‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 32 sur 235 · DES PREMIERS CHRÉTIENS · texte numérisé non relu

DES PREMIERS CHRÉTIENS

sent; souvenez-vous que les abjections et les opprobres sont le caractère des enfants de Dieu; mettez la cognée à la racine de vos passions , et coupez jusqu'au vif tout ce qui occupe en vain la terre de votre coeur ; faites cela , et vous vivrez.

Voilà la pénitence que vous impose le titre seul de chrétien. A ce titre, vous avez ajouté celui de pécheur. Il ne s'agit plus de combattre et de se faire violence pour éviter de perdre la grâce; c'est le devoir de toute âme fidèle , c'est la pénitence des innocents : il s'agit d'expier vos crimes passés; il s'agit de pleurer des chutes innombrables , et de déraciner des passions invétérées : nouveau genre de pénitence qui vous regarde; la pénitence des pécheurs. Voilà des règles que le changement des temps n'a point changées.

Or, montrez-nous dans vos mœurs la pénitence même des innocents. Je suppose que vous n'avez point d'excès à pleurer, point de voluptés profanes à expier : vous êtes disciple de Jésus-Christ; cela suffit. Or vivez-vous conformément à son Évangile?

Renoncez-vous à tout ce qui flatte les sens? vous disputez-vous une parole même oiseuse? regardezvous les afflictions comme des grâces ? êtes-vous doux ethumbledecœur? aimez-vous ceux qui vouscalomnient? portez-vous la mortification de Jésus-Christ sur votre chair ? haïssez-vous le monde comme l'ennemi de Dieu? veillez-vous et priez-vous sans cesse? choisissez-vous la dernière place? et ce qui est élevé aux yeux des hommes, est-il méprisable à vos yeux?

Telle est la pénitence des innocents. Sans elle, sans cette conformité avec l'Évangile , vous seriez plus chaste que Suzanne, plus irrépréhensible que Judith, plus charitable que Corneille, vous êtes perdu.

Et cependant, mes frères, vous n'avez été ni chastes, ni tempérants, ni irréprochables : vous êtes pécheurs , vous le savez : la pénitence des innocents ne suffit plus pour vous : vous devez à la justice de Dieu des réparations infinies. Que de plaisirs injustes et honteux à expier! que de scandales à réparer! que d'horreurs à effacer! quelle conscience monstrueuse à purifier ! Il vous faut encore la pénitence des pécheurs. Mais en quoi consiste cette "pénitence?

Ah! si vous la mesurez par la justice de Dieu qui l'exige, regardez la sainteté et la majesté de celui que vous avez outragé : regardez la terreur de ses jugements , exercés autrefois sur des prévarications que vous compteriez à peine parmi vos fautes : regardez l'univers entier inondé par le déluge; des villes coupables livrées à un feu vengeur; des murmura teurs engloutis; un simple viol ement du sabbat frappé de mort; une légère défiance de Moïse punie

par l'exclusion de la terre promise : regardez son propre Fils devenu la victime de nos péchés, et quels châtiments sa justice a exigés de celui en qui il avait mis toute sa complaisance : regardez , et faite selon ce modèle.

Si vous en jugez par les règles que l'Église observait envers les pécheurs qu'elle soumettait à la pénitence publique; paraissez ici, illustres pénitents qui gémissiez autrefois les années entières à la porte du temple, sous la cendre et sous le cilice; et par tout ce que l'Église exigeait alors de vous, déjeunes, de macérations , de privations, de prières, apprenez aux fidèles qui m'écoutent, ce qu'elle exigerait encore aujourd'hui , si la saintetéde son espritdécidait de la sévérité de ses règles.

Voilà la pénitence de ces pécheurs. L'Église ne fait plus de cette pénitence une police publique ; mais la justice de Dieu, qui est immuable, vous dispense-t-elle de la pénitence secrète ? L'Église elle-même, qui ne s'est relâchée qu'à regret de la discipline extérieure, en conserve toujours l'esprit; elle vous charge encore de vous imposer en secret des peines proportionnées à vos fautes, et d'être à vous-même votre juge.

Et certes, mes frères, de bonne foi pourquoi croiriez-vous aujourd'hui, sur le devoir de la pénitence, votre condition plus favorable que celle des fidèles des premiers temps?

Est-ce que la justice de Dieu a changé ses règles , Mais vous savez qu'en Dieu, il n'y a ni mutation, ni vicissitude ; que tout change autour de lui , mais qu'il demeure toujours le même.

Est-ce que vos crimes sont moins énormes que ceux de ces premiers fidèles ? Hélas ! ils ne connaissaient pas même les horreurs que vous avalez comme l'eau. Une seule chute en faisait quelquefois des pénitents publics; et après une vie entière de souillures et d'iniquité, vous voudriez être plus déchargés qu'eux de l'expiation et de la pénitence.

Est-ce que dans ces premiers temps les crimes étaient moins excusables , et méritaient par là des peines plus rigoureuses? Mais l'idolâtrie d'où sor taient ces premiers disciples ; les dissolutions du paganisme dans lesquelles ils avaient été élevés; les excès autorisés par la religion même qu'ils avaient sucée avec le lait; tout cela semblait rendre après leur conversion, leurs chutes plus dignes d'indulgence et de grâce : au lieu que vous, nourris des paroles de la foi, blanchis par la grâce delà régénération au sortir du sein de vos mères, élevés dans une discipline sainte , affermis contre l'horreur du crime par les secours de la religion et parles exemples des justes, vous ne pouvez justifier vos chutes

que par un excès d'ingratitude et de corruption , qui les rend plus criminelles, et dignes d'un châtiment plus long et plus sévère.

Est-ce que la malice ayant prévalu, les crimes devenus plus communs, sont devenus plus pardonnables ? Mais la multitude des coupables ne change rien à la nature des crimes. Tous les hommes qui avaient corrompu leur voie du temps de Noé, ne furent pas moins frappés de Dieu , et engloutis sous les eaux , que l'infortuné Achan , qui chargé contre l'ordre du ciel de quelques dépouilles de Jéricho, se trouva le seul anathème au milieu d'Israël : et d'ailleurs le grand nombre de criminels irrite encore plus la vengeance divine; et c'est une folie de prétendre qu'à mesure que Dieu est plus outragé , il deviendra plus indulgent et plus favorable.

Est-ce enfin que la ferveur de ces premiers temps rendait les fidèles plus propres à soutenir les rigueurs de la pénitence publique ; au lieu que nous , nés dans des siècles plus relâchés , nous ne sommes plus en état de les porter, ni l'Église en droit de les exiger de notre faiblesse?

Quoi ! mes frères , la ferveur des premiers fidèles aurait armé l'Église à leur égard, de rigueur et de sévérité ; et l'Église aurait réservé , pour notre mollesse et pour nos dérèglements, son indulgence et ses grâces? Les premiers temps l'auraient donc vue une mère rigoureuse envers des enfants zélés et fidèles-, et elle deviendrait en nos jours, pour des enfants rebelles et corrompus , une mère complaisante et facile ? Ses châtiments étaient donc réservés à des siècles où l'on se repentait encore si vivement de ses fautes ; et pour les pénitents tièdes de nos jours , elle n'aurait plus que des faveurs et des récompenses? C'était donc un malheur pour ces premiers disciples de la foi , que l'abondance de leur componction, puisqu'elle leur attirait une abondance de peines? leur ferveur qui faisait tout leur mérite, faisait donc aussi toute leur infortune ; et notre lâcheté fait tout notre bonheur, quoiqu'elle fasse tout notre crime? Et depuis quand donc la vertu est-elle devenue un titre onéreux, et le vice un pr;vilége favorable?

Non, mes frères, comparez-vous de bonne foi à ces premiers disciples , vos crimes à leurs crimes , et leur pénitence à la vôtre. La religion ne change point; l'esprit de l'Église est encore le même ; Dieu regarde toujours le péché des mêmes yeux ; sa justice exige toujoursles mêmes réparations ; l'Évangile nous propose encore les mêmes maximes ; le changement des temps ne change point les règles et les devoirs : sur quoi pouvez-vous donc croire que vous serez quittes devant Dieu de vos crimes, à meilleur

SUR LA FERVEUR, etc.

marché, si je l'ose dire, que ces premiers fidèles? S'il y avait des différences à mettre, vous le voyez, elles se tourneraient contre vous.

Et cependant comparez votre pénitence à la leur : vous savez jusqu'où est montée la mesure de vos crimes; que faites- vous pour les expier? Croyezvous que quelques légères prières imposées par un ministre, peu éclairé, ou trop indulgent, effaceront devant Dieu ce chaos d'iniquité, où votre âme a presque toujours été abîmée? croyez-vous que confesser simplement ses crimes aux pieds du prêtre, ce soit les punir; et que des fautes qui ne s'expiaient autrefois que par des années entières de gémissements et de macérations, seront expiées aujourd'hui, dès qu'on s'en sera déclaré coupable? croyez-vous qu'une vie entière de volupté sera purifiée par la simple absolution du prêtre trop facilement accordée , tandis qu'une seule chute demandait autrefois une vie entière de larmes et de pénitence? Croyezvous que la voie ait été étroite pour les fidèles des premiers temps, qu'elle soit devenue spacieuse et commode pour vous? que le royaume du ciel ait été pour eux le prix de la seule violence , et qu'il le soit devenu pour vous des plaisirs et de la paresse? que le Seigneur ait exigé d'eux jusqu'à la dernière obole, et qu'il vous remette à vous toute la dette? en un mot, que leurs crimes rares et peu fréquents , expiés sous la cendre et sous le cilice, pleures avec une foi vive et une componction abondante , aient irrité la justice de Dieu, et que les vôtres plus innombrables et plus honteux , sans être punis et expiés , vous attireront sa miséricorde, et vous seront les garants de sa bonté et de sa clémence?

Et cependant où sont vos larmes , vos macérations, vos jeûnes, vos privations, et la persévérance de vo5 prières ? où est cet esprit de componction et d'humiliation qui imprime à toutes nos actions un caractère de pénitence ? Que souffrez-vous? de quoi vous privez-vous pour soutenir le titre de pénitent , le seul titre qui vous reste pour prétendre au salut?

Mais que dis-je, mes frères? loin d'être pénitents, êtes- vous chrétiens? Quand vous n'auriez que les devoirs communs de l'Évangile à remplir,

sans avoir de crimes à expier , n'auriez-vous rien à crainde de la justice de Dieu? Quelle vie que votre vie! quelles mœurs que les nôtres ! Quel siècle a jamais poussé plus loin le faste , les plaisirs, l'oisiveté , la mollesse, et la bizarrerie des excès et des usages? quels temps ont jamais été plus malheureux, et cependant plus outrés, sur tout ce qui fait la félicité des sens et les joies des enfants du siècle ? Choisissez les plus hommes de bien d'entre vous; ces hommes

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