et la dissolution des mœurs régnaient partout, aussi bien dans l'Église que dans l'État, et les cloîtres eux-mêmes n'étaient plus des asiles contre la contagion du siècle. A des besoins si extrêmes et si divers le Seigneur n'opposa qu'un nouveau Moïse sorti du désert de Madian; et Bernard entre ses mains,

frappe les rois et les royaumes, réforme le tabernacle, confond les ministres murmurateurs, assure la souveraine sacrificature au pontife que Dieu avait établi, renverse l'idole que les enfants d'Israël avaient eux-mêmes fabriquée, brise les ennemis du nom du Seigneur, et aurait conduit le peuple chrétien à la conquête de Jérusalem, si son ingratitude et ses excès ne l'eussent privé du secours du ciel.

En effet, rien n'égalait l'ardeur du zèle de Bernard; aussi le prend-on pour Élie ou pour quelqu'un des prophètes. Toute la France court pour l'entendre; et touchés des paroles de grâce et de vertu qni sortent de sa bouche, les peuples en foule viennent à lui pour savoir si la colère du Seigneur, comme ses dons , est sans repentir, et s'il n'y a plus de ressource à eux pour la fléchir. Alors, les ténèbres répandues sur l'abîme commencèrent à se dissiper; la France, comme un autre chaos, se développa peu à peu : et les cloîtres virent revivre cet esprit primitif, cet héritage précieux qu'ils avaient autrefois reçu de leurs pères.

A l'ardeur du zèle, Bernard joignait la force. Ce n'était point un de ces ministres timides, qui, sous prétexte d'honorer les grands croient qu'il faut respecter jusques à leurs vices. Avec quelle sainte liberté parla-t-il à Louis le Gros? Que de marques publiques de pénitence n'oblint-il pas de Louis le Jeune son fils, sur le massacre de Vitry ? La reine Éléonore elle-même , princesse fière et mondaine , traversée dans ses desseins en un point assez délicat, fut enfin réduite à revenir au sentiment de Bernard. Et tous les siècles admireront les instructions vives et touchantes , et cette noble liberté qui règne dans les livres de la Considération au pape Eugène.

Enfin, quelle fut l'étendue de son zèle? Le ciel l'avait, ce semble, établi le censeur des mœurs de son siècle. Que de différends parmi les princes , apaisés par sa sagesse! que de lettres écrites pour le rétablissement de la discipline et de la piété ! Que de soins et de mesures où sa charité le faisait descendre! La France, l'Italie, l'Allemagne , le virent répandre partout le feu divin que Jésus- Christ est venu apporter sur la terre, et dont il avait embrasé son cœur : seul il sut suffire aux besoins divers et infinis de l'Église. Il ne manquait à ses travaux que la récompense des saints , je veux dire les persécutions et les calomnies ; il eut la consolation d'y participer ; il entendit les plaintes des insensés contre lui , sur le mauvais succès de l'entreprise des Français dans la terre sainte.

IIIe Partie. Bernard, docteur toujours invincible. A la vérité les poiles de l'enfer ne prévaudront jamais contre l'Église : cependant tout invincible qu'elle est, elle n'est pas paisible ; ses persécuteurs ne sauraient la détruire , mais ils peuvent l'affliger ; née dans les combats , et dans les persécutions, il semble que c'est son destin de n'en être jamais exempte. Mais les hérésies et les schismes ont eu leur utilité; et c'est aux docteurs du mensonge que nous sommes redevables des travaux précieux des anciens défenseurs de la vérité. Ainsi Dieu , qui destinait Bernard à être le restaurateur de sa loi , lui en avait développé les secret6 admirables dans le désert : les livres

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saints furent sa plus chère étude ; et ce fut cette science des livres saints qui rendit Bernard si redoutable aux ennemis de l'Église. La chaire de Pierre était devenue la proie d'un usurpateur; et Innocent II, chassé de son siège, et errant comme l'arche d'Israël de contrée en contrée, dans un équipage peu convenable à sa dignité, était enfin venu aborder en France. Quel est le triste état de l'Église, lorsqu'elle est ainsi déchirée au dedans? Les uns sonfà Céphas, les autres à Paul, et presque personne à Jésus-Christ. C'était là un scandale digne du zèle et des lumières de Bernard ; il paraît au milieu des prélats assemblés à Étampes pour prononcer entre les deux conlendants : on s'en remet unanimement à sa décision ; lui seul forme un concile entier, et toute la France reçoit de sa main Innocent II pour légitime pape. Que de courses en Sicile , en Italie, en Allemagne pour éteindre les restes du schisme!

Mais c'était peu d'avoir rétabli la paix au dedans de l'Église, il fallait mettre le peuple de Dieu à couvert de la séduction des faux prophètes. Les conciles de Sens et de Reims admirèrent la fécondité de ses lumières et la force de son génie, et le virent défendre glorieusement l'antiquité et la simplicité de la foi contre les raffinements dangereux d'un évoque de Poitiers, et les nouveautés profanes d'Abeilard. Sorti de cette victoire, il vole à Toulouse, pour s'opposer à Henri , moine apostat , qui y prêchait une nouvelle doctrine.

Mais ce qu'il y a de plus merveilleux et de plus digne de notre attention , c'est l'humilité de Bernard au milieu de toute sa gloire. Tantôt il se refuse à des Églises illustres qui l'ont choisi pour leur pasteur; tantôt revêtu par le pape d'un caractère de légat universel dans tout le monde chrétien , il fait aux évêques un hommage respectueux de sa dignité , et n'agit que sous leurs ordres. Tantôt honoré à Clairvaux de la visite du souverain pontife, il conserve au milieu de ses religieux un maintien tranquille et calme, et paraît presque insensible à un honneur si nouveau. Tantôt enfin , quoiqu'il ne converse avec les hommes que pour fixer leur conversation dans le ciel , il se plaint sans cesse à soi-même et à ses amis de la dissipation de sa vie. Je ne \is plus, disait-il, ni en ecclésiastique, ni en laïque : et il y a longtemps que je ne mène plus la vie de religieux dont je porte l'habit. Que suis-je donc? Voilà les sentiments de crainte et d'humilité, qui toujours ont accompagné les actions héroïques des saints.

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