ROI DE FRANCE
Division. On se figure presque la piété comme une faiblesse, ou qui déshonore les grands, ou qui rend incapable des grandes places : première erreur. On croit que l'élévation permet un genre de vertu plus commode : seconde erreur. 1. Saint Louis, au contraire, trouva dans la piété la source de lotîtes ces qualités héroïques qui le rendirent le plus grand roi de son siècle. IL II trouva dans la qualité de roi de nouveaux engagements pour s'animer aux devoirs les plus austères de piété.
Ve Partie. La piété de Louis, source de toutes ses grandes qualités. Le monde, toujours injuste, regarde la piété comme le partage des âmes faibles et bornées : cependant, la piété est l'effort le plus héroïque du cœur, et l'usage le plus noble et le plus sensé de la raison. Une âme exercée à la vie de la foi , ne connaît plus d'entreprise audessus d'elle; et le juste a la réalité de toutes les grandes vertus dont le héros mondain n'a souvent que la réputation et l'image C'est pour convaincre le monde d'une vérité si honorable à la foi, que Louis fut autrefois donné à la France. Un roi n'est établi de Dieu sur les peuples , quo pour les défendre et les protéger dans la guerre, ou pour les rendre heureux durant la paix. Or, jamais l'amour de la gloire ne poussa si loin dans les autres princes les vertus pacifiques et militaires , que la foi dans notre saint roL
1° Les vertus pacifiques. II se rendit cher à son peuple par sa bonté, redoutable au vice par son équité, précieux à l'Église par sa religion. Premièrement, cher à son peuple par sa bonté. La bonté est la première vertu des rois ; elle est la force et le soutien du trône : les rois ne sont puissants que pour être bienfaisants ; ils ne régnent proprement qu'autant qu'ils sont aimés. Louis élevé dans ces maximes en fit sa principale occupation. Sous les règnes précédents, et durant les troubles inséparables d'une longue minorité, la France presque épuisée avait éprouvé ces temps difficiles , où le salut des peuples rend la dureté des charges publiques nécessaire : le saint roi leur rendit avec la tranquillité la joie et l'abondance; les Français vivaient heureux, et sous un si bon roi, tout ce qu'ils pouvaient souhaiter à leurs enfants , c'était un successeur qui lui fût semblable. Mais peu content d'être attentif aux besoins des particuliers, Louis redoubla son attention pour remédier aux misères publiques , et même pour les prévenir. Que de maisons saintes dotées! que de lieux de miséricorde élevés par ses libéralités ! que d'établissements utiles entrepris par ses soins! En vain lui remontrait-on que ces dons excessifs épuisaient l'épargne et pouvaient nuire à des besoins plus pressants : Il vaut mieux l'épuiser, répondit-il, pour soulager les pauvres dont je suis le père, que pour fournir à des profusions , et à de vaines magnificences. Il prenait même sur ses propres besoins les fonds destinés aux malheureux. Quel exemple pour confondre un jour les excuses barbares que le rang et la naissance opposent aux devoirs de la miséricorde! C'est ainsi que la piété et l'humanité du saint roi faisaient la félicité de son peuple. Accessible à tous, il ne disputait pas même au dernier de ses sujets le plaisir de voir son souverain ; bien différent de ceux qui laissent à l'autorité un front si sévère et un abord si difficile, que les affligés comptent pour leur [dus grand malheur la nécessité d'aborder celui duquel ils en attendent la délivrance.
Mais la bonté toute seule serait dangereuse dans les soins publics, si elle n'était, tempérée par une juste sévérité : c'est ce que le saint roi n'ignora pas. Les dissensions civiles, la faiblesse des règnes précédents, l'ignorance même et la corruption de ces temps malheureux avaient confondu dans le royaume la majesté des lois avec la licence des usages. L'autorité publique était entre les mains d'hommes corrompus qui abusaient des lois. Toutes nos villes étaient
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ANALYSES DES SERMONS
pleines d'une foule d'histrions , qui , mêlant môme les my s- \ tères saints de la religion dans leurs fades et indécents spectacles , débitaient avec impudence des obscénités que ce mélange impie et ridicule rendait encore plus sacrilèges, et corrompaient ainsi les peuples. De là naissait un débordement de vices effroyable. A de si grands maux le saint roi crut qu'il fallait appliquer de grands remèdes. Les spectacles furent interdits comme des crimes par les lois mêmes de l'État , et les comédiens déclarés infâmes et bannis du royaume, comme des corrupteurs publics des mœurs et de la piété. Après avoir établi ces règlements utiles qui font tant d'honneur encore aujourd'hui à la jurisprudence du royaume, il s'associa des personnages intègres et éclairés, pour présider à ses côtés à la justice et aux jugements; et rétablir par ce moyen la majesté des lois, et la bienséance des mœurs publiques.
Mais si le saint roi purgea l'État par la sévérité de ses lois, quels furent ses soins pour rétablir la majesté du culte, et la sainteté des autels? Les Français, en conquérant les Gaules, y avaient apporté avec eux une espèce de barbarie et de férocité, inséparables d'une nation guerrière ; et si la religion qui monta sur le trône avec le grand Clovis, y fit monter avec elle plus de clémence et d'humanité, elle n'adoucit pourtant pas entièrement l'esprit bouillant et sanguinaire de la nation. Aussi quoique l'Église de France ait toujours été célèbre par ses lumières et par sa piété, cependant on voyait souvent les pasteurs plus occupés à faire la guerre à leurs voisins, qu'à instruire et édifier leurs pleuples. De là l'ignorance, le relâchement, l'oubli des règles, le mépris de la discipline, et malgré les remèdes qu'on avait tâché d'y apporter sous les règnes précédents, la plaie n'était pas encore tout à fait fermée, quand le saint roi monta sur le trône. Mais, persuadé que les rois n'étaient établis de Dieu que pour protéger et agrandir le royaume de Jésus-Christ sur la terre, les intérêts de la religion devinrent un de ses soins les plus chers et les plus pressants. Il comprit d'abord que la première source des maux de l'Église est toujours dans l'incapacité et le dérèglement de ceux qui en remplissent les premières places : il commença donc à rétablir la sainteté et la majesté du sanctuaire, en élevant aux premières dignités des ministres fidèles sans avoir égard à la naissance, à la brigue et à la faveur; il les honorait de sa familiarité, et ce que son siècle avait alors de plus illustre en doctrine ou en sainteté, venait presque tous les jours ou le délasser des soins de la royauté par des discours de salut, ou les partager avec lui par des conseils utiles.
2" Les vertus militaires. On soutient d'ordinaire que les maximes de l'Évangile ne s'accordent pas avec celles du gouvernement. La source de cette illusion, c'est qu'on regarde la piété comme le partage d'une âme faible et timide, et qu'on ne croit pas que les vertus militaires qui supposent du courage, de l'ardeur, de l'élévation, puissent s'allier dans un cœur avec la tendresse de la charité, la paix et la douceur de l'innocence, comme s'il fallait être vicieux pour être vaillant, au lieu que la valeur la plus sûre est celle qui prend sa source dans la vertu. Aussi, le héros, dans notre pieux monarque, ne fut pas moindre
que le saint. A la tête des aimées, ce n'était plus ce roi pacifique et clément, c'était un héros toujours plus intrépide à mesure que le péril augmentait ; plus magnanime dans la défaite que dans la victoire ; terrible à ses ennemis , lors même qu'il était leur captif. Élevé sur un trône que les troubles de la minorité avaient affaibli, avec quelle valeur en rétablit-il la gloire et la majesté? Et qui pounait redire ici tout ce que son courage lui fit entreprendre d'héroïque dans cette guerre si fameuse par ses malheurs et par sa foi? C'est donc la piété qui est la source du vrai mérite, et qui forme seule les grandes qualités, parce qu'elle seule nous fait agir par de grands principes.
11* Partie. Louis trouva dans la qualité de roi de nouveaux engagements pour s'animer aux devoirs les plus austères de la pieté. On croit communément dans le monde , que l'extrême disproportion qui se trouve entre les devoirs d'une vie chrétienne et les usages inséparables de la grandeur, doit modérer en notre faveur l'austérité des règles saintes. A une illusion si commune, saint Louis opposa les vues de la foi , et comprit avec saint Ambroise , que plus il avait reçu, plus on exigerait de lui ; et que les périls du trône étant infinis, les fautes presque irréparables, les exemples du souverain essentiels, il avait besoin de plus de vigdance pour y conserver son âme pure, de plus de mortification pour y expier, outre ses propres faiblesses r tant de fautes étrangères , et enfin de plus de fidélité dans le détail de ses devoirs domestiques , pour y être le modèle de son peuple.
1° 11 crut avoir besoin de plus de vigilance pour y conserver son âme pure. 11 régla sa vigilance sur la multitude de ses périls. Les grands, d'ordinaire, dès qu'ils oublient Dieu, ne mettent plus de bornes à la licence. Notre saint roi se fit des monstres des fautes les plus légères; et, comme il le disait souvent, la perte de son royaume lui eût paru un gain , s'il avait fallu s'en dépouiller pour éviter un seul de ces péchés qui tuent l'âme. A cette horreur pour le crime, il ajoutait les précautions et les remèdes. L'adulation est l'écueil des meilleurs princes; les langues mercenaires qui les environnent, leur présentent toujours leurs vices sous les couleurs flatteuses de la vertu. Le saint roi n'eut point de flatteurs , parce qu'il n'aima point ses fautes; environné d'un nombre d'amis saints et fidèles, il les établissait les censeurs de sa conduite, et les plus sincères lui étaient toujours les plus chers.
2° 11 crut avoir besoin de plus de mortification pour expier sans cesse les fautes ou inévitables ou inconnues. Une grande place qui nous établit sur les peuples, nous rend responsables devant Dieu de la destinée des villes et des provinces, de tout le mal qui s'y fait, et de tout le bien qui ne s'y fait pas. Plein de ces vues de la foi , le saint roi, loin d'être ébloui de l'éclat qui environne le trône, était effrayé des sollicitudes et des obligations immenses cachées sous cet éclat trompeur. Il punissait sur sa propre chair les désordres publics, regardant les péchés de son peuple comme ses péchés propres, et se croyant oblige d'expier tous ceux qu'il ne pouvait empêcher; et des membres qui n'avaient jamais servi à la volupté, servaient à la justice et à la pénitence, tandis qu'après les plus grands.
ANALYSES DES SERMONS
crimes on n'oserait l'exiger des grands. Combien de fois dans les calamités publiques, cette ville régnante vit-elle notre saint roi traverser les rues couvert de cendres et de cilice, aller implorer publiquement dans nos temples le secours du ciel , et se reconnaître seul coupable des malheurs publics ? Sentiments bien humbles dans la bouche de saint Louis, mais qui devraient être les dispositions ordinaires des personnes élevées, puisque les malheurs des peuples sont presque toujours une suite des crimes des giands. Mais combien en sont-ils éloignés!
2° Il crut avoir besoin de plus de lidélité pour être le modèle de son peuple. Les exemples des grands décident presque toujours des mœurs publiques. Premièrement , par vanité : on croit en copiant leurs mœurs , entrer en part de leur grandeur et de leur naissance. Secondement, on cherche à imiter les grands, par complaisance, par crainte , par intérêt. Plus donc on est exposé aux regards publics , plus on doit à son rang le spectacle d'une vie pure et irrépréhensible. Aussi on admire encore aujourd'hui dans saint Louis toutes les qualités d'un grand roi jointes à toutes les vertus d'un simple fidèle. Excepté dans certaines occasions d'éclat , il surpassait même ses sujets , dit l'historien de sa vie , dans la simplicité de ses habits et dans la frugalité de sa table; et nous apprenait que ce sont les passions des hommes , et non leur rang et leur dignité qui ont rendu le luxe et les profusions nécessaires. De plus , plein d'une noble fierté quand il sagissait de soutenir les droits de l'empire et la majesté de son rang, on le voyait au sortir de là , tantôt porter au pied des autels la componction et l'humilité d'un pénitent, tantôt s'abaisser aux pieds des pauvres, et les servir de ses mains ; tantôt ensevelir lui-môme au milieu de la contagion les soldats morts pour la gloire de Jésus-Christ. Mais nonseulement il était l'exemple de ses peuples , il était aussi le modèle des pères de famille , quoiqu'il n'y ait rien de plus rare dans la piété des grands surtout, que de soutenir avec dignité cette partie obscure de leur vie, qui, cachée aux yeux du public, est toute renfermée dans le devoir domestique; et les soins d'un vaste royaume n'empêchèrent pas le saint roi de faire de son palais comme une Église domestique, où le Seigneur était invoqué, et d'où coulaient sur tout le royaume des sources de vie et de vertu. C'est ainsi que ses exemples, autant que ses instructions , inspiraient de bonne heure la crainte de Dieu à Philippe son fils aine , et aux autres princes ses enfants.
Tel fut le saint roi, dont nous n'avons fait qu'abréger l'histoire, pour faire son éloge. Une terre étrangère reçut les derniers soupirs de ce prince, moins cassé par les infirmités d'un âge avancé , et par les fatigues de la guerre et de ses voyages , que par les austérités d'une vie dure et pénitente.
LE JOUR DE SAINT ETIENNE
Division. Tout chrétien est établi par le baptême , pour être témoin et défenseur de la vérité : mais pour bien défendre la vérité, il faut de la lumière, delà .force, de la charité. Or, saint Etienne eut pour la
vérité, I. Un amour éclairé; IL Un amour intrépide ; III. Un amour tendre et compatissant.
1" Partie. Un amour éclairé. Les trois sources de lumière sont l'innocence de la vie, le désir de s'instruire, la pureté de l'intention.
1° L'innocence de la vie, parce qu'un cœur corrompu nous cache les vérités qui nous condamnent, et c'est une ignorance de corruption. Or, Etienne apporta à la connaissance de Jésus-Christ un cœur pur, une jeunesse sainte, un esprit préservé de la corruption. Aussi les apôtres cherchant des hommes pleins de foi et de l'esprit de Dieu , sur qui ils pussent se décharger d'une partie de leur ministère, Etienne a le premier honneur du choix , et parait à la tête de ces nouveaux ministres. 11 se prépara donc à devenir le ministre de la vérité , en dégageant de bonne heure son cœur de toutes les passions qui nous la cachent. En effet, les ténèbres que nous répandons sur la plupart des obligations de la vie chrétienne , ou pour les adoucir, ou poulies combattre, ne viennent que de ce que chaque pécheur trouve dans sa passion le voile même qui la lui cache. Nos lumières ne sont pures , que lorsque notre cœur l'est aussi ; et il faut commencer par rompre nos attachements , pour parvenir à connaître nos devoirs.
2° La seconde source de nos lumières , c'est le désir de s'instruire ; parce que la vérité ne se montre pas à ceux qui ne la cherchent pas , et c'est une ignorance de paresse. Etienne, malgré les préjugés de son peuple contre la doctrine et la personne du Sauveur; malgré la honte et le mépris attachés à la profession publique d'être au nombre de ses disciples , cherche la lumière qui commence déjà à se montrer à lui ; il soupire comme les patriarches ses ancêtres après le Libérateur dont il sent l'approche; il en étudie et en découvre les marques et les caractères , dans Jésus- Christ , dans ses œuvres , dans sa doctrine , et la connaissance de la vérité est en lui le prix du désir sincère qu'il avait toujours eu de la connaître. Pour nous, nous vivons dans une ignorance profonde de nos devoirs , parce que nous ne voulons pas nous en instruire. Ravis de pouvoir nous faire une conscience tranquille dans nos égarements, nous aimons cette fausse paix , qui est le fruit de notre aveuglement et de nos méprises ; et sans vouloir examiner tout ce qui nous condamne , nous le regardons comme outré ; tout ce qui ne favorise pas les préjugés de nos passions , nous le traitons de scrupule et de petitesse.
3° La troisième source de nos lumières , c'est la pureté de l'intention; parce que ce n'est pas chercher la vérité, dit saint Augustin, que de la chercher pour autre chose que pour elle-même. Etienne ne se proposa dans la connaissance de la vérité que le bonheur de la connaître; des intérêts humains ne l'attachèrent point à Jésus-Christ. Sachant que les persécutions et les opprobres étaient la seule récompense qu'il avait promise ici-bas à ses disciples, il chercha Jésus-Christ pour Jésus-Christ lui-même : il comprit que le trouvant, il avait tout trouvé , et que c'était le perdre, que de se proposer en le cherchant quelque autre chose que lui-même.
Pour nous , nous mêlons presque toujours à la recherche
ANALYSES DES SELIMONS.
«le la vérité, des intérêts humains et des vues basses et rampantes. Dieu même ne nous suffit pas ; il faut que le monde , que les hommes , que la terre remplacent à notre égard ce que nous ne croyons pas trouver en lui. Les uns ne se déclarent pour Jésus-Christ , que parce que le monde les abandonne; les autres regardent la piété comme un gain : il en est qui ne se proposent dans la piété que le délassement des inquiétudes du crime : enfin , il s'en trouve qui ne s'instruisent de la vérité , qu'à dessein d'y trouver des armes pour la combattre. Voilà les intentions souillées que la plupart des hommes apportent à la recherche de la vérité et de la vertu ; et voilà pourquoi il y a si peu de foi sur la terre , et la vérité se montre à si peu de fidèles.
IIe Pahtik. Un amour intrépide. Trois défauts sont opposés à cette fermeté chrétienne qui oblige tout fidèle d'être le défenseur intrépide de la vérité. Or, l'histoire d'Etienne nous offre des instructions et des vertus très-opposées à ces défauts.
1° Le premier défaut , c'est la crainte des hommes , qui , malgré nos propres lumières , fait que nous nous déclarons contre la vérité. Or, quoique le pasteur frappé, les brebis fussent dispersées, quoique la fureur d'Hérode , la malice des prêtres, la superstition du peuple, laissassent tout à craindre pour les nouveaux disciples du Sauveur, quelque prix que l'envie des Juifs attachât alors à la lâcheté de ceux- qui se déclaraient contre lui; Etienne persévère dans la fidélité qu'il lui a jurée : également insensible aux promesses et aux menaces des hommes, il ne craint que celui qui seul peut perdre l'âme ou la sauver éternellement. Et voilà ce qui confond notre peu de foi , et condamne notre lâcheté dans toute la conduite de notre vie. Nous respectons les décisions du monde, les erreurs publiques nous sont plus chères que la vérité; et nous craignons la singularité comme un vice, elle qui forme le trait le plus éclatant des disciples de Jésus-Christ. En vain la grâce nous éclaire en secret, et nous découvre les illusions du monde et de ses maximes; en vain notre conscience, d'intelligence avec la loi de Dieu , nous dicte tout bas les maximes de la vie éternelle; nous parlons comme le monde, quoique nous ne pensions pas comme lui , tantôt par complaisance , tantôt par faiblesse , tantôt par crainte , tantôt par indolence , tantôt par mauvaise foi , et presque partout nous nous déclarons pour le monde contre Jésus-Christ, loin d'être ses témoins fidèles parmi les bommes.
2° Le second défaut, c'est cette prudence de la chair, qui connaissant la vérité , garde un silence criminel , et n'ose tout haut en prendre la défense. Car il ne suffit pas de ne point se déclarer pour le monde contre Jésus-Christ, il faut encore le confesser tout haut, sans ménagement et sans honte. Or c'est encore ici que la fermeté d'Élienne nous instruit et nous condamne. Il avait une infinité de prétextes pour se ménager avec les Juifs par un sage silence, et ne pas leur reprocher encore tout haut leur aveuglement et leur crime ; mais, livré à l'impression de l'esprit de Dieu qui le remplit et qui l'anime , le généreux martyr n'écoute pas les vaines raisons de la chair et du sang. Pour nous, témoins tous les jours de tant de fausses maximes que les mondains débitent, de tant d'illusions sur les règles et
surles devoirs qu'ils se forment à eux-mêmes, nous croyons en être quitte en notre conscience , en ne les approuvant pas tout haut , et en ne leur opposant qu'un désaveu secret et timide; et nous nous formons mille prétextes pour nous justifier à nous-mêmes notre lâcheté, et notre indifférence pour la vérité, oubliant que chacun de nous en particulier en est chargé , et de plus, que nous devons la vérité à nos frères. Hélas ! le monde ne craint point de débiter tout haut ses maximes de mort et de péché , et nous craignons de rendre gloire aux vérités de la vie éternelle !
3° Le troisième défaut est une fausse complaisance , qui voulant allier la vérité et le mensonge, l'altère, l'adoucit, et cherche à plaire aux hommes aux dépens de la vérité et de la conscience. Or, c'est ici principalement qu'Etienne nous sert et de condamnation et de modèle. Il aurait pu, ce semble , ménager davantage les préventions et la délicatesse des docteurs et des prêtres , et en insinuant la vérité, accorder quelque chose à la faiblesse et aux préjugés de son peuple : mais le saint martyr ne connaît pas ces timides ménagements, parce que les hommes poussent quelquefois à un tel point leur haine contre la vérité , qu'ils ne méritent plus d'être ménagés. Ce n'est pas que la vérité ne soit inséparable de la charité , et quTl ne faille préparer les voies à la lumière par de sages précautions : mais on ne devrait pas honorer du nom de prudence celle complaisance criminelle qui fait que dans nos entreliens avec nos frères, nous trouvons toujours des tempéraments entre le monde et Jésus-Christ, et nous entrons dans les fausses idées que le monde se forme de la vertu; parce que par là nous devenons aux hommes une occasion d'erreur.
IIIe Partie. Un amour tendre et compatissant. Or, notre saint martyr nous donne encore ici un grand exemple. De quel amour sincère pour les Juifs n'accompagnet-il pas la force des vérités qu'il leur annonce? Insensible, ce semble , aux coups dont ils l'accablent , il ne sent que le3 malheurs qu'ils se préparent à eux-mêmes ; il offre son sang même qu'ils répandent, pour obtenir le pardon de leur crime; il ne compte pour rien sa mort, si leur salut doit en être le fruit. Tels sont les défenseurs que se forme la vérité : c'est la charité qui leur prépare des victoires. 11 faut aimer le salut de ceux dont nous combattons les erreurs : la vérité trouve presque toujours des cu'ius rebelles, parce qu'elle ne trouve presque que des défenseurs aigris et peu charitables.
LE JOUR DE SAINT THOMAS DAQUIN
Division. I. La piété a guidé Thomas dans la recherche de la science de la religion. II. L'usage de cette , science l'a affermi dans la piété.
Ve Partie. La piété a guidé Thomas dans la recherche de la science de la religion. On trouve d'ordinaire trois écueils dans cette recherche. Premièrement, ce sont des vues de fortune et d'intérêt qui nous y portent. Secondement , on ne peut se renfermer dans les bornes étroites de la foi. Troisièmement , l'étude épuisant toute l'application de l'âme, dissipe l'esprit, dessèche le cœur, ralentit la dévotion.
ANALYSES DES SERMONS
1° Premier écueil à éviter dans l'étude de la religion , des vues de fortune et d'intérêt. Thomas , quoique né des plus illustres familles de sa province , et que par sa naissance il pût prétendre à tout , après avoir passé le temps de l'enfance au Mont-Cassin , se détermine à entrer dans l'ordre de Saint-Dominique : et non-seulement il ne bâtit pas des idées de fortune et de grandeur sur les progrès qu'il fera dans les sciences ; mais il renonce d'abord à une fortune et à une grandeur présente , afin que nul motif étranger ne vienne le distraire dans la recherche de la vérité. Oserait-on seulement proposer cet exemple au siècle ?
2° Le second écueil que les savants ont à éviter, c'est de ne pouvoir se renfermer dans les bornes étroites de la foi. En effet, la foi est une vertu commode pour les esprits médiocres ; comme ils ne voient pas de loin , il leur en coûte peu de croire. Mais il n'en est pas de même de ces esprits vastes et lumineux ; accoutumés à voir clair dans les vérités où l'esprit peut atteindre, ils souffrent impatiemment l'obscurité de celles qu'il doit adorer. De là quelle source de gloire pour saint Thomas ! Né avec tous les grands talents qui font les hommes extraordinaires ; un esprit vaste , élevé , profond , universel ; un jugement droit , net , assuré , etc. ; quels hommages n'a-t-il pas faits de toutes ces précieuses richesses aux pieds des maîtres de l'Église qui l'avaient précédé? S'il se dislingue parmi tous les savants qu'il trouve à Paris par la sagesse de son esprit, et par l'abondance de ses lumières , il leur est encore plus supérieur par la manière sage et respectueuse dont il traite les mystères ineffables de notre sainte religion. Cependant le commerce des sciences profanes auxquelles il s'applique, inspire souvent par une suite de notre faiblesse, je ne sais quel libertinage d'esprit : comme la raison s'y accoutume à examiner, elle s'y désaccoutume de croire : il faut revenir de trop loin. Mais notre saint , bien différent de ces esprits gâtés, qui vont puiser jusque dans les livres saints la matière de leurs doutes, et de quoi nourrir leur incrédulité, trouve le moyen de fortifier sa foi dans la lecture même des auteurs profanes; et Arislote devient entre ses mains l'apologiste de la religion. Mais d'où vient que l'intégrité de sa foi souffre si peu du commerce qu'il a avec les profanes ? c'est qu'il a soin de la fortifier continuellement par l'étude des livres saints, et des docteurs de l'Église, où il forme son langage et ses sentiments; car dans tous ses ouvrages , quoique le plus bel esprit de son siècle, le plus autorisé à hasarder ses conjectures, il ne marche jamais que sur les traces d'autrui , renonçant à la gloire de l'invention, gloire si délicate pour les savants.
3° Le troisième écueil à éviter dans l'étude , c'est la dissipation de l'esprit, qui dessèche le cœur, et anéantit peu à peu la dévotion ; mais dans notre saint le soin de son âme fut toujours la première et la plus importante de toutes ses occupations. Dans les difficultés qu'il rencontre, loin de négliger ses exercices de piété, sous prétexte de donner plus de temps à l'étude , c'est alors qu'il a recours à la prière avec plus de ferveur, comme à la vraie source des lumières. Ainsi l'ambition d'acquérir de nouvelles, connaissances ne prit jamais rien dans notre saint docteur sur
la régularité la plus scrupuleuse à tous les exercices de son état. A quoi me servira , disait-il , la science qui enfle , si je n'ai pas la charité qui édifie? Pour connaître cette piété tendre et affectueuse qui était dans notre saint , il n'y a qu'à lire l'Office admirable qu'il a composé pour l'adorable sacrement de nos autels : le cœur seul peut parler ce langage de piété et de religion. On peut donc assurer que si Thomas fut le plus grand docteur de son siècle , il fut aussi le plus saint religieux de son ordre , le plus exact , le plus fervent. Quel exemple , et qu'il est peu imité dans le monde ! car sous prétexte que nos occupations n'ont rien que de permis , et même de louable en soi , on s'y livre tout entier, et la piété est entièrement négligée. Mais , dit-on , la vraie piété ne consiste-t-elle pas à remplir les devoirs de son état? Oui, sans doute, mais de les remplir en les offrant à Dieu , et désirant de lui plaire ; ce qui ne peut se faire lorsqu'on néglige totalement la prière, et qu'on vit dans un entier oubli de Dieu. Et d'ailleurs notre principal état n'est-il pas d'être chrétien ? notre premier devoir doit donc être de rendre à Dieu et à l'Église ce que nous leur devons.
IIe Partie. L'usage de la science de la religion a affermi Thomas dans la piété. Ceux à qui la cupidité a servi de motif dans la recherche des sciences , n'ont d'autre but que la cupidité dans leur usage. Ainsi, premièrement, y êtes-vous entré par ces routes secrètes qu'un vil intérêt a frayées? vous serez un docteur flottant, votre fortune décidera de vos sentiments. Secondement, avez-vous cherché à contenter une vaine curiosité? vous serez un docteur singulier, et les opinions vous paraîtront douteuses, dès qu'elles seront communes. Troisièmement, avez-vous négligé de réparer par la prière cette dissipation de cœur inséparable d'une étude profonde et soutenue ? plein de vous-même, et vide de Dieu , vous serez un docteur vain.
Thomas, qui, dans la recherche des sciences, s'était frayé des routes bien différentes, mais malheureusement si peu battues dans tous les temps , ne se dément pas dans leur usage.
1 ° Au lieu d'être un docteur flottant dont la fortune décide des sentiments, il fut un docteur exact et désintéressé, n'ayant d'autre but que de faire connaître la vérité. Donne-t-il des règles pour les mœurs ? quelle droiture ! il ne penche ni à droite, ni à gauche, suivant l'expression du prophète ; il tient toujours ce sage milieu dont chacun se fait honneur, mais que si peu de gens savent tenir, et apprend aux ministres de l'Église qu'en ne cachant point aux hommes l'immensité des miséricordes du Seigneur, il ne faut pas non plus leur laisser ignorer les saintes rigueurs de sa justice.
Celle droiture le fit arriver sans le vouloir à la faveur des grands : l'archevêché de Naples lui est offert par Urbain IV. Saint Louis l'admettait souvent à sa table ; mais il parut toujours insensible à cette faveur : il refuse la dignité qu'on lui offre, et il est devant un roi de la terre, comme les gens du monde sont si souvent devant le Roi des rois , c'est-à-dire , qu'à peine se souvient-il que le prince est là présent , et qu'il retrouve jusqu'au milieu de la cour, le calme de sa retraite et le souvenir de ses chères études.
ANALYSES DES SERMONS
2° Au lieu d'être un docteur singulier, Thomas fui un docteur œcuménique et universel ; je veux dire, suivi et approuvé universellement. Il enseigne à Rome, à Paris , à Bologne , et partout sa doctrine reçoit les mêmes applaudissements et les mêmes éloges. Mais c'est surtout depuis sa mort que Dieu a glorifié notre saint , et l'a rendu un docteur universel. Toutes les universités du monde , et surtout celle de Paris, qui le forma dans son sein, sont de fidèles dépositaires de sa doctrine. Dans toutes les communautés religieuses, surtout dans celle de Saint-Dominique, les décisions du fondateur ne tiennent pas plus lieu de règle dans la discipline et dans les mœurs que celle de notre saint dans la foi et dans la doctrine. L'oracle du monde chrétien , Rome même a vu souvent ses pontifes descendre du tribunal sacré , et y faire monter les écrits de notre saint , pour prononcer sur les différends qui troublaient l'Église. Les conseils œcuméniques , les juges vénérables et infaillibles de notre foi , ont formé leurs décrets sur ses décisions; et les partisans de l'erreur n'ont jamais eu de plus redoutable ennemi.
3° Au lieu d'être un docteur vain , il n'y en eut jamais de plus humble que notre saint; et cela dans le plus haut degré de réputation où la vanité la plus emportée puisse prétendre : connu, admiré, consulté de tout l'univers, il était plus ingénieux à se cacher à soi-même son mérite, que nous le sommes à donner du relief et à grossir le nôtre à nos propres yeux. Nul empressement à étaler les trésors de la science et de la sagesse dont il était rempli ; et infinimentéloigné d'affecter la moindre supériorité sur ses frères, il les prévenait tous par des témoignages d'honneur et de déférence. Tous ses talents, toutes ses connaissances, il les rapportait à Dieu, ne cessant de dire qu'il était plus redevable à la prière qu'à l'élude du peu qu'il savait. Mais ce»qui manifeste parfaitement l'humilité de ce grand docteur, c'est cet air de réserve et de modération qui règne dans toute sa manière d'écrire , ne parlant jamais sur ce ton décisif et important qui veut tout ramener à soi , et qui , pour garant de ses raisons , ne donne que sa propre autorité. C'est cette humilité, que nous devons surtout imiter dans notre saint docteur; c'est là le vrai caractère des saints : car l'humilité toute seule suffit pour faire des saints : mais sans cette vertu , toutes les autres ne sont rien.