‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 36 sur 235 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Le sang des martyrs était encore la semence des fidèles, et les chrétiens persécutés accomplissaient encore dans leur corps ce qui manquait à la passion de leur maître, quand Rome vit paraître l'illustre Vierge que nous honorons.

Cette capitale de l'univers qui avait trouvé le secret, dit saint Augustin, de réunir toute la sagesse de la philosophie, et de la politique humaine, avec toutes les extravagances du culte; qui avait tous les dieux les plus bizarres, et toutes les superstitions des nations qu'elle avait vaincues; et qui de toutes les folies de l'univers avait, pour ainsi dire, formé la majesté de sa religion et de ses cérémonies, ne parut inexorable qu'à la sainte folie de la croix. Le démon , en possession de cette maîtresse du inonde , la disputa longtemps à Jésus-Christ : il en coûta à l'Église ses plus illustres victimes; et il fallut encore que cette ville célèbre, pour devenir une cité sainte et nouvelle , fût fondée sur le sang de ses apôtres, comme elle le fut autrefois sur le sang même de ses deux premiers fondateurs.

Au milieu de tant de généreux défenseurs de la foi , dont le triomphe rendait Rome encore plus ilus-

tre que les victoires de ses anciens conquérants , Agnès parut avec tant d'éclat, que son nom seul devint la gloire de l'Église , la honte du paganisme. et l'admiration de tous les siècles.

La grâce et la nature avaient pris plaisir de répandre à l'envi sur elle tous leurs trésors; une jeunesse tendre et florissante, une beauté dont Dieu semblait relever l'éclat, comme autrefois dans Judith , attirèrent d'abord sur elle les regards publics. Ce que Rome avait de plus grand la rechercha : des époux terrestres se présentèrent, et ne doutant pas que leur naissance et leurs grands biens ne devinssent un attrait invincible pour la médiocrité de sa fortune, ils comptaient déjà pour épouse , celle qui ne devait avoir que Jésus-Christ pour époux. Quel écueil en effet pour une vertu vulgaire! se refuset-on à cet âge à une fortune brillante qui s'offre; et surtout quand l'honneur et la religion n'y semblent mettre aucun obstacle? II est vrai que l'idolâtrie de ces prétendus époux devait alarmer la foi de notre jeune Vierge. Mais la femme fidèle ne pouvait-elle pas sanctifier le mari infidèle ? D'ailleurs , y regardet-on de si près , quand il s'agit d'un établissement qui va nous assurer un grand rang et une fortune immense? Les mœurs, la religion, la piété, décident-elles de nos choix dans ce sacrement honorable? l'intérêt ou la passion , ne forment-ils pas toujours les nœuds de ce lien sacré? les biens et les titres sont comptés clans l'écrit fatal qui va nous lier ; les vertus y sont-elles comptées? On met tout en œuvre pour assortir les fortunes; on ne se met point en peine d'assortir les cœurs : pourvu que tout le reste convienne, on ne compte pour rien que les humeurs ne conviennent pas. Une société sainte et indissoluble, n'a souvent pour tout lien qu'une opposition secrète de caractère , qui va bientôt la troubler et peut-être la rompre : la même cupidité qui nous lie , nous a bientôt désunis. L'ouvrage des passions ne saurait être durable ; on unit souvent , et on unit en vain ce que Dieu avait séparé. Tant de divorces scandaleux sont de faibles leçons, et ne rendent pas les mariages plus saints et plus prudents ; et l'on voit tous les jours les plus grandes maisons périr et s'éteindre , par le sacrement même destiné à les soutenir et à les perpétuer.

Mais ce n'est pas la seule instruction que nous donne la préférence que fait Agnès du trésor de la virginité à toutes les pompes du siècle. Nous regardons le dérèglement comme une destinée de l'âge ; nous pardonnons le vice aux premières mœurs. Il semble qu'il y a une saison pour les passions; et que la régularité et la pudeur ne deviennent une vertu, que lorsqu'un âge plus avancé nous en fait

DE SAINTE AGNES

une nécessité ou du moins une bienséance. Agnès à la fleur de l'âge ne connaît rien de plus précieux que le trésor de l'innocence : ornée de tous les talents qui conduisent toujours à la perdre, elle en veille avec plus de soin à sa conservation. Tous les temps lui paraissent appartenir également à celui qui est le Maître des temps et le Seigneur de l'éternité; et le seul privilège qu'elle trouve dans sa jeunesse, ce sont des attentions plus sévères , pour éloigner des passions qu'il est toujours bien plus aisé de prévenir que d'éteindre.

Vous nous dites tous les jours cependant qu'il faut passer quelque chose à l'âge : et moi je vous dis que c'est à l'âge qu'il ne faut rien passer, et que les premières mœurs décident d'ordinaire du reste de la vie. La saison des périls est-elle donc celle où il faut moins les craindre? les passions plus vives nous autorisent-elles à moins fuir tout ce qui les nourrit et les allume? faut-il que le monde ait corrompu le cœur avant que nous le donnions à Dieu ; que le vice prépare les voies à la vertu , et que tous les plaisirs soient usés avant qu'on prenne le parti de goûter combien le Seigneur est doux ?

D'ailleurs, nos passions finissent-elles avec la jeunesse ? Hélas ! mes frères , vous le savez , les premiers dérèglements ne laissent-ils pas un fonds de faiblesse qui semble se fortifier avec les années ? et la fragilité d'une vieillesse criminelle n'est-elle pas presque toujours le fruit et la punition de la licence des premières mœurs?

Une femme mondaine ne veut-elle pas encore plaire au monde, lorsqu'elle n'en est plus que la risée ou le dégoût? ne cherche-t-elle pas encore des regards qui la fuient? ne ranime-t-elle pas encore un visage flétri et suranné, par des artifices qui rappellent plus ses années, que ses attraits ? ne se donnet-elle pas encore une jeunesse empruntée qui ne trompe que ses yeux seuls? Que dirai-je? n'achètet-elle pas peut-être des assiduités criminelles qu'elle ne saurait plus mériter? des choix honteux ne deviennent-ils pas la ressource de son indigne faiblesse ? et l'âge en changeant ses traits , a-t-il changé quelque chose à la honte de son caractère? Vous voulez nous apprendre, ô mon Dieu! qu'on ne revient pas aisément à vous, quand une fois on vous a abandonné jusqu'à un certain point , et qu'un cœur livré depuis longtemps au monde et aux plaisirs , n'offre presque plus de ressource à la grâce!

Mais du moins, direz-vous , si l'âge ne mérite pas quelque indulgence, le tempérament doit rendre nos faiblesses plus pardonnables : c'est un malheur d'être né d'une certaine façon. Peut-on se faire un cœur à son gré ; être plus dur que l'airain , quand

MASSIU.ON. — TOME II

on a apporté en naissant une âme tendre et sensi ■ ble? et ne trouvons-nous pas en nous des penchants auxquels on peut à la vérité se refuser quelque temps, mais dont il n'est presque pas possible de fuir toujours la destinée ? C'est-à-dire , mes frères , que lorsque Dieu nous donne un cœur tendre et sensible, il ne nous le donne pas pour lui. Il ne s'est donc réservé que les âmes dures et barbares? il n'y a donc que les cœurs d'airain sur lesquels il puisse avoir quelque droit, et qui soient nés pour l'aimer? et dès qu'il nous a donné un bon cœur, le bienfait même devient un titre qui nous dispense de le servir, et une excuse qui semble nous autoriser à l'oublier et à lui déplaire? Quel blasphème! et quel outrage fait au souverain modérateur de la nature et de la grâce, et à l'auteur de tout don excellent ! Tout ce que nous avons reçu de lui , ne l'avons-nous pas reçu pour lui? et la sensibilité d'un cœur tendre, qu'est-elle, qu'une disposition et une facilité de l'aimer, que la nature elle-même a comme mise en nous, et dont nous abusons par une ingratitude criminelle , pour prostituer nos affections à la vile créature?

Quel cœur plus tendre que celui d'Agnès? J'aime Jésus-Christ, disait-elle, et en l'aimant je deviens plus chaste; en m'unissant à lui, je me trouve plus pure; en le recevant au dedans de moi, je mets le sceau à ma virginité : c'est faire outrage à cet époux céleste, de croire que je puisse être touchée de quelque autre que de lui. Périsse mon corps, puisqu'il a pu plaire à d'autres yeux qu'aux siens ! Pereat corpus , quod placere potest oculis qulbus nolo ! Elle fait usage pour Dieu seul d'une sensibilité qui ne doit nous conduire qu'à Dieu seul. Mais de plus , où serait le mérite de la vertu , si nous ne trouvions en nous des penchants qui la combattent, où placerions-nous la violence qui ravit le royaume de Dieu, s'il ne fallait, pour l'obtenir, que renoncera des plaisirs où nul goût ne nous entraîne ? Vous alléguez le tempérament? mais quel est le pécheur qui ne devienne par là digne d'excuse? Tous les crimes les plus affreux ne supposent-ils pas dans ceux qui s'en rendent coupables, des penchants qui les y portent ? le vice cesse-t-il de l'être dès qu'il a le cœur pour lui? serait-il besoin de nous l'interdire, si un goût malheureux ne nous le rendait aimable. L'adultère de David fut-il moins odieux et moins puni du ciel, parce que ce prince était né avec un cœur trop faible et trop tendre? Les justes ne trouventils pas en eux, comme vous, des passions à réprimer? vainquent-ils sans combattre? n'ont-ils pas à résister à la chair et au sang? sont-ils pétris d'une autre boue que vous? et s'ils se livrent moins aux passions est-ce parce qu'ils sont moins tentés, ou

POUR LE JOUR

parce qu'ils sont plus fidèles? Qu'est-ce donc que ce prétendu tempérament, qui diminue à vos yeux l'horreur de vos fautes? c'est un long usage de dérèglement qui vous l'a rendu comme nécessaire; c'est un cœur subjugué par les passions, et pour qui l'occasion devient toujours une chute ; c'est une fragilité honteuse , toujours sûre de périr dès qu'il faut résister; c'est une volonté livrée au crime, et qui à force de secouer le joug des devoirs , ne connaît plus même celui des bienséances.

Et quel siècle a jamais vu plus de ces tristes exemples que le nôtre? Le crime se cachait du moins autrefois; il fait gloire aujourd'hui de se donner en spectacle : c'était autrefois une œuvre de confusion et de ténèbres; il affecte aujourd'hui la lumière, et semble chercher effrontément le grand jour, dans un sexe même dont la pudeur a toujours fait tout le mérite. On voit des femmes infortunées porter avec ostentation sur leur front leur déshonneur et leur ignominie; tirer une gloire honteuse que le public soit instruit du succès de leurs funestes appas; compter comme autant de victoires et de titres d'honneur, les âmes faibles qu'elles ont fait tomber dans le piège; déchirer elles-mêmes sans pudeur le voile que la bienséance avait mis jusqu'ici sur le dérèglement; et prendre, ce semble, autantde soin de publier leur honte, que les siècles précédents en avaient pris de la cacher. On voit l'impudence devenue un bon air; l'indécence poussée à un point, qu'elle inspire même du dégoût à ceux à qui elle s'efforce de plaire; et le nom de la pudeur consacré à celui de la vierge illustre que nous honorons, devenu un nom de mépris et de risée. Alléguez-nous après cela le tempérament, comme s'il suffisait de ne plus mettre de bornes au vice, pour le rendre plus excusable. Mais tel est tous les jours le langage de l'impiété : c'est le tempérament seul qui fait les vertus et les vices. On ôte à l'homme tout usage de sa raison et de sa liberté; et pour le rendre également peu digne de blâme ou de louange, on le fait agir par pur instinct comme la bête.

Enûn, vous ajouterez peut-être que ce n'est ni le goût, ni le tempérament qui vous porte au désordre; que vous étiez né avec d'heureuses inclinations; et que les occasions seules ont fait jusqu'ici, et font encore tous les jours tous vos malheurs.

Mais plus vous étiez né heureusement, plus vous êtes coupable d'avoir rompu la digue que la nature elle-même semblait avoir opposée à votre faiblesse; plus vous rendrez compte à Dieu, d'un cœur que vous avez livré à Satan , malgré tant de défenses heureuses, dont sa main miséricordieuse l'avait en-

vironné. C'est-à-dire, plus vous trouviez en vous de penchants qui vous inclinaient à la vertu, moins vous trouverez devant Dieu d'excuses à vos vices ; et les mêmes occasions qui sont pour les autres des malheurs, deviendront pour vous des ingratitudes et des crimes.

D'ailleurs, qu'est-ce que ces occasions qui vous ont séduit? Sont-ce les talents malheureux des grâces et de la beauté dont la nature vous avait pourvu? mais quel usage en fit notre sainte vierge? Mais c'est cela même qui aurait dû rendre vos attentions plus rigoureuses. Les bienfaits du Créateur peuvent-ils devenir une excuse lorsqu'on les tourne contre lui? n'y a-t-il que le rebut du monde qui soit propre à servir Dieu? Mais de plus, n'ajoutez-vous pas aux grâces de la nature un air dangereux qui les rend funestes aux autres et à vous-même ? n'avez-vous pas assuré le succès de vos déplorables appas par des soins qui étaient déjà un crime pour vous, avant que d'être un sujet de chute pour vos frères? n'avez-vous pas même peut-être fait suppléer aux talents que la nature vous a refusés , une effronterie qui porte toujours un poison plus sûr dans les cœurs , que toutes les grâces d'une beauté chaste et pudique ? et n'avez-vous pas arraché par des avances honteuses , des désirs criminels , où à peine auriez-vous trouvé de simples regards ? Vous dressez vous-même le piège, et l'occasion qui vous fait périr ; et vous vous en prenez à elle de votre perte.

Enfin, sont-ce les séductions dont vous avez eu peine à vous défendre? Les sollicitations, les promesses, les terreurs affermissent la vertu de notre sainte. Les sollicitations ; elle n'offre qu'une sainte fierté à des empressements profanes : on met tout en œuvre pour toucher son cœur ; et les efforts des hommes l'unissent plus vivement à Jésus-Christ; et les flammes impures qu'on fait briller autour d'elle, viennent s'éteindre dans l'ardeur qu'elle a pour son époux céleste. Hélas! et vous avez été vous-même au-devant du crime ; et la facilité de vos mœurs a été comme un signal de dérèglement; et vous avez cherché les regards qui vous fuyaient ; et vous n'avez trouvé de goût que dans les lieux où l'innocence était en danger; et les jours éloignés des occasions ont été pour vous des jours d'ennui et de tristesse ; et vous n'avez pu trouver de plaisir, où vous ne trouviez point de péril. Que répondrez-vous à Jésus- Christ? et vos excuses ne deviendront-elles pas de nouveaux crimes? Alléguerez-vous des séductions d'espérance et de fortune, qui vous ont fait succomber? Mais les plus illustres Romains offrent à Agnès, avec leur cœur, l'orgueil de leur grandeur et de leur opulence ; le monde vient mettre à ses pieds

DE SAINTE AGNES

toute sa gloire et toute sa magnificence, et elle la foule comme de la boue; et la couronne de la sainte virginité lui paraît préférable à l'empire de l'univers. Hélas! faut-il le dire ici? Et c'est peutêtre cette funeste passion qui a éloigné tous vos établissements, et mis un obstacle honteux à votre fortune; et vous avez peut-être sacrifié toutes vos espérances à votre goût; et vous avez peutêtre acheté au prix de votre gloire la honte de la volupté; l'ambition vous a paru incompatible avec le plaisir; et vous n'avez connu d'autre gloire et d'autre fortune que la triste liberté de vous satisfaire. Enfin, vous nous alléguerez peut-être les terreurs et les menaces qu'on a employées pour vous séduire. Mais on présente à la faiblesse de notre jeune vierge l'horreur des tourments ; on alarme sa pudeur en la traînant dans un lieu de prostitution et de honte; on change en punition un vice, dont on n'a pu lui faire un attrait ; et l'image honteuse du dérèglement ne sert qu'à redoubler son amour pour la chasteté et pour l'innocence. Hélas! et loin d'avoir eu à soutenir des terreurs et des menaces pour le devoir, vous aviez tout à craindre en l'abandonnant; les fureurs d'un époux déshonoré , la censure publique, l'indiscrétion des complices de vos plaisirs , un éclat honteux qui allait laisser sur votre front la tache éternelle du vice; et malgré toutes ces terreurs si capables de vous retenir dans les bornes du devoir et de la vertu , vous avez marché d'un pas ferme et impudent dans la voie des passions. Vous n'avez craint que de trop craindre : les obstacles sont devenus pour vous un nouvel attrait, et vous avez trouvé dans les périls qui doivent vous dégoûter, une sorte d'assaisonnement pour le vice. O mon Dieu! tout se tournera contre l'âme criminelle devant votre tribunal redoutable ! Les exemples de vos saints confondront ce vain langage d'excuses et de préjugés , que le monde oppose sans cesse aux préceptes de votre loi sainte : le pécheur n'y paraîtra plus couvert que de ses crimes et de sa confusion. La chasteté d'Agnès mise à des épreuves si dangereuses, et toujours triomphante de toutes les séductions et de toutes les terreurs , prononcera un jugement terrible contre les désordres de notre siècle : l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté, joint à celui de sa vertu , apprendra à celles de son sexe , que l'âge et les talents de la nature donnent à la vérité un nouveau lustre à la piété, mais ne peuvent jamais servir d'excuse au crime : en un mot, si tous les préjugés du dérèglement sont confondus par le triomphe de sa chasteté, tous les prétextes dont l'impénitence se couvre, le sont encore plus par le courage de son martyre.

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